A propos du déclin du «mainstream» allemand et de la perspective d’une politique basée sur l’éthique

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par Karl Müller

«Cet ordre naturel de la société au service de la personne […] est défini par quatre valeurs relevant des penchants naturels des êtres humains et esquissant le monde du bien-commun que la société doit viser, soit: la liberté, la vérité, la justice et la solidarité. Ces quatre valeurs répondent aux exigences d’un ordre éthique en conformité avec la loi morale. Dès lors que l’une de ces valeurs manque, la société penche vers l’anarchie ou la domination du plus fort.»

Après les élections en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale et de la victoire du parti Alternative pour l’Allemagne (AfD) sur le Parti chrétien démocrate (CDU), de nombreux commentaires ont traité la question de savoir pourquoi tant de personnes se détournaient du «mainstream» des forces politiques (partis, médias et autres).
Voici quelques réflexions à propos de l’importance de l’absence grandissante de l’éthique en politique expliquant ce rejet. N’est-ce pas une réaction naturelle face au manque d’éthique dans ce domaine? La politique sans éthique n’est-elle pas en totale opposition avec la voix de la conscience?

Les êtres humains sont portés à vivre en harmonie avec leur conscience et s’ils en sont toujours moins capables, cela ne reste pas sans conséquences: l’individu se met à étourdir sa conscience et à devenir fataliste – ou alors, il se révolte. Pour la plupart des personnes, il n’est toutefois pas facile de donner dans la révolte. L’actuelle vague de protestation, et les résultats des élections, sont un signal clair montrant à quel point, dans de nombreux endroits, la conscience des gens est déjà mise à mal. A la longue, il ne sera guère possible de l’étouffer.
L’avis (machiavélique) sciemment répandu, que la politique n’a rien à voir avec l’éthique, mais que tout se mesure à la «réussite» et qu’en politique seuls comptent les luttes pour le pouvoir, est une erreur fondamentale. L’éthique politique née de la philosophie du droit naturel ancien et moderne et de la tradition chrétienne, s’oppose à cela. Ce n’est pas une théorie née des cabinets de savants reclus dans leur tour d’ivoire, mais un impératif de survie pour l’ensemble de l’humanité.

Absence totale de conscience dans les activités américaines

Notre conscience est agressée quotidiennement. Voici un exemple parmi tant d’autres: le 2 septembre 2016, la «Neue Zürcher Zeitung», un quotidien suisse tout sauf anti-américain, a présenté la situation actuelle au Yémen et décrit les bombardements meurtriers quotidiens effectués par l’aviation saoudienne. L’article était intitulé «La guerre mène le Yémen vers la catastrophe» et on a pu lire dans le texte:
«Washington a signalé que la peur de l’Arabie saoudite de voir l’Iran s’installer en Arabie méridionale était exagérée. Pourtant, les Américains soutiennent cette guerre aérienne en ravitaillant en carburant les bombardiers saoudiens, en fournissant des renseignements et collaborant à la définition des cibles. En fait, il s’agit pour Washington moins de tenir en laisse l’Iran que d’améliorer ses relations tendues avec Riad pour maintenir la vente lucrative d’armements. Il est vrai qu’on entend des voix s’élever contre les livraisons d’armes à Riad et mettre en garde contre le fait que l‘utilisation en violation du droit international d’armes américaines porte atteinte à la réputation des Etats-Unis. Toutefois Barak Obama, qui vient de soumettre au Congrès un nouveau marché d’armements de 1,15 milliards de dollars, ne semble pas disposé à écouter ces voix.»
De quoi faire hurler les consciences. Il est parfaitement insupportable d’entendre en outre les responsables de l’UE et de l’Allemagne parler de «communauté de valeurs», de lutte pour les droits humains etc. Qu’en plus, le président américain soit décoré du «prix Nobel de la paix», on en reste pantois!

La lettre «C» hypocrite d’Angel Merkel

La chancelière allemande, Angela Merkel, également présidente de la CDU, a toujours affirmé que la fidélité de l’Allemagne envers les Etats-Unis relevait de la raison d’Etat. Il est particulièrement condamnable qu’une politicienne – présidente d’un parti prétendument chrétien portant la lettre «C» dans son nom – soit complice de faits aussi immoraux que ceux du gouvernement américain.
Il y a cinq ans, en 2011, le pape Benoît XVI avait rappelé, lors d’un discours devant le Bundestag allemand, le père de l’église Saint Augustin. Ce dernier avait dit: «Enlevez le droit – que reste-t-il d’autre de l’Etat qu’une bande de brigands?» On cite souvent cette phrase, devenue pour beaucoup une sorte de bon mot à ne pas prendre vraiment au sérieux, mais à utiliser dans les «prêches du dimanche». Ce qui n’était pas du goût du pape Benoît, car cette expression est avant tout une chose: l’expression de la voix de la conscience. Aujourd’hui comme jadis – au temps de Saint Augustin, quand l’empire romain occidental se délitait et laissait la place à la loi du plus fort –, c’est un cri de détresse du cœur et de l’esprit.

L’éthique en politique

La politique, dans le monde d’aujourd’hui, est devenue une affaire difficile. Personne ne s’attend à ce que les hommes politiques soient sans défauts, même dans le domaine de l’éthique. La Commission théologique internationale du Vatican a publié en 2009 un texte fondamental intitulé «A la recherche d’une éthique universelle. Un regard nouveau sur les lois morales naturelles» dans lequel elle libère la politique de la contrainte d’être éthiquement parfaite. Mais on peut également lire dans le sous-titre «La loi morale naturelle, critère de l’ordre politique» que la loi morale doit être la base de l’ordre politique: «Cet ordre naturel de la société au service de la personne […] est défini par quatre valeurs relevant des penchants naturels des êtres humains et esquissant le monde du bien-commun que la société doit viser, soit: la liberté, la vérité, la justice et la solidarité. Ces quatre valeurs répondent aux exigences d’un ordre éthique en conformité avec la loi morale. Dès lors que l’une de ces valeurs manque, la société penche vers l’anarchie ou la domination du plus fort.»
N’est-il pas vrai qu’un grand nombre de personnes, également en Allemagne, ressentent que le «mainstream» s’éloigne de plus en plus de ces bases?
Beaucoup de citoyens, y compris en Allemagne, espèrent que des forces opposées, telles la Russie et la Chine, puissent stopper les aspirations au pouvoir des politiciens sans plus aucune éthique. Cet espoir de voir s’installer un monde multipolaire repose sur de bonnes raisons. Et si cet univers multipolaire pouvait devenir un monde du droit, de l’égalité et de la paix, cela serait très souhaitable. Mais il ne suffira pas de se reposer sur un contre-pouvoir pour obtenir un réel progrès de l’histoire, pour sortir de ce cercle vicieux du pouvoir et du contre-pouvoir.

Le pouvoir et le contre-pouvoir ne suffisent pas, plus est nécessaire

Pour obtenir dans ce nouveau monde davantage de droit et de paix, il faut absolument que les populations prennent conscience que la voix de la conscience, l’impératif éthique les règles des lois morales naturelles puissent remette en valeur la force et les effets qui lui reviennent.
Le texte du Vatican nous rappelle finalement que «La découverte de la loi morale naturelle répond à la quête d’une humanité qui cherche depuis toujours à se doter de règles en vue d’une vie de bonne moralité et en communion les uns avec les autres. Ce vivre-ensemble concerne toutes sortes de relations, en partant de la cellule familiale jusque aux relations internationales et englobant la vie économique, la société civile et la vie politique.
Pour être reconnues par tous les peuples dans toutes les cultures, les normes de comportement communes doivent se fonder sur la personne humaine, ses besoins et ses penchants. Ces normes, fruits de réflexions et soutenues par le droit peuvent alors être intériorisées par tout un chacun. Après la Seconde Guerre mondiale, les nations du monde ont su se doter d’une déclaration universelle des droits de l’homme stipulant implicitement que la source même des droits humains inaliénables se trouve dans la dignité de tout être humain.»
L’histoire de l’humanité a connu de nombreux progrès politiques et juridiques, telle que la Déclaration universelle des Nations Unies de 1948. C’est encourageant et démontre que la politique actuelle n’est pas sans alternative, bien au contraire. Il est indispensable d’en être conscient et de se remettre au travail avec assurance.

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