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Par Romaric Godin 

Qui a sauvé l'euro, François Hollande ou Mario Draghi ?
Qui a sauvé l’euro, François Hollande ou Mario Draghi ? (Crédits : Kai Pfaffenbach)
Dans une interview à Libération, le candidat d’En Marche ! affirme que sans l’union bancaire « l’Europe explosait dans les deux mois ». Une vision contestable.

L’interview d’Emmanuel Macron accordée ce vendredi 24 mars à Libération est sans doute passionnante, mais il en est un élément qui suscite beaucoup de perplexité. Le candidat d’En Marche ! affirme en effet par deux fois que c’est « l’union bancaire » qui a sauvé « l’Europe ». « Sans l’union bancaire, tout aurait flambé », explique-t-il, avant de poursuivre, peu après : « sans l’union bancaire, l’Europe explosait dans les deux mois ».

L’union bancaire évoquée en 2012

Ces remarques sont pour le moins étrange. On ignore exactement ce à quoi l’ancien ministre de l’Economie fait allusion en parlant de « flambée » et « d’explosion ». L’hypothèse sans doute la plus probable est que, pour le candidat, c’est l’union bancaire qui a mis fin à la crise de la dette de la zone euro, seule crise qui, réellement, ait menacé l’union monétaire d’une explosion rapide. Cette vision est-elle crédible ?

Certes, lors du conseil européen du 29 juin 2012, les chefs d’Etats et de gouvernements évoquent l’établissement d’un « mécanisme unique de supervision pour les banques de la zone euro incluant la BCE ». Une fois ce mécanisme prévu, le Mécanisme européen de stabilité pourrait, poursuit le communiqué, « avoir la possibilité de recapitaliser les banques directement ». C’est effectivement le premier pas de l’union bancaire qui vise à briser le lien entre le risque souverain (« d’Etat ») et le risque bancaire. A l’époque, la zone euro est en effet clairement au bord du gouffre.

Les taux continuent à monter

Mais cette décision a-t-elle mis fin à la crise qui, effectivement, est intervenue un mois plus tard ? La réponse est clairement négative. Le taux italien à 10 ans, par exemple, passe entre le 29 juin et le 20 juillet de 5,819 % à 6,166 %. Son équivalent espagnol monte encore plus vite sur la même période : de 6,329 % à 7,267 %, alors même que le communiqué demande à l’Eurogroupe et au MES d’agir vite sur l’Espagne pour maîtriser le risque bancaire. Or, ces deux pays sont alors les « maillons faibles » de la zone euro. On craint qu’ils perdent leur accès au marché qui, alors, compte tenu du poids de leur dette, aurait pu ouvrir la voie à un éclatement de l’union monétaire.

« L’union bancaire », ou du moins son projet n’a donc pas eu un effet apaisant sur les marchés. Et en réalité, à ce moment, personne ne croit qu’un tel projet, nécessitant la mise en place d’une supervision unique nécessairement longue, puisse répondre à l’urgence d’un emballement des marchés qui, depuis deux ans, testent la capacité de la zone euro à mettre en place une vraie solidarité. L’union bancaire n’a pas davantage stoppé la crise européenne que le Mécanisme européen de stabilité, établi au printemps, ou que le pacte budgétaire, annoncé en décembre 2011. Les marchés ne croyaient alors guère à ces machines à gaz européenne.

Mario Draghi a mis fin à la crise, pas l’union bancaire

Ce qui a mis fin à la crise, ce qui a empêché, alors, l’explosion de la zone euro et fait baisser les taux italiens et espagnols, c’est la déclaration de Londres du président de la BCE Mario Draghi, le 26 juillet 2012 au cours de laquelle il se dit prêt à faire « tout ce qu’il faut » (« whatever it takes ») pour sauver l’euro. Il ajoute : « et croyez-moi, cela suffira ». Il confirme alors les rumeurs qui ont déjà fait un peu baisser les taux depuis une semaine. Cette détermination de la banque centrale était clairement ce qui manquait aux marchés. Le 4 septembre, Mario Draghi confirme son action par la mise en place de l’OMT (« Outright Monetary Transactions »), permettant à la BCE de racheter sans limites des bons souverains sur le marché secondaire. La menace de l’OMT sera suffisante, la crise financière de la zone euro s’apaise, même si la crise économique, sociale et politique ne fait que commencer.

Le fruit de la fermeté italo-espagnole

La vision d’Emmanuel Macron est donc fausse et biaisée. Cet été 2012 prouve non pas la grande force de l’action des gouvernements, notamment de François Hollande, dont il est alors le secrétaire général adjoint, mais celle de la BCE. Et si la BCE a pu agir, c’est sous la pression des marchés, mais aussi parce que, au cours de ce même sommet des 28 et 29 juin 2012, deux chefs de gouvernements européens, Mario Monti pour l’Italie et Mariano Rajoy pour l’Espagne, ont exercé une forte pression sur Angela Merkel pour qu’elle accepte ce qu’en Italie, on appelait alors un « bouclier anti-spread ». Les deux hommes ont même menacé de quitter le sommet si on ne les écoutait pas. Ils ont été écoutés alors même que François Hollande ne les soutenait pas et se contentait d’un fantomatique « pacte de croissance » qui s’est révélé n’être qu’un leurre.

On comprend pourquoi Emmanuel Macron préfère donc voir dans l’union bancaire la source de la résolution de la crise. L’OMT est en effet la preuve qu’une opposition déterminée à l’Allemagne peut faire avancer l’Europe dans le bon sens. Or, toute la stratégie européenne du candidat repose sur l’idée inverse, à l’image de celle de François Hollande voici cinq ans : il faut ménager Berlin pour en obtenir des concessions. L’été 2012 et l’évolution de la zone euro depuis semble prouver le contraire…

L’union bancaire inachevée

Et l’union bancaire ? Elle a été fort longue à se mettre en place, preuve supplémentaire que ce n’est pas elle qui a sauvé la zone euro. Du reste, pendant les discussions, la zone euro a connu, en mars 2013, une nouvelle crise bancaire à Chypre. Il a fallu attendre 2014 pour disposer de la supervision unique sous l’égide de la BCE, supervision taillée sur mesure par l’Allemagne pour que l’essentiel de son marché de détail y échappe. Et ce n’est qu’en 2016 que le mécanisme de résolution unique a vu le jour. En revanche, le « troisième pilier », la garantie paneuropéenne des dépôts de moins de 100.000 euros, reste un horizon lointain. Le gouvernement fédéral allemand y voit une « socialisation des risques » et la refuse catégoriquement.

Une union bancaire bien différente du projet initial

L’union bancaire a donc finalement une forme très différente de ce qui avait été établi en 2012. Le MES ne peut intervenir que temporairement et sous fortes conditions. La supervision unique ne prévoit pas de réduire la détention de bons souverains et la dépendance vis-à-vis d’agences de notation qui n’ont guère brillé par leur capacité d’anticipation. La résolution unique doit la priorité au bail-in, faisant payer les créanciers, les actionnaires et les déposants de plus de 100.000 euros. Une méthode employée à Chypre en 2013 et qui pose bien des problèmes macroéconomiques dans la mesure où les créanciers et les déposants peuvent être des ménages et des PME n’ayant pas eu conscience de ces risques. Et comme le troisième pilier n’existe pas, il n’est même pas certain que tous les pays de la zone euro puissent assurer la garantie de 100.000 euros. Ce n’est qu’ensuite que vient la « solidarité », sous la forme d’un fonds auquel les banques cotisent et qui est assez faible (une cinquantaine de milliards d’euros quand le grand fonds de garantie de la crise de 2007-2008 en Allemagne seulement s’établissait à 200 milliards d’euros).

Un fonctionnement peu convaincant

L’union bancaire instaure une très faible solidarité interne à la zone euro et elle n’a guère eu d’impact sur la résolution de la crise. Pire même : pour le moment, le mécanisme de résolution effraie plus qu’il ne rassure. La preuve la plus éclatante en est que la Grèce, le Portugal et l’Italie ont tout fait pour éviter d’y avoir recours. Et Bruxelles a permis dans deux de ces trois cas des aides d’Etat directes. En Italie, notamment, le gouvernement Renzi a craint les effets d’une participation des créanciers particuliers dans un pays où les banques ont souvent vendu leurs obligations comme des « placements sûrs ». Le bon fonctionnement de l’union bancaire et son achèvement reste donc à faire. C’est dire si on est loin de la version délivrée par Emmanuel Macron.

http://www.latribune.fr/

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