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  Par Lucie Delaporte

Au nom de la laïcité, le patron de l’UMP a une nouvelle fois tenté, en pleine campagne électorale, d’instrumentaliser la question des repas différenciés dans les cantines scolaires. Son camp l’a désavoué, alors même que l’UMP vient de voter contre la loi qui autorise l’accès de tous les élèves à la restauration scolaire. Un texte qui pose une base légale aux menus de substitution.

« Si vous voulez que vos enfants aient des habitudes alimentaires confessionnelles, vous allez dans l’enseignement privé confessionnel. » En une phrase, Nicolas Sarkozy a tenté de relancer, à quelques jours des élections départementales, un débat sur la laïcité dans les cantines scolaires, en forme de clin d’œil à son électorat le plus droitier.

L’ancien président de la République, invité du JT de TF1 mardi soir, apportait ainsi un soutien appuyé au maire UMP de Chalon-sur-Saône, qui venait d’annoncer – lui aussi avec un sens aigu de l’agenda politique – qu’il allait mettre un terme à la pratique du menu de substitution dans les cantines de sa ville lorsque du porc était servi. Une pratique en place dans sa commune depuis plus de trente ans. Gilles Platret, ne craignant pas de tordre ces concepts, avait justifié sa décision en expliquant qu’il était « indispensable de revenir à une pratique exigeante du vivre-ensemble », et que les repas de substitution constituaient une forme de « discrimination ».

© Reuters

D’un strict point de vue légal, le maire n’est soumis à aucune obligation en matière de menus dans les cantines qu’il gère, la restauration scolaire étant un service public facultatif. Il peut donc tout à fait décider de ne proposer aucun choix. L’Observatoire de la laïcité, dans son guide aux collectivités, rappelle que « dans les faits », les cantines proposent « une diversité de menus, avec ou sans viande ».

« Ce sujet est totalement instrumentalisé par quelques élus qui mettent sciemment de l’huile sur le feu », regrette Christophe Hébert, président de l’Association nationale des directeurs de la restauration collective, qui estime que « cette question est globalement bien gérée par les maires ». Il rappelle que les alternatives au porc dans les cantines se sont développées, sans polémique, à partir des années 1960. Par ailleurs, les demandes particulières liées à la religion ne représentent, souligne-t-il, qu’une toute petite partie des requêtes des familles. Ces dernières années, après la crise de la vache folle notamment, les demandes des familles se sont portées sur la qualité et l’origine des viandes servies, avec une demande de plus en plus importante de menus végétariens. La prise en compte des allergies et des intolérances alimentaires par la restauration scolaire s’est elle aussi développée. Selon Agores, aujourd’hui, une grande ville du Nord sert chaque jour 45 % de menus avec viande et 55 % sans chaque jour.

Dans son rapport 2013-2014, l’Observatoire de la laïcité dressait le constat d’un dossier géré plutôt sereinement par les municipalités. « Nous observons très peu de conflits liés à cette problématique, affirme ainsi Nicolas Cadène, rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité, même si, depuis quelques mois, nous constatons une augmentation des municipalités qui optent pour un menu sans choix », affirme-t-il. Depuis les dernières municipales, avec onze villes remportées par le FN, le climat a quelque peu changé.

Au nom d’une défense de la laïcité, le Front national avait fait campagne sur le thème des cantines scolaires en prônant le retour à un menu unique. Plusieurs maires UMP ont récemment choisi d’investir ce créneau porteur, comme Josette Pons, maire de Brignoles, dont la décision, en novembre dernier, de supprimer les repas sans porc a exclu, de fait, 300 enfants sur les 1 200 élèves inscrits aux cantines scolaires de sa ville.

« On ne peut pas invoquer la laïcité pour interdire l’offre de choix car la laïcité vise à rassembler, pas à exclure », rappelle pourtant Nicolas Cadène de l’Observatoire de la laïcité. « Dans le cadre de la laïcité, les cantines ne doivent pas répondre à des revendications religieuses, en servant par exemple des viandes hallal ou casher, mais doivent pouvoir proposer un choix, avec ou sans viande », affirme-t-il.

Selon l’Association nationale des directeurs de la restauration collective, invoquer le surcoût et la difficulté pratique de mettre en place des repas alternatifs au porc ne tient pas. « Il est vrai que les grosses collectivités peuvent mettre en place une logistique sophistiquée prenant en compte les différentes demandes alimentaires – pas nécessairement religieuses d’ailleurs. Mais dans les petites communes, il est très facile, lorsque du porc est servi, de proposer un œuf au plat ou du jambon de dinde, ce qui se fait depuis très longtemps », explique Christophe Hébert.

« Enfants de profiteurs »

À la fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE), on indique que la plupart du temps des compromis sont facilement trouvés avec les familles. « Prendre en otages les enfants sur ce sujet est simplement dégueulasse », s’insurge son président Paul Raoult, pour qui la laïcité doit être vécue « dans les cantines comme un moment de vivre-ensemble, avec nos différences. Il n’est pas question, comme certaines communes le font, de faire manger à part ceux qui ont des menus spéciaux, ce qui est très stigmatisant, mais tous les élèves devraient avoir chaque jour un choix possible », assure-t-il.

Le défenseur des droits, qui a récemment publié un rapport sur l’accès à la cantine scolaire, estime lui aussi que la question proprement religieuse « n’est pas apparue comme une question prioritaire à travers les témoignages (qu’il a) reçus », contrairement aux évictions pour raisons économiques par exemple.

Parallèlement à la question de la laïcité, la question de l’accès à la cantine s’est révélée un formidable moyen pour les maires de pointer du doigt chômeurs et autres « profiteurs ». Début février, le maire FN de Beaucaire a indiqué que les cantines de sa ville n’avaient pas pour vocation d’accueillir les enfants des « profiteurs » qui « imposent la présence de leurs enfants à la cantine sans payer ». Depuis des années, de nombreuses mairies restreignent l’accès de la cantine pour les enfants dont les parents ne travaillent pas. L’Humanité recensait récemment 70 villes dans ce cas dont certaines gérées par des ténors de l’UMP : Alain Juppé à Bordeaux, Jean-François Copé à Meaux ou Christian Estrosi à Nice…

L’Assemblée nationale vient de voter, mercredi 12 mars, un texte garantissant l’accès à la cantine de tous les enfants, quelle que soit la situation de leurs parents, pour mettre un terme à des pratiques que le défenseur des droits jugeait « stigmatisantes » et contraires à « l’intérêt supérieur de l’enfant ». Un amendement d’Europe Écologie-Les Verts a également été adopté pour veiller à ce que les élèves présentant des troubles de santé (allergies ou autres) ne soient pas exclus. Un texte consensuel – l’UMP a néanmoins voté contre – qui, de fait, pose légalement la question de menus de substitution hors de tout contexte religieux.

La récente sortie de Nicolas Sarkozy comme celle du maire de Chalon-sur-Saône sur les cantines sont sans doute à replacer, en plus du strict contexte électoral, dans cet agenda particulier. Signe qu’il a sans doute un peu perdu la main, le président de l’UMP a été désavoué dès le lendemain par son propre camp, à commencer par son ancien conseiller à l’Élysée, Henri Guaino, qui a mis en garde contre « un climat d’hystérie terrifiant ». « Tout le monde a le devoir d’apaiser et de faire très attention aux emballements électoralistes », a souligné sur France Inter celui à qui Sarkozy a récemment confié le travail de réflexion du parti sur « ce que l’islam peut faire pour devenir l’islam de France ».
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D’autres ont bientôt emboîté le pas du député des Yvelines, à l’instar du chef de file des députés UMP, Christian Jacob, qui estime pour sa part que « chaque maire a la liberté d’organiser les choses comme il le souhaite ». « Moi je fais le choix qui est le mien à Provins (commune de Seine-et-Marne qu’il administre – ndlr), et qui restera celui-là, a-t-il indiqué sur LCP. Il y a des menus avec du porc, et il y a la possibilité d’avoir un menu alternatif. » « N’allons pas faire un combat national là-dessus », a-t-il encore plaidé, refusant l’idée d’une « législation nationale. »

Également interrogés sur le sujet, le député et maire du Havre, Édouard Philippe, proche d’Alain Juppé, le député et maire de Reims, Arnaud Robinet, leur collègue de l’Eure, Bruno Le Maire et l’ancienne garde des Sceaux Rachida Dati ont eux aussi fait entendre une autre voix que celle de Nicolas Sarkozy.

En revanche, la nouvelle secrétaire nationale de l’UMP aux valeurs de la République et à la laïcité, Lydia Guirous, se dit parfaitement en accord avec les propos du patron de l’opposition. « Nous en avons discuté ensemble et nos idées étaient les mêmes, explique-t-elle à Mediapart. Ce qui est choquant dans cette histoire, ce n’est pas la décision du maire de Chalon-sur-Saône, mais l’abandon du principe de laïcité depuis plus de trente ans. »

« La pratique du menu de substitution était une exception, voire une entorse au principe de laïcité, poursuit-elle. En aucun cas cela ne constituait un droit. À l’école de la République, l’égalité doit être parfaite entre les élèves, même dans les assiettes. Les considérations religieuses doivent être strictement isolées de la sphère de l’école publique, comme les mères accompagnatrices voilées. »

http://www.mediapart.fr/