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Simon A Waldman

Six mois après le début de l’opération Bouclier de l’Euphrate, la Turquie s’enfonce dans un conflit et perd des amis et des alliés en route

Cela fait plus de six mois que la Turquie a lancé sa percée en Syrie, l’opération Bouclier de l’Euphrate. En examinant les évolutions, on ne peut s’empêcher de conclure que, d’un point de vue politique, tactique et opérationnel, l’intervention d’Ankara est un échec absolu.

La Turquie a les yeux plus gros que le ventre, mais jusqu’à présent, son efficacité sur le champ de bataille a été au mieux en demi-teinte. Dans le même temps, sur le plan diplomatique, ses plans ont été déjoués

Dès le départ, la confusion régnait autour des buts et des objectifs de l’opération. Il s’agissait tout d’abord de maintenir la sécurité de la Turquie à sa frontière en affrontant l’État islamique autoproclamé. L’opération visait également à empêcher le Parti de l’union démocratique (PYD) et les forces de combat qui lui sont associées, les Unités de protection du peuple (YPG) – qu’Ankara définit comme la branche syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) – de mettre en place un corridor dans le nord de la Syrie. (Les YPG constituent la force dominante au sein des Forces démocratiques syriennes (FDS) soutenues par les États-Unis, qui combattent l’État islamique dans le nord de la Syrie.)

Cependant, après seulement quelques semaines de combats, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a déclaré que l’objectif de la Turquie était en réalité de renverser le président syrien Bachar al-Assad. Cette déclaration a bien entendu fait sourciller le président russe Vladimir Poutine, meilleur ami du dictateur syrien au sein de la communauté internationale. Ankara a rapidement été contraint de faire marche arrière et de préciser que l’opération visait « uniquement les organisations terroristes ».

Pourtant, Ankara continue de changer les règles du jeu. Tout juste sortie d’une bataille interminable pour la ville d’al-Bab, la Turquie cherche actuellement à s’attaquer à Raqqa, bastion principal de l’État islamique, tout en jetant son dévolu sur la ville sous contrôle kurde de Manbij, où des affrontements ont déjà été signalés.

La Turquie a clairement les yeux plus gros que le ventre, mais jusqu’à présent, son efficacité sur le champ de bataille a été au mieux en demi-teinte. Dans le même temps, sur le plan diplomatique, ses plans ont été déjoués.

Une avancée lente et coûteuse

En août et en septembre 2016, les forces turques se portaient bien en Syrie. Avec leurs brigades syriennes, les forces turques ont repris la ville frontalière de Jarablus à l’État islamique et se sont rapidement emparées des villages environnants contrôlés par l’État islamique et les FDS. C’est à partir de là que la situation s’est détériorée.

Il a fallu 16 semaines à la Turquie pour prendre entièrement une ville avec une population de seulement 65 000 habitants

Suivant leur approche dans la partie occidentale de la ville stratégique d’al-Bab, les forces soutenues par les Turcs ont été repoussées ou bloquées par la résistance féroce de l’État islamique ou par les FDS qui essayaient également de chasser l’État islamique.

Lorsqu’Ankara a finalement pu pénétrer la ville depuis le nord, elle n’a reçu aucun soutien de la part des États-Unis ou d’autres forces de la coalition. Il a fallu 16 semaines à la Turquie pour prendre entièrement une ville avec une population de seulement 65 000 habitants.

Murside Uslu (au centre), mère de Mahmut Uslu, l’un des cinq soldats turcs tués le 7 février lors d’une attaque menée par des militants de l’État islamique autour de la ville syrienne d’al-Bab, aux funérailles de son fils à Ankara, le 9 février 2017 (AFP)

Cela a également entraîné un bilan humain considérable. Des dizaines de soldats turcs ont été tués et les informations faisant état de décès sont devenues régulières. Dans le même temps, les pertes au sein des multiples factions que soutient Ankara, comme l’Armée syrienne libre, s’élèvent à plusieurs centaines de morts.

Lors d’un seul incident survenu en décembre 2016, l’État islamique a tué 16 soldats turcs à al-Bab. Dans le même temps, en décembre également, le groupe terroriste a publié une vidéo censée montrer deux soldats turcs enchaînés en train d’être brûlés vifs. Les autorités turques ont refusé de confirmer la véracité des informations (en admettant toutefois que deux soldats avaient été portés disparus) et ont simplement imposé à la place une censure des informations et une interdiction temporaire des réseaux sociaux.

Des dizaines de soldats turcs, des centaines de rebelles de l’ASL et des centaines de civils ont été tués lors de l’opération Bouclier de l’Euphrate

Des dizaines de civils ont également perdu la vie. Au début du mois de janvier, l’Observatoire syrien des droits de l’homme a estimé que 292 civils avaient été tués par des tirs turcs depuis le début de l’opération, auxquels s’ajoutent plusieurs centaines de civils lorsque l’on compte les civils tués par les clients syriens de la Turquie.

La division des forces opposées à l’État islamique

Du point de vue de la coalition contre l’État islamique, la progression de la Turquie a rapporté peu de gains dans la mesure où un grand nombre des villes et villages ayant été pris étaient déjà entre les mains des forces kurdes opposées à l’État islamique. Au contraire, en combattant le PYD, la Turquie a contribué à créer des divisions au sein de la coalition, poussant les Kurdes syriens efficaces au combat vers la Russie.

Alors que la Turquie pourrait souhaiter marginaliser le groupe en raison de ses liens présumés avec le PKK, il demeure que le PYD est un acteur syrien qui aura un intérêt dans l’avenir de la Syrie

En effet, alors que la Turquie envisage de lancer une opération pour prendre Manbij, le PYD a réussi à se montrer plus rusé qu’Ankara en menaçant tout simplement de remettre la ville à Assad, ce qui empêcherait la Turquie de procéder à une incursion à grande échelle sans faire face à la colère de Poutine.

Qui plus est, le PYD représente une force de combat nationale syrienne ayant un intérêt dans l’avenir du pays. Alors que la Turquie pourrait souhaiter marginaliser le groupe en raison de ses liens présumés avec le PKK, il demeure que le PYD est un acteur syrien qui aura un intérêt dans l’avenir de la Syrie, en particulier lorsque les armes se seront tues.

Un combattant participe à une formation obligatoire de neuf mois dirigée par les YPG, la branche militaire du PYD, dans le nord de la Syrie (AFP)

La marginalisation du groupe ne fera que donner lieu à des problèmes dans la reconstruction future de l’État syrien, quel que soit le dirigeant à sa tête. Il n’est pas étonnant que le lieutenant-général américain Stephen Townsend, commandant des forces américaines en Syrie et en Irak, ait indigné Ankara en déclarant que les YPG ne représentaient aucune menace pour la Turquie. Il a besoin que le groupe soit dans son camp.

Pour être honnête, à l’exception d’une zone tampon de taille très réduite dans le nord de la Syrie, l’intervention de la Turquie n’a pas abouti à de réels résultats tangibles. Le PYD est toujours puissant et la communauté internationale répugne à voir Ankara être impliqué dans la prochaine opération contre l’État islamique à Raqqa.

Au contraire, la Turquie se trouve désormais dans une position diplomatique plus vulnérable et suscite de plus en plus de suspicion de la part de ses alliés traditionnels. La Turquie a choisi de devenir un acteur de la pire guerre civile que le Moyen-Orient ait jamais connue, et ce fut une mauvaise décision.

– Simon A. Waldman est chercheur invité au King’s College de Londres et coauteur de The New Turkey and Its Discontents, un ouvrage récemment publié. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @simonwaldman1

http://www.middleeasteye.net/fr

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