Des milliers de profs réquisitionnés pour la rentrée scolaire des villes : la colère des campagnes

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Dans 53 départements, les actions se multiplient pour protester contre les fermetures prévues de classes.

Dans 53 départements, les actions se multiplient pour protester contre les fermetures prévues de classes. – FRED TANNEAU / AFP
 Par Anthony Cortes
Face aux besoins provoqués par le doublement de 5.600 classes de CP et CE1 de zones prioritaires d’éducation prévu pour la rentrée prochaine, les instituteurs d’établissements ruraux sont réquisitionnés par les académies. Résultat : même si Emmanuel Macron avait promis que ça n’arriverait pas, de nombreuses écoles s’apprêtent à fermer.

Juillet 2017, à Cahors dans le Lot. Emmanuel Macron, dans ses habits tout neufs de président de la République, se présente à la Conférence des territoires. Il se sait attendu, lui qui a souvent été fustigé durant la campagne comme le candidat des métropoles, de la ville… Et quoi de mieux qu’une promesse pour séduire cet auditoire a priori hostile ? « Les territoires ruraux ne peuvent plus être la variable d’ajustement d’économies, lance-t-il à la tribune, le poing serré. Il n’y aura plus aucune fermeture de classes dans les zones rurales ». L’engagement est pris. Sept mois plus tard, l’espoir est dissous, et l’aigreur gagne les villages. Selon les estimations des différents syndicats du secteur, constituées à partir des arbitrages des différentes académies, plus d’un millier de classes devraient fermer dans ces zones à la rentrée prochaine de septembre. Sonnant, par la même occasion, le glas d’une centaine d’écoles.

La raison ? La poursuite du doublement des classes de CP et CE1 en réseau d’éducation prioritaire (REP et REP +). Pour permettre à ces enfants d’étudier dans des classes réduites à 12 élèves, le ministère de l’Éducation nationale a entrepris de diviser 5.600 classes en deux. Une promesse de campagne phare du candidat Macron. Sauf que seulement 3.881 postes d’enseignants seront créés en septembre. Et même si l’on y ajoute les postes récupérés par la baisse du nombre d’élèves prévue pour l’année scolaire 2018-2019, le compte n’y est pas : il manque encore plus d’un millier d’enseignants. Alors, il faut les trouver là où ils sont. Le problème s’était déjà posé à la rentrée 2017, quand 2.500 premières classes avaient déjà été dédoublées, poussant les académies à puiser dans les stocks de profs. « À l’époque, on est allé piocher des instituteurs dans le programme ‘plus de professeurs que d’élèves’, puis dans le réservoir des remplaçants. Désormais, c’est au tour de la ruralité de se faire dépouiller », regrette Francette Popineau, co-secrétaire générale du Snuipp-Fsu, le premier syndicat enseignant.

« On se retrouve à déshabiller Pierre pour habiller Paul. »

Pour éviter que cette mesure emblématique du quinquennat Macron soit enterrée, l’heure est donc au bricolage, faute d’investissements suffisants. « Le gouvernement ne se voue qu’à une seule logique : budgétaire, analyse Xavier Suelves, délégué national du SE-Unsa en charge des écoles. Il communique sur ses grandes ambitions mais n’ouvre pas de postes, ne donne pas de moyens. Alors on se retrouve à déshabiller Pierre pour habiller Paul. »

L’exécutif s’en défend. Le 8 février, lors d’une séance de questions au gouvernement à l’Assemblée nationale, le député LR Guillaume Peltier interpelle sur ce sujet Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Education nationale, au nom d’un « monde qui souffre ». La réponse est cinglante : « Démagogie ! » D’après le ministre, les suppressions de classes sont minimes et sont justifiées par la baisse démographique que connaissent ces territoires.

La réalité montrée du doigt par le ministre existe : à la rentrée prochaine, la France comptera 32.657 élèves scolarisés en moins, les syndicats ne le contestent pas. Ils confirment même qu’il y aura bien« plus de professeurs par élève » à la rentrée prochaine dans les départements ruraux, comme l’a revendiqué à plusieurs reprises Jean-Michel Blanquer. Mais la réalité n’est pas aussi simple que ce rapport mathématique global, relève Francette Popineau : « Prenez un département comme l’Hérault. Oui, en 2018, en observant les moyennes au niveau départemental, il y aura plus de professeurs par élève en 2018 qu’en 2017. Mais le bassin urbain, Montpellier, va bénéficier d’une dotation importante pour ses REP et REP+ et absorber à lui tout seul une grande partie des postes des alentours ! Pendant ce temps-là, 90 classes rurales sont menacées de fermeture… On ne peut pas se contenter de statistiques, le terrain parle autrement ».

Mobilisation dans les écoles de 53 départements

Sur le terrain justement, les acteurs locaux se mobilisent. Dans 53 départements, les actions se multiplient : blocages, sit-in devant les préfectures… Comme ce lundi 19 février, dans la Somme, où se tenait l’opération « Nuit des écoles » consistant à occuper une nuit entière les établissements menacés. François Ruffin, député de la France Insoumise, y était. « Le gouvernement se lance dans le bricolage », dénonce-t-il pour Marianne, accusant Macron et ses parlementaires de n’avoir « aucun ancrage territorial ». Des appels à la grève ont été lancés d’ici à la fin du mois de mars, date prévue de publication de la carte scolaire définitive pour 2018-2019.

« Chez nous, supprimer une école c’est condamner un village »

Jean-Luc Massalon est directeur de l’école de Ponthoile, dans la Somme (80), commune de 630 habitants. Avec ses élèves et leurs parents, il organise la lutte pour éviter la fermeture programmée de son établissement. À l’entrée, des slogans écrits au gros feutre sur des bouts de carton : « Touche pas à mon école », « ceci n’est pas une école ordinaire », « ce n’est pas votre jouet ». Cette année, dans son école, seulement 26 élèves sont inscrits, répartis en deux classes : l’une regroupant les enfants de la maternelle au CP, l’autre du CE1 au CM2. « Bien avant les arbitrages, on sentait qu’on allait nous demander des comptes. Alors, on a demandé à rencontrer l’académie mais on n’a jamais eu de nouvelles », nous explique-t-il. Le couperet est tombé il y a quelques jours : la fermeture de ses deux classes est ordonnée et entraîne… celle de l’école toute entière. Ses élèves seront transférés dans un établissement 20 kilomètres plus loin. « D’un côté, on veut alléger les effectifs de certaines classes en zone prioritaire et de l’autre, on envoie nos enfants se noyer dans des grosses structures dont les classes seront surchargées », déplore l’instit. Il refuse toutefois d’avoir à choisir entre les élèves des campagnes et ceux des villes : « Ces dédoublements en REP, c’était une bonne idée qui devait permettre aux jeunes de zones prioritaires d’étudier dans de meilleures conditions. Le problème, c’est que cette mesure fasse des gagnants et des perdants. Et les perdants, ce sont nous ».

C’est ce même sentiment d’injustice que l’on retrouve de l’autre côté du pays : Philippe Canceil s’est engagé dans son département, le Lot, dans les rangs du Collectif citoyen de sauvegarde des écoles de villages (CCSEV) qui regroupe parents d’élèves et élus. Là, ce sont 19 classes qui sont menacées de fermeture. Et presque autant d’écoles. « Si elles étaient en mauvais état, cela s’entendrait mais ce n’est pas le cas. D’ailleurs, elles viennent tout juste d’être équipées en tablettes et en ordinateurs ! C’est à n’y rien comprendre, il n’y a aucune cohérence », pointe-t-il. Mais ce qu’il redoute avant tout, c’est le coup porté à « sa ruralité ». Maire d’une commune de 270 habitants (Labastide-du-vert), il sait de quoi il parle : « En zone urbaine, supprimer une classe c’est en surcharger une autre mais chez nous, c’est condamner un village ! ». Et de souligner que le phénomène d’exode rural, brandi par le gouvernement pour se justifier, est justement amplifié par ces suppressions de classes : « Quand un couple de jeunes vient s’installer ici, la première chose qu’il demande, c’est s’il y a une école. Dans quelques mois, la réponse risque de ne pas leur plaire. Enfin, si on vient encore nous poser la question… »

 

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