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Dans son nouveau livre, Napoléon et de Gaulle, deux héros français (Perrin), Patrice Gueniffey croise avec talent les destins de deux hommes qui ont incarné la figure du sauveur et porté la nation au-delà d’elle-même, vers ce que le second appelait « la grandeur ». L’historien donne ici une réflexion profonde sur la place du grand homme dans l’histoire et sur la France elle-même.

Il ne fait pas bon être héros français en ce début de XXIème siècle. Napoléon et de Gaulle ont beau truster les premières places des sondages portant sur les plus grands hommes de l’Histoire de France, Patrice Gueniffey juge que ces scores sont obtenus par méconnaissance de ce que furent réellement leurs œuvres et leurs caractères. L’aspect intransigeant du général de Gaulle, dû au fait qu’il avait bien moins de moyens que Napoléon pour défendre « le trésor de la souveraineté française », a notamment été gommé.

L’époque a changé : Patrice Gueniffey évoque la disparition des « passions » que Napoléon et de Gaulle « ont l’un et l’autre incarnées » : la gloire, l’héroïsme, le patriotisme, le culte de la volonté politique et de l’État, les vertus militaires, la guerre et l’esprit de sacrifice. On pourrait ajouter l’honneur, lié aux exigences du devoir, du dépassement de soi et de la responsabilité. Napoléon et de Gaulle nous apparaissent anachroniques, comme aux yeux des libéraux qui se sont opposés à leur action en leur temps, de Chateaubriand à Raymond Aron. Pour expliquer les sondages, Patrice Gueniffey va même jusqu’à écrire : Pourquoi Napoléon et de Gaulle sont-ils en tête des classements ? « Peut-être parce que ce sont les noms qui restent après qu’on a tout oublié ».

Napoléon et de Gaulle au jeu des comparaisons

Napoléon et de Gaulle sont des héros au sens étymologique du terme : des hommes de grande valeur, des hommes élevés au rang de « demi-dieux » si l’on retient l’origine grecque. Ce sont des hommes d’exception, qui ont soulevé l’enthousiasme ou le strict rejet, que ce soit de leur vivant ou après leur mort1, et ont infléchi le cours des événements historiques. Ils sont entrés dans la légende de leur vivant, c’est-à-dire qu’ils ont accompli des faits définitifs, non modifiables, leur assurant la postérité. À la fois « instruments et accoucheurs » de l’Histoire, ils ont fait preuve de courage, d’audace et de volonté. Patrice Gueniffey souligne que les deux hommes reposent aujourd’hui à l’écart, Napoléon aux invalides – pas tout à fait seul certes, mais le dôme des Invalides est pour tous le lieu où se trouve « le tombeau de Napoléon » – et de Gaulle à Colombey.

L’historien est loin d’être le premier à se livrer à l’exercice de la comparaison entre Napoléon et de Gaulle2, qui révolte souvent les admirateurs du général. De son vivant, c’étaient ses opposants qui désignaient le général de Gaulle comme un « bonapartiste ». René Rémond, lorsqu’il compare de Gaulle à Napoléon pendant la seconde guerre mondiale est extrêmement dur envers le Général – contrairement à la version édulcorée de son livre sur l’histoire des droites.

Patrice Gueniffey ne cède pas à un jugement moralisateur. Il se livre ici, avec un style d’une rare qualité, à une enquête comparative qui ne cède rien sur l’exactitude. Il met aussi en avant des points peu développés dans la plupart des autres travaux consacrés aux deux héros, comme leur rapport à l’écriture, écornant aussi quelques mythes (le retour pas si glorieux de l’île d’Elbe de Napoléon, l’impopularité de De Gaulle dans sa solitude de Colombey, avec seulement 2% d’intentions de vote dans les sondages en 1956 : il est alors pour tout le monde « l’homme du passé »).

Patrice Gueniffey restitue son étude autour de cinq thématiques très anglées : « Retours croisés » (de l’île d’Elbe pour Napoléon, la prise de pouvoir en 1958 pour de Gaulle), « Place des grands hommes », « Les meilleurs d’entre nous ? », « La plume et l’épée » (où l’auteur qualifie Napoléon d’authentique écrivain, « dans et par l’action », alors que de Gaulle ne serait qu’un écrivain médiocre ; dans l’ « exil », ils subliment tous deux par l’écriture ce que furent leurs œuvres) et « Le cimetière des héros ».

Il en ressort que Napoléon et de Gaulle, dotés d’une faculté rare à saisir l’essentiel, ont en commun d’avoir su attirer les talents de leur époque et leur faire donner le meilleur d’eux-mêmes. Ainsi de Gaudin, devenu ministre des finances de Napoléon après avoir refusé de servir le Directoire. Michel Debré, premier ministre du Général, redeviendra un politicien ordinaire sous Pompidou. Avec eux, Napoléon et de Gaulle ont refondé l’État, après l’anarchie de la Révolution et l’instabilité de la IVème République, en se plaçant au-dessus des factions et du clivage gauche-droite, ouvrant ainsi deux périodes de grandes réformes (le Consulat pour Napoléon, les années 1958-1962 pour de Gaulle).

La France, sans la grandeur, n’est pas la France

L’essentiel de ce qui relie Napoléon et de Gaulle tient au fait qu’ils ont incarné la figure du sauveur, définie par Patrice Gueniffey comme « la représentation exacerbée d’une conception de l’exercice du pouvoir comme action efficace de la volonté sur le cours des choses ». Il ajoute immédiatement après un point fondamental, qui nous interroge aujourd’hui avec la dilution du politique du fait de l’Union européenne, de la décentralisation et de la globalisation : « la nation et la souveraineté lui font cortège : la nation, hors de laquelle il n’est pas d’action efficace possible ; la souveraineté, sans laquelle l’homme providentiel ressemble à nos malheureux candidats à la providentielle ». C’est en élevant la patrie au-dessus d’elle-même que Napoléon et de Gaulle ont œuvré pour la grandeur nationale « nourrie d’une certaine idée » de la France, « de sa mission et de sa vocation à éclairer le monde » écrit Patrice Gueniffey. De Gaulle, lors de ses entretiens avec Alain Peyrefitte, disait d’ailleurs que la grandeur nationale était morte à Waterloo.

Cependant, Napoléon et de Gaulle sortent de ce livre plus différents que semblables. Pour des raisons liées aux circonstances : Patrice Gueniffey rappelle combien ce n’est plus la même France ! Si Napoléon est porté par le peuple et les élites, de Gaulle « monte seul »4, davantage à contre-courant et d’abord haï par son camp en raison de l’opprobre jeté sur Vichy et de l’« abandon » de l’Algérie. Pour des raisons, aussi, liées à leurs caractères et à leurs racines : Napoléon cherche à convaincre et à séduire, pas le Général ; alors que Napoléon se présente comme un « self made man », de Gaulle est profondément enraciné et a un fort sentiment de dette à l’égard du passé. Arrivé au pouvoir à l’âge où Napoléon est mort, il a plus de mesure5 que l’Empereur, « né de l’événement » et qui s’épanouit dans la guerre. Patrice Gueniffey le résume en une formule : « de Gaulle ? Un héros en quête d’Histoire ; Napoléon ? L’acteur d’une histoire en quête de héros ». Pour des raisons, enfin, liées à leur génie propre : De Gaulle n’est pas un grand chef militaire contrairement au « maître des batailles ».

La nation n’est pas à mettre aux poubelles de l’Histoire

Le livre de Patrice Gueniffey est donc loin d’être un condensé d’anecdotes, comme peut le laisser penser le titre. Outre qu’il traite, à travers de Gaulle et Napoléon, du grand homme dans l’Histoire de France et dans l’historiographie, ce grand homme qui depuis la Révolution française a pris la relève du « seul héros » qu’était auparavant le roi, c’est surtout de la France qu’il s’agit, au passé mais aussi au présent. L’historien se permet quelques digressions sur la classe politique actuelle (« l’indifférence qui entoure les gouvernants est la rançon de leur insignifiance ») qui n’échappent pas toujours à la facilité, ou sur la singularité française.

Il cite Renan : « un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (…) voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale ». Patrice Gueniffey ne se cache pas derrière son statut de scientifique. Il écrit clairement que la nation n’est pas un cadre dépassé, destiné à se fondre dans une construction européenne se présentant comme la seule possible.

De Gaulle, pour qui la démocratie française ne pouvait exister sans la souveraineté nationale, le savait bien.

Laurent Ottavi

 

1 Que l’on pense au romantisme et aux masses venues assister au retour des cendres de Napoléon sous le règne de Louis-Philippe, ou à la foule (« c’est la mer » comme disait de Gaulle) assistant aux obsèques du Général.

2 Il n’est pas question dans ce livre du bonapartisme et du gaullisme, il est question de Napoléon et de de Gaulle.

3 Ailleurs dans le livre, on trouve cet échange, l’un des plus beaux et des plus fondamentaux, cité par Patrice Gueniffey :

« Peyrefitte : vous parlez souvent de la grandeur, mon général. Qu’est-ce que la grandeur ?

De Gaulle : C’est le chemin qu’on prend pour se dépasser.

Peyrefitte : Alors, pour la France, la grandeur …

De Gaulle : C’est de s’élever au-dessus d’elle-même, pour échapper à la médiocrité et se retrouver telle qu’elle a été dans ses meilleures périodes.

Peyrefitte : C’est-à-dire ?

De Gaulle : Rayonnante. »

4 L’auteur affirme que jamais Napoléon ne s’est trouvé dans une situation aussi difficile que celle du général de Gaulle en Juin 40. Napoléon tirait sa légitimité de ses victoires. De Gaulle, en juin 40, « n’avait comme armes que son verbe et une inébranlable volonté ». Il n’a pas connu « l’état de grâce semblable à celui qui fit cortège au Premier consul et même à l’Empereur quelques années durant ».

5 Patrice Gueniffey : « Dieu, la patrie, la France à laquelle il (de Gaulle) s’identifiait lui composaient un « surmoi » peu propice aux aventures. C’est précisément ce qui manquait à Napoléon (…) : de Gaulle est grand en raison de ce surmoi, Napoléon l’est en dépit de son absence. »

Napoléon – de Gaulle : destins croisés

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