La droite française à l’épreuve du «Fillon ou rien»

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La manifestation du Trocadéro devait permettre à l’ancien premier ministre de rester en position de force face aux plus de 250 élus et cadres LR qui l’ont maintenant abandonné. © Chesnot / Getty Images

Pour les élus de droite qui ont décidé de lâcher le vainqueur de la primaire, le temps presse. Dimanche à Paris, François Fillon les a sommés de faire leur «examen de conscience»

Ils ont enduré l’après-midi de pluie et de bourrasques. Drapeau tricolore sous le bras, ils poursuivent leurs conversations sur les trottoirs, dans les cafés, ou en marchant pour retrouver voitures, bus ou domicile.

Tous viennent d’assister, place du Trocadéro, à l’ultime démonstration de force de François Fillon. Ils savent qu’au moment où ce dernier renouvelait – avec la tour Eiffel en arrière-plan – «ses excuses aux Français» pour avoir «commis des erreurs», l’hypothèse d’un plan B pour le remplacer a pris de l’ampleur au siège des Républicains (LR), où un bureau politique doit se réunir aujourd’hui à 18h.

Une place bleu-blanc-rouge

Florence, avocate dans les beaux quartiers de Paris, montre les nouvelles sur l’écran de son téléphone portable à un groupe de jeunes arborant le t-shirt «Les étudiants avec Fillon». Huées. Quolibets. L’annonce d’une initiative de l’ancien maire de Nice Christian Estrosi, sarkozyste, déclenche une salve d’invectives. L’entretien de Penelope Fillon au Journal du Dimanche, dans lequel cette dernière encourage son mari à «tenir jusqu’au bout», est en revanche salué. «Tous ces élus, tous ces barons de la droite pressés de sauver leur tête aux législatives de juin doivent comprendre que pour nous, c’est Fillon ou rien», s’énerve la juriste quadragénaire. Un couple de retraités s’approche. Ils ont rangé leur drapeau dans un fourreau en plastique. «La primaire a été faite pour nous donner la parole. On l’a prise. On a élu Fillon. On ne reculera pas…»

La manifestation du Trocadéro devait permettre à l’ancien premier ministre de rester en position de force face aux plus de 250 élus et cadres LR qui l’ont maintenant abandonné, et à ceux qui, comme l’ancien président Nicolas Sarkozy, croient sa campagne définitivement «cramée». Mission accomplie. Même si l’affluence était sans doute loin des 200 000 manifestants revendiqués, la place était bleu-blanc-rouge. Message reçu. Tout plan B sera interprété par les fillonistes comme un inacceptable coup de force. Habilement, le candidat de la droite a d’ailleurs «remis son sort» entre les mains de son camp politique, qu’il a appelé à faire, comme lui, «un examen de conscience».

C’est trop tard. On va peut-être dans le mur, mais on ne peut plus reculer

André est restaurateur dans la Sarthe, le département de François Fillon. Militant LR, il s’en prend aux «hautes sphères du parti»: «A la primaire, Fillon les a tous battus. Lui, l’éternel second, l’outsider, a été élu avec 66% des voix. Et maintenant, on nous explique que Juppé serait la solution?» Zoom arrière. On interroge ces fillonistes sur l’affaire en cours: les soupçons d’emplois fictifs de Penelope Fillon; la convocation par les juges le 15 mars, la promesse initiale du candidat de renoncer s’il est mis en examen (ce qui n’est pas sûr), le risque de miner l’Etat de droit qu’un président est supposé protéger; les divisions dans le camp conservateur…

«C’est trop tard. On va peut-être dans le mur, mais on ne peut plus reculer, répond Hubert Juquin, la cinquantaine, analyste financier. Fillon-président devra encore plus prouver qu’il n’a rien à se reprocher. Et qui sont-ils pour le juger? Sarkozy a des casseroles bien plus graves. Juppé a été condamné [en 2004, pour les emplois fictifs de la mairie de Paris, ndlr]. Estrosi a été accusé de détournement de fonds publics [dans l’affaire du golf de Nice, ndlr]. Ils croient qu’on est sourds et aveugles?»

Alain Juppé donné gagnant au premier tour

A neuf semaines du premier tour, le 23 avril, et à deux semaines de la date butoir pour le dépôt des candidatures, le 17 mars, la réalité politique transpire. Le fait que dans deux sondages récents, Alain Juppé soit donné gagnant au premier tour, interpelle ces électeurs et militants de droite. Sauf qu’un fossé s’est creusé. François Fillon a su incarner l’état d’urgence économique, le retour des valeurs conservatrices, et ce mot «liberté» que tous ont scandé dimanche. «En un mot, Fillon est vraiment de droite. Et c’est ce que nous voulons pour la France», clame André, le restaurateur sarthois. Nadia, une de ses voisines, septuagénaire au manteau de fourrure détrempé, va plus loin. Elle agite son drapeau bleu-blanc-rouge et menace de «voter Marine» si «Fillon est tué».

Nadia a combattu le mariage pour tous. Elle se dit catholique et «fière de l’être». Son mari acquiesce. L’alternative FN? «C’est un vrai risque pour la droite française», estimait un peu plus tôt devant nous, sur le plateau de Kiosque sur TV5 Monde, l’éditorialiste du Figaro Yves Thréard. «Remplacer Fillon, c’est pousser vers Le Pen une partie de ses soutiens.» Autre son de cloche: le dépit. A l’intérieur du Coq, la brasserie chic du Trocadéro, un groupe échange à voix haute. Tous promettent de ne pas aller voter si le plan B Juppé est activé. La droite française qui rêve de plan B est prise au piège du «Fillon ou rien».

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