Mots-clefs

, , , , ,

Claire Beaugrand 

La décision du ministère de la justice et des affaires islamiques de Bahreïn de dissoudre l’Action démocratique nationale, communément appelée Waad, s’inscrit dans une politique de répression de toutes les formes pacifiques d’opposition. Le pouvoir, qui a déjà fermé les portes d’un dialogue politique, pousse ainsi à la violence.

https://i1.wp.com/orientxxi.info/local/cache-responsive/cache-560/10a307a19bc8b9d0d9b4c02506b2ad8f.jpgManama, manifestation du 4 avril 2014. Hussain Albahrani/Pacific Press/Alamy Live News.

Le 1er janvier 2017, un commando de quatre à six personnes a attaqué à l’arme automatique la prison centrale de Jaw située sur la côte sud-est de l’île, tuant un gardien et permettant l’évasion de dix détenus. Huit d’entre eux avaient été condamnés à des peines de prison à perpétuité pour diverses actions violentes ou détention d’armes. Immédiatement, le ministère de l’intérieur a dénoncé l’action d’une « cellule terroriste » bénéficiant d’appuis étrangers — sous-entendu iraniens —, et engagé une chasse à l’homme pour retrouver les fugitifs, contrôlant les grandes voies de circulation et bouclant divers quartiers chiites connus pour leur sentiment anti-régime.

Dans ce contexte d’intenses contrôles sécuritaires, la cavale des évadés a duré moins de deux mois. L’un d’entre eux, Reda Al-Ghasra, qui s’était déjà illustré par trois évasions, a été tué lors de l’interception par la marine bahreïnienne de l’embarcation à bord de laquelle il essayait de fuir le royaume le 9 février1. D’après le procureur général, les autres ont été arrêtés le 4 mars lors d’une vaste opération de police qui aurait permis de débusquer une cellule terroriste de 54 membres et de saisir armes et matériel explosif. Outre 41 personnes résidant au Bahreïn, la cellule comprenait 12 membres basés en Iran ou en Irak ; l’un des leaders du groupe aurait utilisé l’Allemagne comme base arrière pour organiser les déplacements des autres vers l’Iran ou l’Irak en vue de recevoir une formation dans la manipulation d’armes et d’explosifs dans les camps d’entraînement des Gardiens de la révolution.

L’attaque de la prison de Jaw constitue une étape inquiétante dans la crise politique au Bahreïn : c’est en effet la première fois que l’opposition radicale monte une opération commando impliquant une telle sophistication, marquant un degré supplémentaire de violence et contrastant avec les techniques utilisées jusqu’alors, qui consistaient en l’explosion de bombes, mises à feu à distance, lors du passage de véhicules de police. Depuis le mois d’octobre 2012 et l’explosion d’une bombe artisanale à Eker tuant un policier, ce mode opératoire a coûté la vie, chaque année, à plusieurs membres des forces de l’ordre bahreïniens, étrangers ou golfiens2. Dès 2013, le nombre d’explosions de « véritables » engins explosifs improvisés (EEI) l’emportait sur l’emploi de « faux », canulars apparus dans les mois suivant l’éviction du rond-point de la Perle pour tourner en dérision les forces de police. Le recours à cette technique de détonation à distance constituait déjà en soi une rupture de nature avec les formes de guérilla urbaine — cocktails Molotov et pneus brûlés — qui étaient et sont toujours utilisées par les jeunes des villages chiites sans plus de formation.

Suivant la logique du pire, c’est désormais l’option de la violence armée qui occupe le devant de la scène au Bahreïn. En dépit du maillage sécuritaire très dense, des fusils d’assaut circulent sur l’île. Le gouvernement bahreïnien y voit le signe indéniable de l’aide militaire apportée par les Gardiens de la révolution iraniens à la rébellion bahreïnienne, et ainsi, la confirmation de l’implication de l’Iran qu’il dénonçait depuis 2011 dans une sorte de prédiction autoréalisatrice. Cette montée en puissance des réseaux capables de se procurer des armes intervient dans le vide laissé par la répression de l’opposition légaliste pacifique, qui a ostensiblement donné raison aux plus extrêmes au sein de l’opposition, convaincus de la nécessité de faire chuter le régime par tous les moyens. Pour l’heure, le succès de l’attaque de Jaw démontre une faille dans l’appareil sécuritaire bahreïnien du ministère de l’intérieur. Ses conséquences ont été de plusieurs ordres.

Spirale sécuritaire

D’abord, quinze jours après l’évasion, le Bahreïn rompait un moratoire sur les exécutions capitales qui prévalait de facto depuis 2010. Pour la première fois depuis le soulèvement populaire, les autorités exécutaient trois hommes jugés coupables de la mort de trois policiers (dont un Émirien, Tariq Al-Chehi), tués à Daih lors de l’explosion d’un EEI, en dépit d’allégations, par les organisations de défense des droits humains, de confessions arrachées sous la torture. Certains observateurs bahreïniens ont vu dans l’accélération soudaine de la procédure et l’épuisement des recours, suite à la confirmation de la peine par la Cour de cassation, la pression des Émirats arabes unis craignant de voir les responsables de la mort d’un de leurs lieutenants s’évader à leur tour. Toujours est-il que l’exécution des trois jeunes a donné lieu, sans surprise, à des manifestations dans plusieurs villages chiites dont les participants scandaient des slogans hostiles à la monarchie. Ces mouvements de protestation se sont terminés par des heurts avec les forces de l’ordre, ainsi que l’incendie volontaire d’un bâtiment officiel du gouvernorat du Nord.

Ensuite, l’évasion de la prison de Jaw a infligé un cinglant revers aux forces du ministère de l’intérieur, dirigé par le cheikh Rachid Ben Abdullah, réputé très proche du roi. D’après les observateurs bahreïniens, la mise en difficulté du cheikh Rachid donnait l’occasion, au sein de la famille royale, à la faction plus radicale des Khawalid3 opposée au compromis et partisane de l’option sécuritaire, de reprendre l’avantage.

Dès le 5 janvier 2017, un décret rendait aux services de renseignement, la National Security Agency (NSA) — bénéficiant d’une relative autonomie par rapport au ministère de l’intérieur4 — le pouvoir d’arrêter, de placer en détention et d’interroger les suspects en matière de terrorisme. Pouvoir qu’un décret de novembre 2011 lui avait ôté, conformément aux recommandations du rapport Bassiouni5. En effet, ce dernier, notant déjà que ces pouvoirs étaient « une anomalie pour une agence de renseignement »6 avait établi la responsabilité de l’agence dans la mort sous la torture du cofondateur du journal d’opposition Al-Wasat, Abdul Karim Fakhrawi, et avait mis au jour des pratiques systématiques et mauvais traitements physiques et psychologiques assimilables à de la torture. Au vu de la détérioration rapide de la situation, la création en 2012 d’un poste d’ombudsman pour enquêter sur les plaintes déposées contre l’agence semble une garantie dérisoire pour rassurer sur ces pratiques lors de détentions.

Une seconde mesure revient sur l’un des principaux acquis du rapport Bassiouni tout en empiétant sur les pouvoirs du ministère de l’intérieur : le Parlement a approuvé le 5 mars un amendement constitutionnel permettant aux tribunaux militaires de juger des civils. Le ministre de la justice l’a estimée nécessaire pour faire face à une « guerre irrégulière ». Là encore, le rapport Bassiouni avait salué le transfert des dossiers des tribunaux militaires de sûreté nationale vers des juridictions civiles et la possibilité d’appeler de leurs jugements devant la Cour de cassation, doutant que la façon dont le Code pénal y avait été appliqué soit conforme au droit international humanitaire7.

Ainsi pour réaffirmer son contrôle de la situation et donner plus de pouvoir à son appareil sécuritaire, le régime de Manama est-il revenu sur les acquis principaux et les réformes qu’il avait engagés avec force publicité au lendemain de la crise de 2011, agitant le danger du terrorisme, dont il a lui-même alimenté le terreau en étouffant les voix de l’opposition disposées au dialogue.

En finir avec toute opposition

Parachevant la logique binaire de radicalisation, le ministre de la justice et des affaires islamiques dont dépendent les « associations politiques » (désignées comme telles en l’absence de partis officiellement reconnus) a annoncé le 6 mars son intention de dissoudre la dernière association d’opposition qui restait encore, l’Action démocratique nationale, communément appelé Waad , pour, entre autres, son « soutien au terrorisme » ou « la glorification d’individus condamnés pour terrorisme ».

Héritier du Front populaire de libération du Bahreïn, le Waad, courant laïc de gauche, ne représente pourtant pas une force de mobilisation dangereuse pour le régime comme pouvait l’être celle du puissant Wefaq, dissous en juin 2016. Le Wefaq, qui captait les griefs des nouvelles générations formulés en termes de discrimination confessionnelle, pouvait se targuer d’approcher la majorité parlementaire. Même dissous, le procès contre son leader spirituel dénaturalisé le cheikh Issa Qassim mobilise des foules à tel point que son village, Diraz, est bouclé et Internet coupé. Son allié, le Waad, dont les militants — sunnites comme chiites — sont issus principalement des classes moyennes urbaines et des rangs des intellectuels, n’avait jamais eu de député à la chambre basse. Pourtant sa présence demeure gênante : son alliance solide avec le Wefaq chiite, tout comme son discours articulant des idées politiques de gauche faisant écho au discours occidental sur les droits civiques et politiques donnent la preuve que les revendications ne sont pas purement confessionnelles ni inspirées du modèle iranien.

En éliminant les courants politiques constitués ayant opté pour la négociation, le régime bahreïnien entend pouvoir se livrer, sous couvert de lutte antiterroriste, à la seule opposition qui reste, celle des groupuscules armés. Pourtant, sa répression contre toute forme d’opposition — y compris pacifique — sape la légitimité dont il se prévaut pour agir contre la violence. C’est elle qui fait que le conflit prend peu à peu les traits que le gouvernement bahreïnien lui prêtait depuis le début du soulèvement : ceux d’une rébellion armée, prête à en découdre, y compris en recourant à l’aide étrangère.

Claire Beaugrand

1L’interception de l’embarcation, filmée par les autorités bahreïniennes a conduit, d’après un communiqué du ministère de l’intérieur, à la mort de deux complices et l’arrestation de sept autres personnes impliquées dans l’attaque de la prison de Jaw.

2Pour l’année 2014, Anthony Cordesman recense la mort de six policiers et un civil lors d’explosion de bombes improvisées. Lire The Arab-U.S. Strategic Partnership and the Changing Security Balance in the Gulf, Center for Strategic and International Studies, Washington, octobre 2015  ; p. 362. Le think tank américain pro-israélien Washington institute for Near East Policy avance, quant à lui, le nombre de douze victimes parmi les policiers, depuis 2012.

3Appartiennent à la branche des Khawalid le ministre de la cour royale, Khaled Ben Ahmed Al-Khalifah, le ministre de la défense, Khalifa Ben Ahmed et le ministre de la justice, Khaled Ben Ali Al-Khalifa.

4Le directeur de la NSA a rang de ministre et siège, aux côtés du ministre de l’intérieur, au Conseil suprême de défense.

5La commission indépendante d’enquête sur le Bahreïn (Bahrain Independant Commission of Inquiry, BICI) dirigée par Chérif Bassiouni avait été mise en place, à la demande du roi, fin juin 2011 pour faire la lumière sur les événements sanglants de février et mars 2011. Elle a rendu ses conclusions le 23 novembre 2011.

6«  This is an anomaly when compared to other intelligence agencies, whose functions are limited to information gathering and analysis and do not extend to arrest powers  », p. 43 du rapport.

7«  The Commission has a number of concerns about their conformity with international human rights law and with the Constitution of Bahrain  », p. 305.

http://orientxxi.info/magazine

Publicités