Séparatisme : LREM pris dans les phares de la voiture de l’islam politique

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Voile assemblée nationale députés © DR / Capture d’écran / Assemblée nationale

En refusant de siéger dans une commission parlementaire en présence d’une femme voilée, laquelle était invitée pour une audition, la députée LREM Anne-Christine Lang remet en mémoire l’affaire Julien Odoul.

Vincent Tournier

Julien Odoul voué aux gémonies

C’était il y a moins d’un an mais on s’en souvient à peine. L’affaire avait pourtant été à l’origine d’une intense bronca. Souvenons-nous : le 11 octobre 2019, quelques jours après l’attentat de la Préfecture de police de Paris (4 morts), un élu du Rassemblement national au Conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté, Julien Odoul, dénonce la présence dans le public d’une femme voilée qui accompagne une sortie scolaire. Il interpelle la présidente (PS) du Conseil régional : « Je vais vous demander, s’il vous plaît, au nom de nos principes laïques, de bien vouloir demander à l’accompagnatrice qui vient d’entrer dans cette salle de bien vouloir retirer son voile islamique ». Il ajoute : « Nous sommes dans un bâtiment public, nous sommes dans une enceinte démocratique, madame a tout le loisir de garder son voile chez elle, dans la rue, mais pas ici ! ». La présidente Marie-Guite Dufay rejette sa requête et Julien Odoul quitte la séance.

Les réactions n’ont pas tardé. L’élu RN a vite été érigé en représentant de la haine anti-musulmane, comme l’a affirmé le soir même Marie-Guite Dufay, relayée quelques jours plus tard par des personnalités comme Omar Sy ou Kev Adams qui ont signé un tribune appelant le président de la République à dénoncer une « agression ». Les médias n’ont pas été en reste, à l’image de Laurence Ferrari qui, telle une mère grondant son enfant, a demandé à Julien Odoul s’il était fier de ce qu’il avait fait tandis que Le Parisien s’interrogeait sur de possibles poursuites judiciaires.

Du côté de la majorité présidentielle, Marlène Schiappa, alors secrétaire d’Etat à l’Egalité entre les femmes et les hommes, a aussi donné le ton sur Twitter : « 1/ C’est en humiliant les mères publiquement devant leurs enfants qu’on crée du communautarisme 2/ La loi de 1905 ne prévoit pas cela 3/ Le RN n’est pas qualifié pour parler « au nom des femmes qui se battent pour leurs droits partout » Vous n’êtes nos alliés nulle part ». La porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, a jugé « choquante » l’attitude de Julien Odoul : « Qui est-il pour stigmatiser une femme qui accompagne les enfants en sortie scolaire ? ». Même Marine Le Pen a pris ses distances avec l’élu de son parti, qualifiant son intervention de « rugueuse et certainement maladroite».

Les temps changent

Le contraste est donc saisissant entre ces réactions et celles qui ont accompagné l’incident qui vient de se produire à l’Assemblée nationale, en l’occurrence le départ d’Anne-Christine Lang, vice-présidente de la commission des affaires culturelles, qui entendait protester contre la présence d’une femme voilée (Maryam Pougetoux, vice-présidente de l’UNEF) invitée pour une audition sur les conséquences du covid sur les jeunes. Cette fois-ci, les médias sont restés très évasifs, cantonnant leurs articles aux aspects juridiques. Ils se sont bien gardés de qualifier Anne-Christine Lang de suppôt de la haine anti-musulmane et ne lui ont pas demandé si elle était fière de ce qu’elle avait fait.

Comment expliquer un tel contraste, et quelle leçon peut-on en tirer ? On ne saurait tout d’abord sous-estimer l’effet suiviste des médias. Il est évidemment plus facile pour eux de s’en prendre à un élu du RN, surtout lorsqu’on a le soutien des artistes et des intellectuels, que d’attaquer une élue de la majorité.

Mais surtout, le contexte a changé. Le président Emmanuel Macron a récemment lancé son projet sur le séparatisme islamique, sans doute sous la pression d’une opinion publique bien remontée sur ce point, qui approuve du reste massivement les mesures proposées. On peut néanmoins observer que, dès l’affaire Odoul, des voix discordantes avaient pu se faire entendre dans la majorité LREM. Le ministre de l’Education nationale Jean-Michel Blanquer avait ainsi indiqué que « le voile n’est pas souhaitable dans notre société » (BFMTV, 13 octobre 2019). Et quinze jours plus tard, le président Emmanuel Macron lui-même, loin de rejoindre la curée contre Julien Odoul, avait déclaré dans une interview à Valeurs actuelles : « Il s’est fait coincer [« il s’est fait baiser », dit même la première version de l’entretien rapportée par le magasine l’Opinion]. Apparemment cette femme est plus proche des milieux de l’islam politique qu’on ne le croyait. Mais il en a fait une victime au nom de toutes les femmes voilées qui n’embêtent personne, qui veulent mettre leurs enfants à l’école de la République et qui les accompagnent à la piscine ! ». Le président avait aussi précisé pourquoi il était resté silencieux : « On a été pendant quinze jours l’otage des deux périls qu’il faut éviter : le communautarisme et le Rassemblement national, voilà pourquoi je n’ai pas voulu rentrer là-dedans ».  

L’attitude d’Anne-Christine Lang n’est donc pas totalement une surprise. Il s’agit d’autant moins d’une surprise qu’elle-même se situe sur une ligne de fermeté à l’égard du voile puisqu’elle a déclaré en mars 2019 : « Je ne mettrais jamais un pied dans l’Hémicycle s’il y a une femme voilée ». Dans la foulée, elle a aussi plaidé pour que son parti refuse toute investiture à une femme voilée, position qui est loin d’être consensuelle à LREM mais qui est discrètement approuvée par certains : « Je vois mal comment des candidates voilées peuvent être compatibles avec les valeurs de notre mouvement », admettait par exemple le député Guillaume Vuilletet, élu du Val-d’Oise. Si Anne-Christine Lang ne représente probablement pas la tendance majoritaire de LREM (rappelons qu’elle est issue du Parti socialiste, proche de la tendance Manuel Valls), force est de constater que, après son esclandre à l’Assemblée, elle n’a pas subi les foudres de son parti, ni encouru un risque d’exclusion, alors qu’elle se retrouve finalement sur une ligne assez proche de celle de Julien Odoul.

Le voile interdit à l’Assemblée… et pourquoi pas ailleurs ?

Pourtant, l’attitude d’Anne-Christine Lang n’est pas dénuée d’ambiguïté et soulève même deux débats. Tout d’abord, on relève qu’il existe une profonde incohérence dans la volonté d’exclure le voile de l’hémicycle sans aller plus loin. En effet, si l’incident à l’Assemblée nationale s’est produit, c’est parce que, dès janvier 2018, dans la plus grande discrétion, le parti présidentiel a fait modifier le Règlement intérieur de l’Assemblée nationale pour interdire aux députés de porter des signes religieux.

Or, pourquoi serait-il légitime d’interdire les signes religieux à l’Assemblée, et pas dans les autres instances telles que les conseils régionaux ou les conseils municipaux, sans parler de toutes les instances collégiales où les participants sont appelés à délibérer ? Et pourquoi le public lui-même ne devrait-il pas venir avec des habits neutres, que ce soit lorsqu’il est simple spectateur ou lorsqu’il participe aux débats, ne serait-ce que pour empêcher toute pression ?

On pourrait même aller plus loin : pourquoi l’interdiction ne devrait-elle pas s’étendre au-delà des assemblées ? En février 2019, Anne-Christine Lang s’est opposée à un amendement d’Eric Ciotti qui visait à interdire les signes religieux pour les accompagnatrices scolaires, alors que Jean-Michel Blanquer y était favorable. L’enjeu est pourtant très comparable : dans les deux cas, le problème vient du fait qu’il existe une zone grise où le droit n’est pas clair. Les députés et les enseignants n’ont pas le droit d’arborer des signes religieux, mais rien n’est précisé pour les personnes qui sont auditionnées ou qui accompagnent des sorties scolaires, alors que les situations sont les mêmes. A la limite, un argument antidiscriminatoire pourrait être brandi : au nom de quel privilège des individus auraient-ils le droit d’échapper à la règle commune lorsque celle-ci prévoit de ne pas arborer de signes religieux ?

En se contentant d’interdire le voile à l’Assemblée, la majorité donne le sentiment de ne s’intéresser au problème du voile que lorsqu’elle est directement concernée.

Que devient le voile dans le projet présidentiel sur le séparatisme ?

Ensuite, sans le vouloir, Anne-Christine Lang a mis le doigt sur une lacune criante du projet présidentiel sur le séparatisme. En l’état actuel, ce projet ne dit rien sur les signes religieux alors que ceux-ci sont la manifestation la plus visible dudit séparatisme, et sans doute même l’un des meilleurs instruments par lesquels les intégristes peuvent espérer le faire prospérer. Pourquoi, dès lors, le voile demeure-t-il absent des propositions contre le séparatisme ? Certes, une interdiction pure et simple paraît difficile dans une société libérale comme la nôtre (même si elle est souhaitée par des féministes comme Yvette Roudy), mais si l’on part du principe que le voile est contraire aux valeurs fondamentales de la société, ne serait-il pas plus logique de mettre en œuvre une politique destinée à en réduire la présence ? Pour l’heure, on en est très loin puisque, par exemple, le parti LREM se félicite que le président de la République, fidèle à son engagement, ait refusé d’étendre l’interdiction du voile à l’université.

A son corps défendant, Anne-Christine Lang relance donc une question que l’actuelle majorité n’a visiblement pas envie d’aborder frontalement : que devrait faire la République pour favoriser une conception privatisée de la religion musulmane, ce qui implique à tout le moins de restreindre la présence du religieux dans l’espace public ? Le jour où cet objectif sera reconnu comme un objectif aussi légitime que la lutte contre le catholicisme à la fin du XIXème siècle, un grand pas aura certainement été fait. 

Atlantico