Thomas Piketty: «L’axe Schaüble-Merkel dresse les pays européens les uns contre les autres»

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Thomas Piketty: «Je maintiens qu’il faut insuffler une plus grande proportion de démocratie au sein de la zone euro.» © AFP Photo / Loic Venance

Thomas Piketty est l’un des principaux conseillers économiques de Benoît Hamon, le candidat socialiste à la présidentielle française. La proposition d’un Traité de démocratisation de la zone euro présentée vendredi 10 mars par ce dernier porte sa marque. Un geste fort et assumé de la part de l’auteur du «Capital au XXIe siècle»

 Le protectionnisme plane sur cette présidentielle française. Partout en Europe, le libre-échange, les accords commerciaux et la mondialisation sont accusés de tous les maux, en particulier d’engendrer des inégalités toujours plus fortes. Vous applaudissez?

Je crois aux accords commerciaux. Ils sont nécessaires. Mais à condition d’incorporer de nouvelles clauses pour en faire des partenariats de développement. L’erreur est d’avoir misé sur des traités purement commerciaux. C’est pour cela que le CETA – l’Accord économique et commercial global entre l’Union européenne et le Canada, finalement ratifié en février par le Parlement européen – a provoqué autant de résistance et de rejet. Des traités d’un nouveau type doivent voir le jour. On ne peut pas se contenter d’accepter des normes commerciales contraignantes sans s’interroger sur le développement durable, sur la concurrence fiscale, sur la possibilité de vérifier ensuite les résultats…

– Un président de la République française pourra-t-il obtenir de tels changements de ses vingt-six autres partenaires européens, après le départ du Royaume-Uni de l’Union européenne?

– Il devra se battre. La première exigence, au moment de négocier avec les partenaires commerciaux de l’UE, doit être d’avoir des objectifs communs de justice fiscale. Par exemple, des taux minimums d’imposition vérifiables par une organisation internationale, avec possibilité de sanctions en cas de non-respect par l’une des deux parties. Je préconise la même approche pour les émissions de gaz à effet de serre. Les futurs accords commerciaux devraient intégrer des «cibles carbone». Si on ne réoriente pas la mondialisation des échanges, les rébellions politiques et sociales contre celle-ci vont se poursuivre. Les frustrations, les inégalités vont continuer de s’accroître. Et ébranler toujours plus nos démocraties.

– Justement. Vous réclamez un «gouvernement démocratique de la zone euro». Expliquez-nous? L’actuelle Union européenne et l’actuel fonctionnement de la zone euro ne sont pas démocratiques?

– Je suis convaincu que les institutions actuelles de la zone euro sont une partie importante du problème. Si les candidats à la présidentielle ne s’engagent pas sur la mise en place d’un gouvernement démocratique de la zone euro, tous les discours sur la relance de l’Europe et son «gouvernement économique» resteront des vœux pieux.

Je m’explique: nous avons un problème de prise de décision. Les ministres des Finances des pays membres qui constituent aujourd’hui l’instance dirigeante fonctionnent à huis clos. Ils sont en outre contraints par la règle de l’unanimité qui permet à un pays de tout bloquer, par exemple en matière de fiscalité. Or après l’élection de Donald Trump et le Brexit, on ne pourra plus faire comme avant, comme si nous n’étions pas prévenus des chocs à venir. Les Etats Unis et le Royaume-Uni ne feront plus de cadeau à l’UE. Il faudra réagir juste et bien. D’où ma proposition d’une assemblée de la zone euro, constituée de 100 à 150 membres, issus des parlements nationaux, selon le poids démographique de chaque pays. Toutes les sensibilités politiques nationales seraient représentées. L’Allemagne aurait une trentaine de députés. La France en compterait environ 25. On réaliserait alors que les opinions sur la dette grecque ou à propos de l’impôt sur les sociétés varient beaucoup à l’intérieur de chaque pays. Y compris en Allemagne.

– Vous connaissez pourtant le contre-argument: la monnaie unique européenne ne doit pas se retrouver à la merci des interférences politiques…

– Cet argument n’est plus recevable! Regardez le prix que nos sociétés paient. On ne peut pas tout demander à la Banque centrale européenne. Je maintiens qu’il faut insuffler une plus grande proportion de démocratie au sein de la zone euro. Le pilotage automatique sur la seule base de critères budgétaires n’est plus possible. Il suffit de comparer les conjonctures économiques européennes et américaines. La rechute de la zone euro, son incapacité à générer de la croissance ne vient pas des rigidités du marché du travail. On a cassé l’activité économique en Europe. On a fait des erreurs graves. En 2011-2013, l’activité en zone euro a rechuté, alors que la reprise s’est poursuivie aux Etats-Unis. La croissance a ensuite timidement repris, mais le mal était fait. Nous avons perdu la décennie 2007-2017, du jamais vu depuis la Seconde guerre mondiale. Or le seul, en France, à en tirer les bonnes leçons est, selon moi, Benoît Hamon. Nous avons beaucoup travaillé sur son projet, présenté vendredi 10 mars, d’un traité de démocratisation de la zone euro. Le statu quo n’est plus une option, alors qu’il y a, à terme, un vrai risque d’explosion de l’Union. Tourner la page de l’austérité n’est pas négociable.

– Une assemblée de la zone euro changerait radicalement la donne?

– Si la France pousse pour cela, comme le propose Benoît Hamon, l’Allemagne ne pourra pas la refuser. Bien sûr, les Allemands auront peur d’être mis en minorité, mais il leur sera difficile de refuser une telle assemblée, formée de représentants des parlements nationaux, qui redonnera de la légitimité démocratique à la monnaie unique, et donc à la gouvernance de nos économies. Je rencontre beaucoup de responsables sociaux-démocrates allemands qui attendent une telle offensive de la France.

– Quels pouvoirs pourrait-on déléguer à cette assemblée?

– Déjà le vote de l’assiette fiscale commune pour les pays de la zone euro, et le taux d’impôt commun sur les sociétés. Elle pourrait être aussi responsable de la supervision d’une future mutualisation des dettes au-dessus de 60% du produit intérieur brut, comme l’a proposé voici quelques années le conseil des sages économiques Allemands. Le taux d’intérêt sur cette partie supérieure de la dette serait mutualisé, ce qui rendrait impossible la spéculation et l’on mettrait en commun un fonds de rédemption sur 20 ans. Que ferait-on en vérité? Injecter de la démocratie parlementaire à l’allemande dans le système. C’est cela que le prochain président français doit être capable d’expliquer à Berlin. La continuation de l’axe Schaüble-Merkel deviendra, sinon, une machine à dresser les pays les uns contre les autres.

– Vous avez de nombreuses fois dénoncé «l’hypocrisie» de la troïka (Commission européenne, Banque centrale européenne, Fonds monétaire international) à propos de la dette grecque. Vous avez aussi écrit: «Il y a eu des annulations de dettes dans le passé et il y en aura dans l’avenir». Ce tabou grec doit-il être levé après la présidentielle française?

– Sur le dossier grec, l’UE a refusé de s’appuyer sur la gauche radicale. On se retrouve donc, sur ce dossier à discuter de la dette avec la droite de la droite. Les gouvernements français et allemands auraient dû oser un geste fort. Je comprends tout à fait l’inquiétude, face à cet immobilisme politique européen, du Fonds monétaire international.

– Vous imaginez une possible fin de l’euro? Marine Le Pen, la candidate du Front national, la réclame. Jean-Luc Mélenchon, pour la gauche radicale, n’est pas si éloigné de sa position…

– Ce serait la pire solution pour les classes populaires. La conséquence serait d’importer dans chacun des pays européens un «dumping à la Trump» dont les répercussions sociales seront explosives pour la partie de la population la moins mobile et la moins compétitive. Ce repli économique suicidaire entraînerait une augmentation encore plus vertigineuse des inégalités. Le «chacun pour sa peau» deviendrait la règle. Avec tous les risques de collisions et d’affrontements entre nos économies.

https://www.letemps.ch/

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