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Depuis dix ans, la démocratie régresse dans le monde à l’image des prochaines votations en Turquie.

Marie Owens Thomsen

L’optimisme qui a accompagné les diverses «révolutions arc-en-ciel», illustrant l’espoir que le monde verra une multiplication de transitions vers des régimes plus démocratiques, est aujourd’hui en net recul. La baisse de l’optimisme est bien fondée, selon l’indice de Freedom House qui recense le nombre de pays dans le monde selon trois catégories: libre, partiellement libre, et non libre.

L’année 2016 a été la onzième année de déclin de la liberté dans le monde. Sur 195 pays étudiés, 87 (45%) sont considérés comme libres, 59 (30%) le sont partiellement, et 49 (25%) ne sont pas libres. 67 pays ont connu une détérioration, et seul 36 pays ont constaté une amélioration. Par le passé, les pertes de liberté se trouvaient essentiellement parmi les pays plutôt autocrates. 2016 marque un virage historique car les pays libres enregistrent la plus importante perte de liberté depuis dix ans, et marquent les déclins les plus importants sur la même période par rapport aux pays autoritaires. En 2016, 25% des pays affichant des déclins de liberté se trouvaient sur le continent européen. En termes de population, 39% de la population mondiale résident dans les pays libres, contre 36% dans des pays autoritaires, et 25% se trouvent dans des pays partiellement libres.

Le pays qui enregistre le déclin de liberté le plus important sur les dix dernières année est la République centrafricaine avec une note de -30. La Turquie est la deuxième plus mauvaise élève à -28. Pour plus de relief, on peut aussi citer le Venezuela à -17, la Russie à -12, et l’Afghanistan à -10.

La Turquie consultera sa population lors d’un référendum le 16 avril prochain et dont l’objectif est d’obtenir l’approbation d’une nouvelle constitution qui supprimera le régime parlementaire et qui fera du Président le chef de l’Etat ainsi que le chef du gouvernement.

Dans le futur, le système permettra au Président de nommer et de remercier les ministres et les vice-présidents, et de présenter le budget à une grande assemblé qui n’aura pas le droit d’y apporter des révisions, juste de dire oui ou non. Des membres de l’opposition et des médias ont été mis en prison et leur capacité à faire campagne contre la nouvelle constitution est réduite.

Les sondages récents suggèrent une population divisée, avec 40% en faveur, 40% contre, et 20% d’indécis. La République turque a été établie en 1923 avec Mustafa Kemal Atatürk comme premier Président. Va-t-elle être enterrée 94 ans plus tard?

Jay Ulfelder et Mike Lustik sont les auteurs d’une recherche menée pour l’American Political Science Association (septembre 2005) portant sur les transitions vers la démocratie et vers l’autocratie depuis les années 1950. Ils analysent que les transitions vers l’autocratie sont relativement rares. Entre 1955 et 2003, les auteurs n’ont identifié que sept cas concernant notamment des coups d’Etat militaires dans les années 1960 et 1970.

Leur étude constate également qu’une fois qu’une démocratie fête son 15e anniversaire, les retours en arrière se font encore plus rares. Au-delà de l’âge de la démocratie, d’autres facteurs influencent la probabilité d’un retour vers le passé. Les démocraties relativement plus riches ont plus de chances de l’éviter, par exemple. Mais l’influence de la richesse du pays est bien moindre que les dégâts causés par un climat de polarisation de la vie politique. La polarisation rend un retour en arrière six fois plus probables que l’influence du facteur richesse. Dans un ordre décroissant, les variables qui sont les plus importantes pour pousser une démocratie vers l’autocratie sont: la polarisation, la mortalité enfantine,  l’âge de la démocratie, le taux de croissance du PIB (Produit Intérieur Brut), et le facteur pre-ou -post-guerre froide. Leur facteur d’influence, également en ordre décroissant, est respectivement 6.6, 4.5, 2.6, 1, et 0.5.

La polarisation est très clairement présente en Turquie. Elle est en hausse aux Etats-Unis et en Europe et on s’inquiète pour des pays comme le Venezuela, la Bolivie, le Nigeria, la Thaïlande, les Philippines, le Zimbabwe, l’Egypte, et malheureusement bien d’autres, y compris  les pays en zone de guerre.  Une fois la polarisation en place, le compromis devient exceptionnel.

La meilleure manière de lutter contre la polarisation, outre une distribution des revenus plutôt égalitaire, est de créer des institutions qui peuvent atténuer la polarisation en amont.

Cela était bel et bien l’intention des pères fondateurs de la constitution des Etats-Unis d’Amérique, des fondateurs de l’Union Européenne, et de tous ceux qui ont contribué à la création de notre système institutionnel post-Seconde Guerre Mondiale. La terre tremble sous ces institutions. Un séisme de plus en Turquie assurera a priori une douzième année de déclin de la liberté dans le monde.

Global Head of Economic Researc

Indosuez Wealth Management

http://www.agefi.com

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