«Jean Castex, l’inconnu le plus célèbre de France»

Étiquettes

, , , , , , , ,

 En nommant à Matignon un haut fonctionnaire tout juste sorti de l’ombre, Emmanuel Macron se replace au centre du jeu et dévitalise la fonction très politique de chef du gouvernement, analyse le spécialiste de communication politique.

Par Arnaud Benedetti
Jean Castex est nommé Premier ministre par Emmanuel Macron ce vendredi 3 juillet.
Jean Castex est nommé Premier ministre par Emmanuel Macron ce vendredi 3 juillet. LUDOVIC MARIN/AFP

D’un Premier ministre à l’autre, Emmanuel Macron s’efforce d’écrire son récit dans l’un de ces moments rituels de la Vème République. En se séparant d’Édouard Philippe, il rappelle la logique des institutions. Ce ne sont pas les médias, ni les courbes de popularité qui ordonnent la mécanique de l’État à son plus haut niveau mais la force institutionnelle, prééminence reste ainsi à l’Élysée. Les jours qui ont précédé le remaniement furent ceux des estimations, créant une narration médiatique riche en supputations toute démenties par le choix du Président. Reste ensuite à conférer du sens à la décision du chef de l’État.

Jean Castex incarne le local, le social, la haute-fonction publique.

Cette dernière porte en elle-même plusieurs lectures. L’une tout d’abord très communicante à destination des interprétations immédiates et un peu faciles: Jean Castex est la continuation en mode dégradé d’Édouard Philippe, sans disposer du capital politique de ce dernier. Haut-fonctionnaire et élu local, mais élu de cette France périphérique qui se leva lors du mouvement des gilets jaunes, issu de la droite mais cette fois-ci de la droite sarkozyste, ancien collaborateur de Xavier Bertrand, il incarne le local, le social, la haute-fonction publique. Il est censé rassurer les élus territoriaux, emblématiser la préoccupation de solidarité, assurer le professionnalisme de l’action publique. Il a été l’homme du déconfinement auprès d’Édouard Philippe, pouvant à l’instar de celui-ci se prévaloir de la bonne conduite des opérations permettant un retour à une vie normale de la société. Les éléments de langage pour commentateurs de l’info en continu peuvent dès lors tranquillement infuser ; ils tourneront vraisemblablement en boucle pour aider à poser auprès de l’opinion les marqueurs d’identification de cet inconnu, désormais le plus célèbre de France…

Sous cette couche d’évidences se dessinent d’autres mouvements propres à la tectonique des plaques politiques. D’aucuns ne manqueront pas de voir dans la désignation de Castex à Matignon la dérive toujours plus poussée du continent macronien vers la droite, au moment où la gauche se refait en apparence un début de santé électorale et où les grandes métropoles voient s’opérer une mue verte du macronisme urbain. Pour le Président il serait temps ainsi de changer d’électorat, de draguer large et au large de ses bases originelles dans des zones de chalandise conservatrice, dont le retour apparent d’une gauche verdie peut inquiéter certains segments de l’opinion.

On est loin d’avoir tiré toutes les leçons d’une crise sanitaire qui a pourtant mis à jour les dérèglements de l’Etat « profond ».

Mais la nomination du nouveau Premier ministre, homme à l’assise politique encore incertaine et en conséquence, à l’autonomie forcément réduite, a surtout pour effet immédiat tout en conservant la coloration idéologique d’Édouard Philippe de réinstaller le Président au centre du jeu majoritaire en dévitalisant la fonction très politique du chef du gouvernement qui est aussi le chef de la majorité. Castex administrera, extension supplémentaire du domaine de la technostructure en ces temps de crise, renforçant le poids des administratifs sur le politique, validant encore plus l’essence saint-simonienne du macronisme, ramenant la direction du pays à une ingénierie d’ordre technique, disant peut-être aussi que l’on est loin encore d’avoir tiré toutes les leçons d’une crise sanitaire qui a pourtant mis à jour les dérèglements de l’État «profond», là où nous avons d’abord besoin d’une volonté d’État bien plus qu’un état des volontés des grands corps et autres aristocraties … d’État

Figaro Fox