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L’homme politique ne plaît jamais autant que lorsqu’il fait ses adieux. Brusquement on le regrette. On ne voit plus que ses qualités. On le trouve digne, noble. Lucide même. Alain Juppé a fait pour la seconde fois ses adieux à la vie politique nationale ce matin, depuis sa mairie de Bordeaux. La première fois c’était en novembre, à l’issue de la primaire de la droite et du centre, lorsqu’il avait pris acte de sa défaite sans appel face à François Fillon.

À l’époque, le camp républicain fêtait dans la liesse et l’allégresse le succès de son vainqueur, qui était, c’était écrit, le futur président de la République. L’affaire était pliée : Emmanuel Macron, aussi sympathique soit-il, ne tiendrait pas la route, se gargarisait-on à droite, à gauche et dans les médias…

« Sous les yeux médusés des Français, la droite explose, se recompose, se décompose. »

Changement d’ambiance ce 6 mars, avec la déclaration d’Alain Juppé qui clôture (provisoirement ?) les folles spéculations d’un retour du maire de Bordeaux dans la course présidentielle. Il prononce ses seconds adieux sur fond de débandade généralisée des élus républicains qui lâchent un à un François Fillon, probablement sous le coup d’une mise en examen d’ici quelques jours, tandis qu’Emmanuel Macron est le favori des sondages face à Marine Le Pen.

Tractations en coulisses, négociations, renversements d’alliances, tentatives de reprise en sous-main par Sarkozy du scénario présidentiel… Sous les yeux médusés des Français, la droite explose, se recompose, se décompose.

Pressé de toutes parts de s’engager pour « sauver la droite », Alain Juppé, homme blessé de la primaire, a remercié (avec ironie) tous ceux qui, après avoir vivement critiqué sa ligne et son projet, trouvaient aujourd’hui en lui « le recours qu’ils recherchent, mais il est trop tard. » Il a précisé, allusion aux différentes discussions qu’il a eues avec les ténors du parti, qu’il n’avait pas l’intention de « s’engager dans des tractations partisanes ni des marchandages de postes ». Peut-être n’avait-il pas non plus envie de faire campagne sur la question identitaire, thème que la droite de Fillon et Sarkozy ne manque jamais d’évoquer…

« Pour Nicolas Sarkozy, si l’avenir de la droite ne passe plus par Fillon, elle passe encore moins par Juppé. »

Alain Juppé a définitivement compris, en découvrant les soutiens sarkozystes présents aux côtés de François Fillon lors du rassemblement du Trocadéro dimanche 5 mars, que l’ancien président de la République ne voulait pas d’une sortie de crise qui passe par lui. Pour Nicolas Sarkozy, si l’avenir de la droite ne passe plus par Fillon, elle passe encore moins par Juppé. C’est le troisième tour de la primaire. Largement désavoué par les électeurs, Sarkozy prend sa revanche sur les deux vainqueurs en reprenant la main dans le parti. Il ne sera pas président, certes, mais eux non plus. Et désormais c’est lui qui dicte les conditions du rassemblement de la droite éclatée et traumatisée.

Pour sauver les apparences, on demande à François Fillon qu’il « se choisisse un successeur ». On l’exhorte à devenir raisonnable et à céder la place à un plus beau, plus jeune, plus aimable.

« François Baroin a 51 ans mais il a l’air tout jeune dans le paysage politique, il présente bien, il parle encore mieux, il est avenant, sympathique, sa femme est cool… Dans l’industrie, on appelle cela un “me too” : le produit fabriqué en hâte par le concurrent, à l’identique de celui qui remporte le plus de succès. »

Nicolas Sarkozy, cela tombe bien, en a un tout prêt, qui correspondrait à merveille au casting plébiscité par les Français : François Baroin. Il a 51 ans mais il a l’air tout jeune dans le paysage politique, il présente bien, il parle encore mieux, il est avenant, sympathique, sa femme est cool… Dans l’industrie, on appelle cela un « me too » : le produit fabriqué en hâte par le concurrent, à l’identique de celui qui remporte le plus de succès pour bénéficier, on l’espère, du même engouement. Les désirs du consommateur sont des ordres. Ceux des électeurs encore plus.

François Baroin, l’ancien chiraquien, face à Emmanuel Macron, le progressiste. Les deux affirment incarner un renouveau tout en étant issus du système. Comme l’a dit Alain Juppé dans son discours crépusculaire mais lucide : « Les Français veulent un profond renouvellement de leurs dirigeants politiques et, à l’évidence, je n’incarne pas ce renouvellement ; cette aspiration de l’opinion me semble plus forte que le besoin de solidité et d’expérience. »

Reste une immense inconnue. François Fillon lui-même. Va-t-il accepter de se soumettre aux désidératas du parti ? De choisir son successeur ? Rien pour l’instant ne l’indique.

« Les Républicains pourraient-ils faire campagne avec deux candidats, expression de deux droites irréconciliables : François Baroin et François Fillon ? »

Malgré le déluge de critiques et d’opprobres déversés par son camp et par les médias, François Fillon est jusqu’à présent resté sourd aux demandes pressantes l’enjoignant de se retirer. Fort du soutien réconfortant, affiché par ses sympathisants lors du rassemblement au Trocadéro, il pourrait choisir de se maintenir dans la course, remettant son sort entre les mains des électeurs plutôt qu’entre celles des juges.

Les Républicains pourraient-ils faire campagne avec deux candidats, expression de deux droites irréconciliables : François Baroin et François Fillon ? Et l’impossibilité pour chacun des deux de rassembler leur camp. Si Emmanuel Macron l’emportait au premier tour, les électeurs de François Fillon, par dépit, pourraient-ils faire basculer le vote en faveur de la présidente du Front National ? C’est le risque majeur de cette incroyable séquence de l’implosion de la droite dans une élection qualifiée d’imperdable.

http://www.revuedesdeuxmondes.f

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