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En grande difficulté depuis plusieurs semaines, François Fillon a pu profiter du débat pour s’extirper de la spirale des affaires. Le candidat de la droite et du centre a notamment pu donner la réplique à Marine Le Pen concernant la sortie de l’euro, devançant ainsi Emmanuel Macron sur ce point.
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Jean Petaux est docteur habilité à diriger des recherches en science politique, ingénieur de recherche, politologue à Sciences Po Bordeaux

Au vu du débat du lundi 20 mars qui semble l’avoir épargné sur les affaires et des prochaines révélations du canard enchaîné sur ses relations avec Vladimir Poutine, qui pourrait être une nouvelle épée de Damoclès, en quoi cette semaine peut elle être cruciale pour François Fillon dans sa volonté de relancer sa campagne ?

Jean Petaux : Etant bien incapable d’imaginer les épisodes passés du feuilleton politico-familio-financiaro-parlementaro-couturier dont François Fillon est le héros principal, j’avoue humblement être dans la totale impossibilité d’en prévoir de nouveaux : russo-poutino-diplomatiques ? Pourquoi pas ? Le souci c’est que si l’on commence à tourner quelques épisodes à l’étranger, du côté de Moscou par exemple, la « production » va peut-être tordre le nez pour financer cette extension. Sans compter les rencontres qu’on peut y faire : Marine Le Pen et quelques-uns de ses amis par exemple.

François Fillon s’est littéralement « planqué » au cœur du petit peloton des « qualifiés » du premier débat télévisé du premier tour,  en essayant de se faire oublier pendant les 90 premières minutes du « match ».

Une réponse de 7 secondes sur « comment moraliser la vie politique ? ». C’est dommage… Certains grands « chefs de la Sûreté », dans l’histoire, Eugène-François Vidocq au XIXème siècle par exemple, ont ainsi rendu de fiers services à la France en utilisant leurs activités antérieures à celles de responsables de la police et de l’ordre pour faire triompher la morale publique, la rigueur et la sévérité du droit et, au final, le pouvoir de l’Etat. Ayant réussi, sans encombres, à traverser une zone de turbulences potentielles qu’il pensait sans doute proche du « pot-au-noir » redouté des aviateurs de l’Aéropostale, uniquement par « souci de le ménager » de la part de trois des quatre autres candidats (si cela était avéré on devrait alors se demander pourquoi ?) présents sur le plateau (la quatrième étant, bien évidemment, dans l’incapacité de l’attaquer sur ses soucis judiciaires, compte tenu des siens propres…), François Fillon s’est « réveillé » et a mis le nez à la fenêtre lorsqu’il a été question d’économie et surtout, plus tard, de défense et d’Europe. Il reste qu’il était encore plus triste que jamais, que tout son corps et son visage semblaient empreints d’une lassitude aisément compréhensible après les sept dernières semaines qu’il a vécues.

Pour lui la campagne commence. La vraie, celle qu’il souhaitait depuis le 27 novembre 2016, soir de sa victoire à la primaire de la droite et du centre, celle de la confrontation des programmes. Mais peut-il faire abstraction de ce qui s’est passé ? Peut-il, sur le seul mode du déni, ou sur celui de l’indifférence hautaine et méprisante (« Et alors ?… »), rejeter toutes les critiques qui devraient lui être portées pendant les 29 prochains jours ? Sur ce plan vous avez parfaitement raison : cette quatrième semaine de mars, celle qui suit ce que dans la Rome antique on appelait « Les Ides de Mars » (correspondant à peu près au 15 mars) et au cours de laquelle en 44 av. JC Jules César fut assassiné (lire à ce sujet l’excellent livre d’Alain Rodier : « Brutus. La République jusqu’à la mort » publié en février dernier), cette quatrième semaine de mars est capitale en effet pour Fillon. C’est dans la semaine du 21 mars 1995 que se confirme définitivement la tendance apparue vers le 8 mars : Chirac est, à partir de cette date, toujours « donné » devant Balladur au premier tour et, pire pour Balladur, celui-ci est systématiquement classé 3ème du premier tour, donc éliminé. C’est ce qui va se passer. Cette période correspond à la « cristallisation du vote » selon l’expression consacrée. Cette année ce phénomène tarde à se produire et on le constate par la part encore très élevée du nombre d’indécis : près de 15 millions des électeurs inscrits. D’où l’importance des débats télévisés et l’ampleur incontestable de leur succès parmi les téléspectateurs puisque l’on estime à 9,8 millions le nombre de Français qui étaient devant leur télévision lundi soir, avec un pic d’audience à 11,5 millions de personnes soit 47% de part de marché ce qui veut dire, pour faire simple, qu’un téléspectateur sur deux était devant son petit écran le 20 mars au soir. C’est considérable et montre au moins un intérêt et un attrait pour ce « jeu de téléréalité » très télégénique qu’on appelle communément « campagne télévisée ».

Nul ne doute qu’avec le prochain débat prévu le 4 avril sur BFMTV et CNews avec les 11 candidats, François Fillon court le risque d’être davantage chahuté cette prochaine fois par des candidats moins «  policés » que ceux de lundi. On n’imagine mal un Jean Lassalle, grand prophète de vertu, ne pas tancer vertement le candidat LR. Ou un Philippe Poutou, toujours prompt à « dézinguer les riches » ne réserver ses flèches qu’au seul Macron et ne pas « cibler » un autre candidat  « consommateur de costumes à 6.500 € pièces »… Sauf à prouver, s’il ne le fait pas, ce que l’on sait depuis longtemps : les Trotskystes « roulent » pour les candidats de droite et sont leurs « idiots utiles ».

Alors que l’affaire Bruno Le Roux, qui aurait pu distraire l’attention donnée à l’affaire Fillon mais risque bien de lui porter préjudice maintenant qu’il a démissionné et dans la perspective de l’Emission politique prévue ce jeudi, quelles sont les conditions permettant un réel retour de François Fillon dans la course au second tour ?

Jean Petaux : Pour une ultime ( ?…) peut-être dernière occasion, le président de la République et son Premier ministre, excellent d’ailleurs, ont enfin joué un coup gagnant en poussant vers la sortie Bruno Le Roux. Ils se sont offerts à peu de frais le scalp d’un ministre sans grande autorité politique (pouvait-il en avoir une en ayant été nommé dans ses fonctions le 9 décembre dernier et en ayant été pendant 4 ans et demi le pire des présidents de groupe parlementaire que le PS a connu depuis 1971 ?…). Si cette histoire de 24 CDD signés pour et par ses filles par le député Le Roux, pour un total de 55.000 euros, n’avait pas existé il aurait fallu l’inventer de toute pièce pour montrer aux Français ce que c’est une « gestion morale »  d’un fait divers à couleur politique… Le contre-exemple est accablant pour Fillon. Et Bruno Le Roux n’en est encore qu’au tout début du processus. Il n’est pas passé par la case « juge d’instruction » et surtout « mise en examen ». Sur ce plan François Fillon a au moins trois « tours » d’avance. Sauf que l’un, ministre de l’Intérieur, présente sa démission moins de 24 heures après que le PNF ait annoncé sa volonté d’ouvrir une enquête préliminaire. Alors que l’autre, l’ancien premier ministre, candidat à la présidentielle, fait comme si « de rien n’était »… et invoque les pays scandinaves sur le temps de travail (se trompant d’ailleurs dans la comparaison avec la France) hebdomadaire feignant d’ignorer ainsi que, compte tenu de sa situation judiciaire, il n’aurait pas « tenu en selle » une journée de plus après le 25 janvier, dans la vie politique scandinave. Rappelons quand même qu’en Suède, en 1995,  on a vu démissionner pour « corruption » la numéro 2 du gouvernement social-démocrate, Mona Sahlin, pour avoir réglé ses courses personnelles, dont une fameuse barre chocolatée « Toblerone » (l’affaire d’ailleurs prendra le nom de « Scandale Toblerone ») avec sa carte de crédit de fonction. L’histoire précise qu’elle a immédiatement remboursé… mais qu’elle a dû quand même démissionner… Voilà ce que c’est que la « probité » à la Scandinave… Pas sûr que François Fillon en soit un fervent adepte au final.

Je ne vois guère, hormis un sens du pardon particulièrement développé chez les Français, à moins que cela ne soit une capacité de cynisme hypertrophiée, ce qui peut redorer le blason de François Fillon dans le mois à venir avant le premier tour. Tous les sondages montrent, dans le détail, au-delà des intentions de vote, que sa personnalité est profondément entachée par ce qui s’est passé et par le renouvellement régulier des révélations à son sujet… La densité des erreurs ou des manquements les plus élémentaires à la prudence, l’impression de goût prononcé pour l’argent, un train de vie plutôt coûteux, tout cela est durablement inscrit désormais dans les représentations d’une majorité de Français.

 Son seul salut tient alors dans la dépression brutale que pourrait connaitre « l’avion Macron ». Soit parce que, lui aussi, se révèle être une personnalité plus obscure que claire, plus sombre que lumineuse ou soit que plus on avance dans la campagne et que l’on se rapproche de l’échéance du premier tour, le candidat à force de dire qu’il est d’accord avec le dernier qui vient de parler, n’administre la preuve qu’être de droite et de gauche, tout à la fois, soit perçu, par les électeurs, comme relevant de la catégorie OPNI : « Opportunité Politique Non Intégrable », autrement dit, inintéressante. Voilà la planche de salut de François Fillon pour se qualifier au second tour : l’écroulement de Macron. Pas certain qu’ensuite, d’ailleurs, l’ancien « premier ministre-collaborateur » de Nicolas Sarkozy ne l’emporte sur Marine Le Pen au second tour, le 7 mai au soir.
 Quelles sont les cartes que doit jouer l’ancien Premier ministre pour retrouver un soutien plus large auprès des électeurs ? Quelle pourrait être cette « stratégie » ?
Jean Petaux : Ce qu’il fait est plutôt bien. Durer. S’accrocher. Faire le dos rond. Prendre un air de chien battu, moitié Droopy moitié Calimero. Faire croire à ses électeurs, avec un masque comparable au croque-mort de Lucky Luke qu’il est victime d’une incroyable machination. Jouer la carte du complot. Accuser les médias d’être responsables de tous ses malheurs… Et puis quand les choses vont un peu trop loin, quand un « avocat » (les guillemets s’imposent, Robert Bourgi lui-même dit aux journaux qu’il n’a jamais plaidé) reconnait vous avoir offert pour 13.000 euros de costumes, se demander, publiquement, où est le mal d’avoir des amis qui vous aiment tant qu’ils vous offrent « une paire de costards pour 90 plaques » comme disaient les caïds dans les dialogues d’Audiard à l’époque où l’on payait encore en francs…

François Fillon peut aussi, comme il l’a fait lors du premier débat organisé pendant la campagne du premier tour, quand il s’est réveillé et est sorti de sa « prétendue torpeur » jouer la « présidentialité », l’expérience de la scène internationale, montrer qu’il a la stature d’un futur homme d’Etat puisqu’il a été le titulaire du poste de premier ministre pendant cinq ans.

Certes il ne fut pas capable de garder dans le « domaine de Matignon » le « pavillon de la Lanterne » que lui a « emprunté » le chef de l’Etat d’alors. Mais il s’agit ici de vétilles. N’oublions pas non plus que contre toute attente il résista à la tentative de Jean-Louis Borloo de la « dégager de Matignon » le 13 novembre 2010, parvenant à convaincre Sarkozy de lui renouveler, à mi-mandat présidentiel, son bail rue de Varenne. Ne perdons pas de vue qu’on le qualifia alors « d’hyper-Premier ministre » tant sa capacité de résistance et de résilience surprirent les observateurs, étonnèrent les sceptiques et ébranlèrent ceux (les plus polis) qui prenaient jusqu’alors François Fillon pour un « gentil naïf ».

 Les moins polis (les plus lucides) auront rectifié d’eux-mêmes les qualificatifs.

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