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« Ce n’est pas l’économie qui est en crise mais le système politique. Quand la crise politique sera résolue, la France repartira », estime Jean-Pierre Mignard, qui retrace la longue tentative d’une partie du PS de se rapprocher du centre. L’avocat, soutien d’Emmanuel Macron, explique qu’au lendemain de la présidentielle, le chantier sera la construction d’« un grand parti démocrate et progressiste »

Jean-Pierre Mignard : « Ne pas réaliser l’ouverture avec François Bayrou, c’est la première erreur et la plus grande erreur de François Hollande. »

Jean-Pierre Mignard : « Ne pas réaliser l’ouverture avec François Bayrou, c’est la première erreur et la plus grande erreur de François Hollande. »© Sipa Press

Jean-Pierre Mignard est avocat et… franc tireur politique. Après avoir été membre de la direction du PSU, il rejoint le Parti socialiste en 1984. Avec François Hollande, auquel le lie une profonde amitié, il fonde les « transcourants » au sein du PS, puis les clubs Témoin, derrière Jacques Delors. En décembre 2016, il quitte le PS et rejoint le mouvement d’Emmanuel Macron En Marche !.

Le renouveau politique souhaité par Emmanuel Macron est-il le signe d’une crise profonde du système ?

Le système politique français à bout de souffle. La Ve République s’est construite en 1958 sur une menace de coup d’État. Il ne faut pas oublier que les parlementaires s’étaient réfugiés à l’Assemblée nationale et que l’on racontait que des listes étaient dressées. Le Général de Gaulle n’est pas un dictateur mais un républicain d’ordre. Il installe au départ une majorité qui ressemblera un peu à ce que devra faire Emmanuel Macron. C’est-à-dire qu’il labellise une majorité présidentielle, au sein de laquelle il y a le parti qu’il a créé, l’UNR, le MRP, la démocratie chrétienne, mais aussi la SFIO, dont la grande majorité des socialistes, derrière Guy Mollet, vont participer au gouvernement du Général de Gaulle jusqu’en 1960.

Mais l’objectif du Général de Gaulle n’était-il pas au contraire d’en finir avec des majorités fluctuantes et ponctuelles ?

L’objectif premier du Général, c’est de casser les centres. Sous la Ve République, le scrutin uninominal et les ralliements que cela suppose entre les deux tours vont interdire aux centristes d’exister. Les centristes étaient dominants sous la IVe République, un système politique très décrié mais qui a produit beaucoup de choses : la Communauté européenne du charbon et de l’acier, le marché commun, le Conseil de l’Europe, la politique industrielle, le redressement économique, l’utilisation à bon escient des fonds du plan Marshall. De Gaulle estime qu’il faut des majorités claires, qu’elles ne peuvent provenir d’accords parlementaires qu’il voyait comme des combinaisons de partis. Le système politique binaire, bi partisan, induit par le mode de scrutin, provoque une partition du pays. Mais aujourd’hui, nonobstant l’esprit de la Ve République et le mode de scrutin, nous retrouvons une situation qui n’est pas loin de 1958. L’extrême droite était alors menaçante, elle est de nouveau aux portes du pouvoir, avec les mêmes ou les enfants des mêmes. L’échec du système est là.

Les primaires ne sont-elles pas le signe d’un sursaut démocratique ?

Le système est tellement à bout de souffle que les partis ne sont même plus capables de faire la démonstration de leur probité à l’intérieur de leur propre rang. On l’a vu pour le PS en 2008 lors du Congrès de Reims ou pour la présidence de l’UMP à l’automne 2012. D’où le système des primaires qui sont les seuls cataplasmes démocratiques que ces deux partis ont trouvés compte tenu de leur division interne pour fonctionner. Au PS, Manuel Valls a raison, il y a bien deux gauches irréconciliables. LR est divisé de son côté entre Alain Juppé et François Fillon. Quand je vois les caricatures odieuses contre Emmanuel Macron, je me rappelle la campagne « Ali Juppé ». Ce n’est pas un hasard. Il y a déjà dans les rangs de ce parti pourtant républicain de dénomination et qui en appelle aux mannes du Général, ce qui est un comble, des éléments tout droit issus de la pensée de Charles Maurras.

C’est trop tardif, mal fait, bricolé mais c’est Ségolène Royal qui installe l’idée qu’un centriste peut travailler avec un socialiste à la tête de l’exécutif

En 2007, Ségolène Royal fut la première socialiste à tenter de se rapprocher de François Bayrou…

La grande transgressive, c’est Ségolène Royal. Sans avoir construit sur le plan théorique ce qu’elle faisait, car c’est plus une intuitive pragmatique qu’une théoricienne, elle comprend qu’il faut sortir du cadre politique. C’est pourquoi elle commence à casser le système du PS en demandant des adhésions à 20 euros. Et surtout, après avoir été désignée comme candidate, elle a l’idée de demander à François Bayrou d’être son Premier ministre si elle était élue. C’est trop tardif, mal fait, bricolé mais c’est elle qui installe l’idée qu’un centriste peut travailler avec un socialiste à la tête de l’exécutif. En 2007, Ségolène Royal est perçue par les socialistes comme Emmanuel Macron l’est aujourd’hui. Elle n’était pas prévue, pas dans l’héritage et à l’époque si les dirigeants du PS avaient pu voter une loi salique, ils l’auraient fait. François Hollande ne soutient pas son initiative car à l’époque il reste dans l’étiage de la gauche plurielle, cette alliance qui avait pourtant fait la preuve de son échec : Lionel Jospin, un homme consciencieux, sérieux, intègre et bon Premier ministre, termine par un score lamentable. De surcroît, François Hollande est favorable à toutes les ouvertures à condition que le PS soit hégémonique au sein de la nouvelle alliance. Le PS peut ouvrir, mais à condition que les socialistes gardent les clefs. Une idée qu’Emmanuel Macron est en train de dynamiter.

Pourquoi en 2012 François Hollande n’a-t-il pas réalisé cette ouverture que vous appelez de vos vœux ?

Ne pas réaliser l’ouverture avec François Bayrou, c’est sa première erreur et sa plus grande erreur. En fait, le Président refuse de choisir car il pense qu’accepter la main tendue de François Bayrou, c’est acter une déclaration de guerre contre l’aile gauche du PS, l’extrême gauche et les Verts, qui ont appelé à voter pour lui. C’est pourquoi il prend Jean-Marc Ayrault comme Premier ministre. Un homme sympathique et gentil, qui doit distribuer la somme d’antalgique nécessaire à une majorité en lien avec la direction du PS, c’est-à-dire Martine Aubry. De surcroît, alors que c’est dans son programme, François Hollande ne veut pas de la proportionnelle que demande François Bayrou. Le Président est donc contraint de mener une politique économique en contrebande. Comme la droite auparavant. Une politique sans clarté, sans explication, qui mécontente tout le monde parce que personne ne comprend de quoi il s’agit. Si François Hollande avait été plus attentif en 1988, il se serait rappelé que François Mitterrand avait dit qu’il ne souhaitait pas que la majorité soit si forte que ça. A un moment, on ne peut plus faire de modernisation économique compte tenu des alliances induites par le système. C’est pourquoi la crise française est d’abord politique. Quand on aura résolu la crise politique, le pays repartira.

Depuis 1971, le PS a changé. Peut-il accompagner la rénovation du système ?

Dans un monde de plus en plus libéral, le PS a été contraint de reculer en bon ordre. C’est la construction européenne : on transfère à l’Europe une subsidiarité, un pouvoir que nous ne sommes plus en mesure d’exercer en tant que nation seule. Mitterrand va aller très loin avec Helmut Kohl. Il fonde la grande alliance de la social-démocratie et de la démocratie chrétienne. La France a vécu une grande schizophrénie. Elle a vécu au plan intérieur dans un affrontement droite-gauche, d’autant plus furieux que les marges de manœuvre des deux camps étaient faibles. Il y a la vie des socialistes en France, avec le Parti communiste, des meetings où l’on chante l’Internationale, et la vie en Europe, où l’on travaille avec les démocrates chrétiens. C’est pathologique. Mais progressivement, la gauche se divise, comme la droite, sur la question européenne. Voilà pourquoi le système est en crise. Ce n’est pas l’économie ou le social, même s’il y a d’immenses efforts à faire, qui sont en crise. C’est la politique qui tient le reste.

Avec François Hollande, dans les années quatre-vingt, vous aviez fondé au sein du PS, les « transcourants ». Était-ce la genèse du mouvement En Marche ! ?

Les transcourants avec Jean-Pierre Jouyet, Jean-Yves Le Drian et François Hollande, que j’ai présenté l’un à l’autre à l’époque, furent fondés sur le constat que l’idéologie ne fonctionne plus. Nous étions très transgressifs. Nous estimions que le cadre du travail était si rigide qu’il commençait à fabriquer du chômage. Dans un texte qui s’appelait « La gauche bouge », on imaginait même que les petits boulots pouvaient être un substitut au chômage. Nos réflexions se nouaient aussi autour du rapport Crozier, Huntington et Watanuki, qui avait fait le constat de l’épuisement de l’État providence et de la nécessité de trouver de nouvelles formes de redistribution. Plus tard, lorsque l’on préparait la candidature de Jacques Delors à l’élection présidentielle de 1995, on faisait des réunions avec Michèle Barzach, François Léotard, Patrick Devedjian ou Jean-Pierre Delalande, pour envisager comment des personnalités de la droite proeuropéenne pourraient converger avec nous. Nous étions pour des majorités de larges convergences. L’obsession de Jacques Delors était de ne pas être prisonnier de l’appareil socialiste.

Si des Français vont vers Marine Le Pen, ce n’est pas à cause de l’UMPS, mais parce l’UMPS, c’est la paralysie

Pourquoi Emmanuel Macron refuse-t-il des ralliements collectifs ?

Il ne veut pas négocier son programme avec des partis. Beaucoup de socialistes ne sont pas clairs et restent très attachés au Parti socialiste, ce que je peux comprendre. Se rallier en groupe, mais pourquoi ? Jusqu’où ? Pour faire quoi ? Il faut en dire beaucoup plus. Un ralliement ne peut simplement acter un désaccord avec Benoît Hamon ou avec François Fillon. Au deuxième tour, si un parti appelle à voter pour Emmanuel Macron, de gauche ou de droite, pour bloquer Marine Le Pen, il faudra trouver des formules de pacte, des formules transpartisanes. On ne fera pas comme Jacques Chirac qui en 2002 a demandé poliment à tout le monde de rentrer chez lui. Ces accords transpartisans pourront concerner 60 % de l’électorat sauf l’extrême gauche antieuropéenne et l’extrême droite antieuropéenne. Si des Français vont vers Marine Le Pen, ce n’est pas à cause de l’UMPS, mais parce l’UMPS, c’est la paralysie. En revanche, l’UMPS convergent c’eut été la force et l’efficacité. Après la présidentielle, il y a un autre chantier qui va s’ouvrir : créer un grand parti démocrate et progressiste qui sera au-delà d’En Marche !. Les socialistes, au sein du PS, devront se poser la question de savoir s’ils veulent continuer à vivre ensemble.

Le renoncement de François Hollande à se présenter à l’élection présidentielle n’est-il pas la preuve ultime que le système politique est à bout de souffle ?

Non… J’y verrais le fait que François Hollande a fait la preuve qu’il est plus attaché à un dépassement du système qu’à son propre avenir. C’est un acte civique de belle importance. Il avait le sentiment qu’il était lui-même porteur du renouveau et qu’il pouvait conduire la recomposition politique. C’est donc son renoncement qui la permet… Dans la future majorité, le Président jouera évidemment un rôle important.

Vous vous parlez toujours régulièrement ?

Oui.

 

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