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Le point de vue de Didier Billion

Six ans après le début de la révolte contre Bachar al-Assad et malgré plusieurs tentatives de négociations multilatérales, la guerre fait toujours rage en Syrie. Le point de vue de Didier Billion, directeur adjoint de l’IRIS.

Six ans après le début de la guerre, quelles leçons tirer des récents rounds de négociations qui se sont déroulés à Astana puis à Genève ? Les positions de l’axe Moscou-Damas sont-elles définitivement irréconciliables avec celles des « rebelles » – dont certains boycottent les pourparlers – soutenus par les puissances occidentales ?

Il faut évidemment rester très prudent sur les évolutions de la situation syrienne. Plusieurs rounds de négociations ont déjà eu lieu, tels que Genève 1 et 2, qui n’ont, jusqu’alors, jamais donné aucun résultat tangible. Nous sommes néanmoins dans une nouvelle phase qui s’est concrétisée lors de la reprise d’Alep, fin décembre dernier, par les forces loyales à Bachar al-Assad. Ce nouveau facteur a permis la mise en œuvre rapide des pourparlers d’Astana, avec la Russie, l’Iran et la Turquie comme parrains. Un certain nombre de groupes de rebelles, prenant acte de la modification des rapports de force militaire sur le terrain, ont été contraints d’y participer. Leur présence revêtait une importante signification car elle laissait entrevoir la possibilité, à terme, d’une solution politique au conflit : ceux qui avaient perdu Alep acceptaient de rencontrer les représentants du pouvoir. Ces pourparlers d’Astana s’inscrivaient par ailleurs dans le cadre d’un cessez-le-feu, décision essentielle même si les différents protagonistes savaient qu’il ne serait pas parfaitement respecté. Il n’empêche, le fait même que diverses parties du conflit – certes pas la totalité -, acceptent de se retrouver constitue un point d’évolution fondamental.

Par ailleurs, bien que les participants à ce début de négociations se soient quittés sans avoir rien résolu, ils ont accepté le principe de se rencontrer à nouveau, cette fois dans le cadre de l’ONU. Cela signifie que l’organisation internationale est réintégrée dans le processus des négociations politiques et diplomatiques. Il sera dès lors possible de s’appuyer sur la résolution 2254, adoptée par le Conseil de sécurité de l’ONU le 18 décembre 2015. Alors qu’elle n’avait depuis lors jamais été appliquée, et bien qu’elle soit sujette à des interprétations différentes, cette résolution représente le cadre de négociations le plus abouti existant à ce jour. Elle prévoit en effet qu’au terme de six mois de pourparlers, les différentes parties parviennent à la mise en place d’une « gouvernance crédible, inclusive et non-confessionnelle », qui veillerait à la préservation des institutions étatiques et qui fixerait comme objectif la rédaction d’une nouvelle constitution. Des élections libres devraient ensuite être organisées sous l’égide de l’ONU dans les 18 mois. Evidemment, nous sommes bien loin du passage à l’acte mais le fait même que ce cadre existe représente un indicateur positif.

Pour autant, peut-on espérer parvenir à un accord rapidement ? Non, car ces six années de guerre portent un terrible bilan : 300 000 morts, un million de blessés, 5 millions de réfugiés, 6 millions de déplacés en interne et 14 millions de personnes qui ont besoin d’une aide humanitaire (eau, nourriture, actes médicaux, etc.). Or, quand une société est aussi fracturée, on ne peut raisonnablement imaginer que les différentes parties en présence puissent se réconcilier rapidement. Néanmoins, il ne s’agit pas de s’arrêter en cours de route, la situation actuelle offrant quelques lueurs d’espoir. L’ensemble des acteurs, à l’exception des groupes djihadistes, comprend désormais qu’il ne peut y avoir de solution militaire et qu’aucun des camps ne pourra s’imposer à l’autre. Cela nécessite donc des négociations et des compromis.

En quoi le rapprochement de la Turquie avec la Russie a-t-il changé la donne du processus des négociations sur la crise syrienne ?

Il est certain que sans l’intégration de la Turquie dans le processus diplomatique et politique, il n’y aurait eu ni les négociations d’Astana, ni la réunion de Genève. La présence d’Ankara constitue donc bien un élément fondamental.

Durant cinq ans, la Turquie s’était opposée à toute négociation, car les autorités politiques turques étaient obsédées par la nécessité de faire chuter Bachar al-Assad comme préalable absolu. Cette position a clairement évolué au cours de l’été 2016, puisque la Turquie a constaté que son entêtement à vouloir faire chuter le président syrien l’isolait des perspectives de règlement politique. En outre, les Kurdes de Syrie organisés par le Parti de l’union démocratique (PYD), considéré par Ankara comme la projection du PKK kurde de Turquie, étaient en train de s’affirmer militairement et de contrôler des zones géographiques de plus en plus significatives. Les Turcs ont donc réagi, certes tardivement, en changeant totalement d’axe politique. Cette sensible évolution de la politique d’Ankara et la visite de Recep Tayyip Erdoğan à Vladimir Poutine, le 9 août 2016, ont ensuite permis à la Russie, la Turquie et l’Iran de se coordonner pour prendre des initiatives communes, ce qui aboutira à la prise d’Alep en décembre.

Cela étant, il faut néanmoins prendre en compte que la relation entre Moscou et Ankara est asymétrique, les Russes détenant clairement les meilleures cartes pour faire avancer une hypothétique solution politique. Ce sont donc eux qui vont imposer leur agenda et leurs conditions, même si la Russie a besoin de la Turquie pour deux raisons principales : tout d’abord, les Turcs sont présents sur le terrain syrien depuis le lancement de l’opération « Bouclier de l’Euphrate », le 24 août 2016. Ensuite, ils exercent une influence incontestable sur certains des groupes rebelles. Les Russes ont ainsi parfaitement compris la valeur ajoutée indispensable que constituait l’intégration de la Turquie au sein du processus politico-diplomatique.

Avec la reprise de la ville d’Al-Bab par l’armée turque, Daech se retranche principalement à Raqqa. Cet apparent recul du groupe en Syrie pourrait-il faciliter la résolution du conflit ?

Al-Bab constitue un paramètre très important car on peut désormais considérer que pour les protagonistes, Daech incarne l’ennemi principal. La coalition occidentale sous l’égide états-unienne, les forces organisées autour de la Russie, dont les troupes loyales à Bachar al-Assad, et les Iraniens massivement présents sur le terrain ont tous comme ennemi commun le groupe terroriste, ce qui est déjà positif.

Pour autant, la bataille principale se joue aujourd’hui à Mossoul. La ville irakienne sera inéluctablement reprise à Daech, le groupe étant bel et bien dans une position de recul défensif, mais il serait bien présomptueux d’en prévoir la date. L’étape suivante sera la reprise de Raqqa. Cela s’annonce difficile, tout d’abord pour des raisons militaires, la bataille de Mossoul ayant montré que les combattants de Daech sont des hommes déterminés : ils multiplient les attentats suicides, possèdent des dizaines de snipers efficaces, entraînés et aguerris. Le combat en milieu urbain possède ses spécificités et, militairement parlant, une ville ne peut pas être reprise rapidement devant des adversaires qui sont parfaitement résolus, fanatisés et prêts à se faire exploser.
Raqqa présente en outre une importante différence par rapport à Mossoul. Dans la bataille pour la reprise de cette dernière, une relative unité règne entre les différentes composantes anti-Daech. Les forces régulières et les milices sont globalement sous la direction des autorités politiques de Bagdad. En Syrie, la situation est différente car il est par exemple évident que les Turcs ne vont pas se mettre sous la direction de Bachar al-Assad. Cette difficulté politico-militaire et ce manque d’unité rendent donc la situation plus complexe. Si l’offensive contre Raqqa n’a pas été déclenchée à ce jour, c’est justement parce que chacun essaye de tenter non pas la carte de l’unité complète, mais au moins celle de la coordination. Cette condition préalable avant de lancer l’offensive sur Raqqa reste une question de temps, difficile à mesurer au vu de la diversité des acteurs. Iraniens, milices chiites, armée turque, Kurdes, forces loyales à Bachar al-Assad : ces composantes n’ont ni les mêmes objectifs ni les mêmes agendas.

Ainsi, deux problèmes se conjuguent sur la libération de Raqqa : les dimensions militaire et politique. Si le fait d’avoir un ennemi commun constitue objectivement un facteur de cohésion potentielle, le manque d’unité des acteurs à ce jour va rendre plus long la reprise de cette ville.

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