Pierre-Yves Gomez: «Cette crise rappelle que la France n’est pas une start-up»

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À l’ère de l’agilité et du changement continuel, le figement de la plupart des activités humaines peut permettre de recentrer l’économie sur nos besoins essentiels, espère le professeur de l’EM Lyon Pierre-Yves Gomez.

Par Paul Sugy
La place de la Concorde déserte pendant le confinement, 30 mars 2020
La place de la Concorde déserte pendant le confinement, 30 mars 2020 STEPHANE DE SAKUTIN/AFP

Pierre-Yves Gomez est professeur à l’EM Lyon, où il dirige l’Institut français de gouvernement des entreprises. Auteur de nombreux ouvrages sur le travail et l’entreprise, il vient de publier L’Esprit malin du capitalisme (Desclée de Brouwer, 2019).


Le Premier ministre Édouard Philippe a dit que cette crise allait révéler ce que «l’humanité a de plus beau et de plus sombre». Qu’est-ce que vous avez pour votre part vu pour l’heure?

Pierre-Yves GOMEZ.- Une image agrandie mais pas déformée de ce que nous sommes, solidaires ou égoïstes, et parfois les deux en même temps. Autour de moi, je vois des gestes d’entraide tout simples: organiser des tournées de courses pour les personnes âgées, prendre contact avec ceux qui sont isolés, maintenir les liens par des signes de bienveillance, et d’autres initiatives plus émouvantes comme cette entreprise qui a mis à disposition du tissu pour fabriquer des masques de protection que des mamies bénévoles se chargent de réaliser. Face à cela, il y a les comportements sordides des escrocs et les minables profiteurs, mais aussi ceux qui dévalisent les grandes surfaces, ceux qui ne regardent plus leurs voisins que comme de dangereux suspects, ceux qui s’enferment dans une psychose hygiéniste délirante. Je dirais «ce que l’humanité a de plus beau et de plus sombre», mais aussi de plus ridicule.

Qu’allez-vous apprendre de cette épreuve de confinement?

Je vis depuis des années à la campagne, dans une grande ferme, et j’ai l’habitude de télétravailler depuis longtemps. Difficile de parler aujourd’hui de confinement au sens d’une réclusion, comme d’autres peuvent malheureusement le vivre.

Les rues désertées me touchent davantage que je ne l’aurais pensé.

Mais je ressens déjà combien sont précieuses les rencontres, la vie communautaire et la liberté d’y prendre part. Il y a bien sûr la nature, l’éclat du printemps, les oiseaux et les premiers bougeons…mais je commence à être saturé des contacts par écrans interposés alors que le monde physique paraît étrangement dépeuplé. Les rues désertées me touchent davantage que je ne l’aurais pensé.

Et la France?

Je n’en sais rien, il y a des France si différentes! Peut-être peut-elle apprendre qu’elle a mieux à apporter au monde que d’essayer de ressembler à une start-up. J’ai été ému le soir du 25 mars, quand les clochers des églises se sont mis à carillonner dans la campagne, se répondant de village en village. On voyait, çà et là, des bougies aux fenêtres des croyants ou des incroyants. Dans le confinement et le silence de la nature, on sentait la présence de notre humanité en attente, une force invisible mais tenace. J’ai eu le sentiment que la France pourrait peut-être se souvenir qu’avant d’être une nation, elle a été un peuple.

Voyez-vous déjà des choses à changer dans le pays?

La pandémie met tellement à vif les blessures de notre société! En priorité, il nous faut réduire l’influence de la finance sur les entreprises, car elle nous a orientés vers des investissements futiles quand il est devenu patent que nous manquons des plus utiles.

En priorité, il nous faut réduire l’influence de la finance sur les entreprises

Il faut également redéfinir les priorités politiques pour assurer davantage de sécurité et de justice à chacun et pas seulement à quelques-uns ; et en finir avec l’idéologie de la victimisation, qui nous prive de courage et de cohésion quand les vrais dangers surviennent.

Est-ce que cette période va changer des choses dans votre vie?

Sans doute va-t-elle confirmer le devoir de combattre l’absurdité des systèmes dans lesquels nous nous enfermons, des fausses croyances et des esprits malins qui nous abusent. Et en même temps, je crois que je serai plus attentif encore à mes proches, à mes amis et aux bénéfices si fragiles de la vie sociale paisible.

Quelles leçons pensez-vous que notre pays en tirera?

Il aura au moins appris que l’essentiel de l’activité peut se gripper en quelques jours, que des millions de personnes peuvent rester enfermées chez elles pour tenter de poursuivre autant que possible leurs activités. C’est une situation à peine concevable: après des années de survalorisation de la flexibilité, de la mobilité, de l’agilité et du changement permanent, l’économie et la société se figent.

Nous sommes plus vulnérables qu’on ne le disait.

Je crois que la rationalité prêtée aux grands systèmes organisés va être sérieusement mise en doute. Nous sommes plus vulnérables qu’on ne le disait et à un point qui rend dérisoire la course spéculative aux gadgets technologiques et aux «disruptions». Il y a urgence à nous organiser mieux, non pas pour poursuivre des progrès extravagants, mais pour gérer au bénéfice du plus grand nombre, les richesses que nous possédons encore.

À quoi ressemblera, selon vous, l’après?

L’après immédiat, ce sera la crise économique. Et ce sera l’épreuve de vérité. Jamais, dans l’histoire de l’humanité, on a enfermé trois milliards d’êtres humains pendant des semaines, parfois seuls, parfois en famille, dans des conditions de promiscuité inattendues et en faisant planer autour d’eux une menace invisible. Il est certain que tout ne sera pas effacé comme si de rien n’était. Lorsqu’il faudra affronter la crise économique, plus que jamais, la question du sens se posera: sens du travail, de la consommation, de la vie commune et collective. À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, Bernanos avait donné une série de conférences rassemblées sous le titre: «La liberté, pour quoi faire?». Je me permets de lui rendre hommage en pressentant que la question que chacun se posera, d’une façon ou d’une autre, et que nous nous poserons collectivement après cette pandémie, ce sera: «La santé, pour quoi faire?»

Figaro Vox