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Hier soir, j’étais invité à une soirée d’En Marche à l’Entrepôt. Jean-Marie Cavada venait y parler d’Europe. Sympathiquement, un membre du comité local m’a inscrit et m’a suggéré d’assister à la séance. J’ai accepté en indiquant que ce serait pour moi un grand plaisir touristique.

En Marche et les codes bobos chics parisiens

Les Parisiens connaissent l’Entrepôt. C’est un lieu bobo assez agréable à fréquenter, un spot comme on dit quand on est dans le milieu. La pinte de bière blonde trop sucrée y coûte 7,5 euros. Pour un Belge dans mon genre, c’est ruineux, selon le bon principe en vigueur qui veut qu’on commence à s’amuser à partir d’un litre ou un litre et demi de bière. Et là, tout de suite, tu comprends qu’être macronien à Paris, ça a un prix. Tu n’es pas à la réunion du NPA où tout le monde compte ses sous pour s’acheter une pils au goût de pisse de vache. Ici, la bière a aussi le goût de pisse de vache, mais elle ne vient pas de République Tchèque. Elle vient d’une brasserie “artisanale” du Nord de la France où on lui a rajouté du sucre pour faire oublier le goût de la pisse de vache. Du coup, les prix grimpent: il faut bien payer les charges.

Bref, je me prends ma pinte et je m’assieds au fond de la salle pendant la passation des consignes. Ici, pas question de s’organiser façon assemblée générale de la CGT, ou bouillonnement des Verts, avec des trolls (probablement payés par les renseignements généraux en lousdé) qui te plombent ta réunion. Ici, tu dois poser tes questions sur Twitter et un écran placé à côté du pupitre où l’invité parle les relaie, cahin caha, au milieu d’une foule d’autres questions qui tombent sans cesse sur le fil. Tu comprends vite que, sous couvert d’organisation et de modernité, tu es face à une organisation qui ne débat pas, et qui le cache à peine.

Tout le pouvoir, en réalité, est concentré entre les mains du coordonnateur, qui tient la réunion et choisit les questions qui seront posées à la fin, dans un ordre de son choix et selon des critères connus de lui seul. C’est vraiment que c’est beaucoup moins bordélique que dans les assemblées habituelles. Mais, quand tu es dans la salle, tu comprends que tu n’es pas acteur, mais spectateur. C’est plus policé, plus aristocratique. Tu n’es pas dans la vulgarité de la démocratie.

Cavada et En Marche, là, tu te marres

Derrière le pupitre, Cavada commence son oraison sur l’Europe. Elle est balancée en deux idées simples, ponctuées de phrases comme: “Je ne flagorne pas. Emmanuel a tout simplement des idées excellentes. Je suis tout à fait d’accord avec lui, je ne supporte plus les partis.” Tu comprends donc que le gars va à la soupe et espère un poste dans le prochain gouvernement, autour de deux arguments simples.

Le premier argument colle à la peau de Cavada comme un pantalon de cuir à une dominatrice dans une soirée sado-masochiste: l’Europe, c’est bien, parce que c’est la paix, et en plus ça nous permet de nous endetter à bas prix. Quand tu écoutes Cavada, l’OTAN, ça n’existe pas, la guerre froide ça n’a jamais existé, et la paix, c’est grâce au traité de Rome. Jamais le gars ne te dit que, en 1981, Mitterrand a pris son bâton de pèlerin pour expliquer que le parapluie nucléaire américain était indispensable à notre survie. Dire cela, ce serait du populisme complotiste (on va y venir). C’est tout juste s’il concède qu’il n’y a pas d’armée européenne et que, par les temps qui courent, ce serait mieux qu’il y en ait une.

Le deuxième argument est encore plus puissant que le premier: c’est le point Godwin systématique et immédiat. Si tu n’es pas d’accord avec Cavada et sa vision béate de l’Europe, c’est que tu es un crypto du Front National et que tu prépares un nouvel Holocauste. Tu comprends: lui, il est du côté de l’élite, des gens intelligents qui pensent avec des raisonnements complexes et élaborés. Toi, tu es un rigolo, un guignol, un populiste et, en réalité, un fasciste avec des idées frustes.

J’avais déjà expérimenté cette méthode confondante sur un plateau de la Chaîne Parlementaire. En bon courtisan (habitué à faire des gâteries aux puissants sous la table pendant le repas), Cavada ne te dit jamais les choses en face. Mais, dans le couloir, en sortant, je l’avais entendu tancer le journaliste qui m’avait invité en lui soutenant que j’étais du Front National et qu’il était scandaleux que la Chaîne Parlementaire donne un temps de parole au Front National.

La diabolisation du Front National, un business qui marche

Il faut bien comprendre ici la nécessité structurelle, pour un Cavada, d’avoir un Front National dans l’espace politique. Quand, comme lui, ta pensée politique se résume à deux idées, tu as besoin d’un repoussoir, d’un bouc-émissaire, pour exister. Sans le bouc-émissaire, tu es obligé de penser, parce que le débat est libre. Pour ligoter la démocratie et garder une emprise sur le débat, tu as besoin de pouvoir dire: “Vous, Monsieur, vous faites le jeu du Front National”, puis de passer à l’étape suivante qui est: “Vous ne pensez pas comme moi, donc vous êtes du Front National, donc vous êtes fasciste”.

Contrairement à ce qu’on croit, la progression du Front National n’est pas née du Front National lui-même. Elle a été savamment orchestrée par l’élite parisienne pour justifier la mise sous contrôle de l’opinion publique. Sauf que les mecs, maintenant, comprennent qu’ils ont joué aux apprentis sorciers et que les petits enfants que nous sommes choisissent de plus en plus souvent de désobéir à leurs prétendus maîtres.

Mais que diable Macron va-t-il faire dans cette galère?

Le plus surprenant, c’est la fracture profonde entre cette vieille façon de faire de la politique, qui est dictée par la réaction nobiliaire (Cavada n’hésite pas à sortir des phrases gerbantes comme: “Moi qui viens d’un milieu modeste, je sais que le peuple n’a pas toujours raison et qu’il a besoin d’être éclairé par une élite”), et le dynamisme souvent enthousiaste des équipes locales d’En Marche. De toutes parts, j’entends la satisfaction de ceux qui participent à l’aventure et qui me disent en quoi ils en sont heureux.

Dans la pratique, Macron n’a d’ailleurs rien inventé. Il fait le boulot que les partis politiques devraient faire par nature: recueillir les idées des militants et les utiliser pour en faire un programme. Beaucoup de militants d’En Marche sont d’ailleurs des déçus des autres partis, qu’il s’agisse des Républicains, de l’UDI ou du PS. Toutes ces bonnes volontés ont cherché leur bonheur dans l’engagement politique et se sont heurtées, tôt ou tard, à la vraie nature des partis politiques et à cet étouffant système de clientèle qui veut qu’un parti soit une mafia au service de ses dirigeants: soit tu rentres dans la combine, soit tu pars, mais l’intérêt général, tu oublies.

Toute la difficulté de Macron sera tôt ou tard de convertir en énergie politique opérationnelle l’enthousiasme de ces déçus de la politique traditionnelle. Pour ce faire, Macron doit (on le voit avec la visite d’un vieux crocodile comme Cavada) composer avec les ingrédients de l’ancienne machine. Qui absorbera l’autre? qui dissoudra les effets de la partie adverse? L’avenir nous le dira, mais Macron et son équipe resserrée doivent avoir conscience que, s’ils devaient décevoir leurs militants de la première heure, c’est l’hypothèse d’une réforme des institutions par l’intérieur et sur un mode centriste qui sera définitivement balayée.

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