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Matthieu Saab


Dans la conclusion d’un précédent ouvrage La lecture profane des conflits (1), ouvrage qui se prolonge avec La nouvelle question d’Orient, Georges Corm précise à ses lecteurs que la crise du Moyen-Orient au XXIe siècle rappelle la poudrière balkanique qui conduisit à la Première Guerre mondiale alors que la structure des discours idéologiques virulents qui justifient les déploiements militaires euro-atlantiques depuis la chute de l’Union soviétique, rappellent le mécanisme qui a mené à la Seconde Guerre mondiale. En 2017, ces conflits au Moyen-Orient et leurs prolongements aux Etats-Unis et en Europe rendent la situation de plus en plus chaotique et instable.

Dans son introduction à La nouvelle question d’Orient, Georges Corm utilise le terme d’hubris, une notion d’origine grecque ancienne désignant la démesure, celle de tout acte excessif marqué par l’orgueil et la confiance en soi. Ce terme lui permet de qualifier le comportement des puissances occidentales depuis l’effondrement de l’URSS, qui ont agi unilatéralement, surtout au Proche-Orient.
Or, la supériorité de la tradition occidentale est battue en brèche par les grandes religions asiatiques, qui sont basées sur la sagesse, l’éthique, voire la mystique cosmique, et sont dénuées des objectifs des trois monothéismes à assurer le bonheur de l’humanité.
Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, a estimé le seul coût de l’invasion de l’Irak et de ses conséquences à 3 000 milliards de dollars. Georges Corm estime que si une partie de cette somme, disons 500 milliards de dollars, avait été investie en moyens de police classique pour lutter contre le terrorisme, il aurait depuis longtemps été éradiqué à l’échelle européenne, américaine et dans le monde musulman.
D’autre part, les terroristes se réclamant de l’Islam veulent rétablir le califat qui engloberait toutes les sociétés musulmanes mais ne cherchent pas à s’opposer à l’Occident « judéo-chrétien » même s’ils lui reprochent la persistance de l’esprit moyenâgeux des croisades.

En attendant, l’instrumentalisation de la religion pour freiner le mouvement libertaire qui a secoué le monde arabe en 2011 a abouti à des situations de chaos notamment en Syrie où les combattants islamistes sont arrivés à travers le territoire de la Turquie, membre de l’OTAN, confortant l’hypothèse d’un accord objectif entre les mouvances islamistes armées et la politique atlantiste au Moyen-Orient. La Turquie a également favorisé le flux ininterrompu de réfugiés syriens vers l’Europe depuis 2015 et a découragé les pays occidentaux qui voulaient renverser le régime de Bachar al-Assad.

L’auteur nous met en garde contre la confiscation des révolutions populaires, telle celle qui s’est produite en Iran en 1979. Cette confiscation a été entreprise par une partie du clergé musulman d’obédience chiite. En effet, le régime politique dit « islamique » qui sera instauré en Iran par l’Ayatollah Khomeiny impose le contrôle des religieux sur le fonctionnement du pouvoir politique. Ce pouvoir qui a brisé les élans révolutionnaires des Iraniens a prouvé sa stabilité depuis 38 ans, bien qu’il soit remis en cause par les Etats-Unis et Israël.

Dans ces conditions, les pays arabes se sont engouffrés dans un cycle révolutionnaire dont la réussite dépend de la capacité des nouvelles autorités à briser le cercle de l’économie de rente et de corruption, à briser la stagnation technologique, à diversifier leurs activités économiques hors des secteurs limités du tourisme, du foncier et de la banque et à arrêter le gaspillage des ressources naturelles et la fuite des cerveaux. Ce défi est bien difficile à relever dans le cadre de la globalisation et du libre-échange.

L’auteur récuse d’autre part les concepts de « civilisation » et de « Choc des civilisations » popularisés par Samuel Huntington qui, au XIXe siècle, avait divisé le monde en deux entités imaginaires : les Aryens et les Sémites.
Or, l’avantage de l’Occident depuis la fin de l’Union soviétique, lui permet d’appliquer un droit international à géométrie variable au gré de ses intérêts. Il en va ainsi de l’utilisation du chapitre 7 de la charte des Nations unies, qui permet l’emploi de la force pour régler des conflits géopolitiques. D’autre part, la responsabilité judiciaire des dirigeants occidentaux responsables de l’invasion de l’Irak et de ses prolongements aurait due être engagée. En fait, leurs régimes politiques les ont protégés, ce qui peut être considéré comme une régression démocratique qui se manifeste depuis plusieurs décennies. En effet, depuis la procédure d’impeachment qui a imposé au président américain Richard Nixon de quitter le pouvoir en 1974, les dirigeants occidentaux sont invulnérables alors même que durant les années qui viennent de s’écouler, ils ont souvent agi sur la base d’affirmations mensongères, notamment en Irak, ou de façon discutable dans des sociétés qui ne leur étaient, à l’origine, nullement hostiles comme la Libye et la Syrie.

Dans la conclusion de son ouvrage, Georges Corm estime urgent de changer le paradigme principal dans lequel les sociétés monothéistes se sont enfermées, à savoir cette notion discutable, selon l’auteur, de « Choc des civilisations ». Ce paradigme est fondé sur un antagonisme supposé d’un judéo-christianisme opposé à un arabo-islamisme. Or, le christianisme d’Etat s’est construit en s’opposant au paganisme et au judaïsme et ne peut imposer dans ces conditions au XXIe siècle la notion de valeurs judéo-chrétiennes. Enfin, Georges Corm insiste sur le fait que la civilisation cosmopolite arabo-islamique qui a prospéré au Moyen-Orient et en Asie centrale entre la fin du VIIe siècle et le milieu du XIVe siècle, a bien disparu.

Note :
Georges Corm, Pour une lecture profane des conflits. Sur le « retour du religieux » dans les conflits contemporains du Moyen-Orient, La Découverte, Paris, 2012.

Georges Corm, La nouvelle question d’Orient, Paris, La Découverte, 2017.

http://www.lesclesdumoyenorient.com

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