François Fillon, la part d’ombre

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Le 15 mars 2017, en meeting au Perthuis, dans le sud de la France.

Toujours dans sa posture de «redresseur en chef» d’une France en faillite, l’ex favori de la présidentielle s’est taillé au fil des attaques une posture de victime des juges – qui vont entendre mardi son épouse -, des médias, et de François Hollande. Mais les révélations sur ses «erreurs» ont dévoilé une tout autre facette de sa personnalité

Le reconnaît-elle encore? Et si François Fillon, 63 ans, n’était plus ce politicien affable, studieux, en prise avec cette France rurale symbolisée par son fief familial et électoral de Sablé-sur-Sarthe? Difficile de ne pas s’interroger en relisant nos notes de 2016, au sortir d’une rencontre avec Anne Méaux, communicante en chef du candidat de la droite à la présidentielle et bouclier malmené de cette «sale» campagne.

«Nous pensions tous que Fillon manquait d’agressivité»

«Fillon a le meilleur programme pour faire enfin changer la France. Il comprend les Français. Il sait les écouter, nous expliquait-elle alors à la maison du Danemark, sur les Champs-Elysées. Mais on a l’impression qu’il ne parviendra jamais à s’imposer. Il semble condamné à buter contre le système». Oui, le «système». Déjà. A l’époque, le terme tant utilisé depuis désigne l’alliance, à droite, pour étouffer celui qui paraît condamné à un rôle d’outsider. Nicolas Sarkozy, l’ancien président qui a tant «humilié» l’unique premier ministre de son quinquennat, jure alors que «Fillon n’y arrivera jamais». Henri Guaino se souvient d’une entrevue fatale dans les bureaux de l’ex chef de l’Etat, rue de Miromesnil: «Nous pensions tous que Fillon manquait d’agressivité, de rage, bref, de « stamina » présidentielle» distillait, venimeuse, l’ex plume de Sarko lors de la présentation de son livre: «En finir avec l’économie du sacrifice» (Ed. Odile Jacob). Nous sommes alors en septembre 2016. La primaire de la droite n’a pas eu lieu. Le sarthois plafonne à… 10% dans les sondages. Guaino, lui, jure qu’il rassemblera les 500 signatures d’élus pour être candidat (ce qui n’arrivera pas). Le monde à l’envers, vu ce qui a suivi.

Le reconnaissent-ils encore ? Ou, plutôt, le connaissaient-ils bien ? Au siège du parti «Les Républicains», dont la grande majorité des cadres a décidé de demeurer fidèle à Fillon après l’ultime refus d’Alain Juppé de se lancer dans la bataille, la question n’est pas écartée. Francine est experte-comptable à la retraite. Militante dans les Hauts-de-Seine, elle s’est battue pour faire élire Pasqua, Sarkozy et même… le très sulfureux Balkany, maire de Levallois-Perret mis en examen pour fraude fiscale. Sa réponse ? «Non, je ne le reconnais plus. Fillon, c’est l’ours devenu lion. Il fait peur car il est prêt à tout». On repose la question pour bien comprendre. Francine nous montre un article de presse. L’on y parle de Charles Millon, l’ancien ministre de la Défense (1995-1997) de Jacques Chirac, banni par la droite pour avoir, en Rhône-Alpes, fait alliance avec le Front national aux régionales de 1998. Il accompagne aujourd’hui le candidat de la droite. Millon-Fillon. Catholicisme, tradition et libéralisme. Le fossé droite-extrême droite n’est plus. Le député PS sortant René Dosière décode: «Fillon s’est retenu pendant quarante ans de vie politique. Il a emmagasiné sa colère. Il a transformé les humiliations subies en combustible. Le pire de sa droite ressort.»

Le tsunami de révélations

Retour sur «l’affaire». Avant le 25 janvier 2016 et les révélations du Canard Enchaîné sur les présumés emplois fictifs de son épouse Penelope et de deux de leurs enfants, François Fillon affiche le profil parfait du conservateur-réformateur. Son manoir de Beaucé-Solesmes, à quatre kilomètres de Sablé-sur-Sarthe – acheté 400 000 euros et aujourd’hui évalué à 750 000 euros, selon sa déclaration à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique – sied à son profil de hobereau républicain. A preuve: le 6 novembre 2016, soit juste avant la primaire de la droite, sa fille Marie, trentenaire, fait le buzz sur internet après son passage dans «Ambition Intime» de M6 consacrée à son père. Les «demandes en mariage» affluent, se félicite ce dernier, meilleur client de l’animatrice Karine Le Marchand. Le magazine people «Gala» met en ligne une vidéo de la propriété. Bref, tout concorde. Le candidat Fillon, fils de notaire, plaît au peuple de droite, aux notables, aux réacs, aux patrons (il fut le plus applaudi lors de l’université d’été du patronat français sur le campus de HEC)… et aux mères de famille qui idéalisent Penelope, son épouse britannique, châtelaine dédiée à ses enfants, férue d’équitation, discrète et si modeste.

Boum. Ce tableau de famille est en fait une grenade que le «Canard» va dégoupiller, et que les images de Penelope quasi-abandonnée, filmées en 2007 par le Daily Telegraph dans un café proche de l’Hôtel Matignon, font bientôt exploser. L’épouse-fidèle ? «Tout le monde s’est tout de suite dit ici qu’elle ne savait peut être rien de toutes ces histoires d’argent. Pour nous, c’était plutôt l’épouse dupée» confesse au Temps l’assistant parlementaire d’un député filloniste. Le politicien soucieux de réduire les dépenses publiques, cette maladie française ? Sitôt après l’avoir lâché le 3 mars, son ex directeur de campagne Patrick Stefanini, austère préfet, lâche à la radio une version des faits moins reluisante. François Fillon, explique-t-il se serait en fait décerné une «augmentation» par le biais de son épouse, en prélevant sur son enveloppe de député de la Sarthe, puis sur celle de son successeur Marc Joulaud (mis en examen à son tour le 24 mars).

L’argent, l’argent, l’argent

Les vannes s’ouvrent. Remontent à la surface de sales rumeurs intimes: jeune assistant parlementaire dans les années 70, le candidat Fillon ne servait-il pas avec zèle son patron, le député sarthois (décédé en 1980) Joël Le Theule, connu pour son homosexualité ? La réhabilitation du manoir de Beaucé (300 000 euros de travaux déclarés) est passée au crible car elle aurait bénéficié d’avantageuses subventions… publiques. Suivent les questions sur les tarifs de ses conférences et de son carnet d’adresse, offerts jusqu’en Russie alors qu’il encore élu de la République (et non retraité). Celles sur les bizarres circuits financiers familiaux qui voient sa fille Marie (soupçonnée comme son frère Charles d’avoir bénéficié d’un emploi fictif au Sénat) rembourser les frais de son mariage. Jusqu’à l’uppercut vestimentaire final, lorsque le «Journal du Dimanche» révèle, à la mi-mars, que l’ancien premier ministre s’est fait régulièrement offrir des costumes sur mesure. Les trois derniers lui auraient été remis, en février (donc en pleine campagne présidentielle) par l’avocat de la «Françafrique» Robert Bourgi. Un avocat éminence grise, parmi d’autres,  du président congolais Sassou Nguesso, réélu en mars 2016 à l’issue d’un scrutin arrangé, mais bien connu comme l’arroseur de la droite française.

«Et alors ?» répond Fillon sur les costumes, avant de les rétrocéder. Oui, et alors ? Philippe Pascot vient de publier «Allez (presque tous) vous faire…» (Ed. Max Milo). Il résume: «François Fillon est simplement entré dans la catégorie des 30% d’élus français qui, selon mes estimations, ont eu à faire avec la justice ou le fisc. Savez-vous qu’une députée PS Sylvie Andrieux (condamnée en novembre 2016 à 5 ans d’inéligibilité) s’est rendue un temps à l’Assemblée avec un bracelet électronique. Quelle image donne-t-on ainsi de la République si un candidat à l’Elysée se retrouve dans une pareille posture?». Cadeaux. Conflit d’intérêts. Soupçons. Une montre suisse «Rebellion Predator», produite par une firme associée aux 24 Heures du Mans, surgit aussi. Son slogan de campagne est modifié dans l’urgence. «Le courage de la vérité» devient «le courage de la volonté» Le sarthois est déshabillé. De la tête aux pieds.

Piégé par ses engagements

La défense véhémente de François Fillon – premier candidat à la présidence mis en examen – n’est guère de nature à dissiper cette part d’ombre. Lui qui avait, avant la primaire, appelé à sa rescousse l’homme du 18-Juin – «Qui pourrait imaginer le Général de Gaulle mis en examen ?» devient, sur le ring, l’homme des coups bas peu étayés. Ses accusations sur l’acharnement des juges, commandités selon lui par l’Elysée, mettent le fait qu’il s’est lui même placé au coeur de tempête en affirmant qu’il renoncerait à la présidentielle en cas de mise en examen, avant de se contredire pour s’en remettre «au seul suffrage universel». Ses avocats, Antonin Levy (fils de l’écrivain Bernard-Henri Levy) et François Sureau, multiplient les demandes de dessaisissement du Parquet national financier mais peinent à mobiliser d’autres confrères, pourtant très critiques du PNF.

Et quid de ses charges contre François Hollande accusé d’avoir constitué un «cabinet noir» et d’avoir ordonné sa «mise sur écoutes» ? «Imaginons que Fillon ait raison et qu’il soit victime d’une conspiration, commente un ex conseiller élyséen. Ce serait énorme. Mais pourquoi alors Fillon lui même demande à être reçu, en 2014, par l’actuel secrétaire général de l’Elysée Jean-Pierre Jouyet, qui fut son ministre, et parle avec ce dernier des dossiers judiciaires de Nicolas Sarkozy? Et pourquoi n’a-t-il jamais dénoncé un complot identique contre Sarko ?». Pause. Un ancien magistrat du Parquet financier nuance: «Il y a quand même une énorme différence que personne ne note. Dans cette affaire, toutes les accusations contre François Fillon portent sur de l’enrichissement personnel, via sa famille. On ne parle pas de financement de parti, ou de campagne. C’est ça qui fait mal. Son apparente addiction à l’argent. Les juges n’ont pas inventé les costumes !».

L’argent. Telle est, au fond, la part d’ombre du candidat Fillon, vainqueur par KO de la primaire du «bling-bling» Sarkozy et de l’austère Juppé. «On peut en penser ce qu’on veut mais en France, l’argent a toujours été un poison pour la République. Elle s’est construite contre la finance et les riches. Regardez ce qui a tant choqué chez Mitterrand à la fin de sa vie: ses amis fortunés…» analyse l’historien Michel Winock, dont le dernier ouvrage «La France Républicaine» (Ed. Robert Laffont) explore les mythes hexagonaux. Pas étonnant d’ailleurs qu’au même moment, le socialiste Benoît Hamon mitraille sur ce sujet l’ancien ministre Emmanuel Macron. Une gauche qui diabolise hypocritement la finance. Une droite toujours soupçonnée de faire le jeu des «deux cents familles». On se souvient de la maxime du président Georges Pompidou (passé par la banque Rothschild) à propos du château corrézien de Jacques Chirac: «Quand on prétend faire de la politique, on s’arrange pour ne pas avoir de château. Sauf s’il est dans la famille depuis au moins  Louis XV». Le châtelain Fillon, qui cultive la nostalgie de la prospérité pompidolienne, aurait mieux fait de ne pas l’oublier.


 En dates:

9 mai 2013: Déclare sa candidature à la présidentielle et se dit favorable à une «primaire ouverte» de la droite

Septembre 2015: Publie «Faire» (Ed. Albin Michel), son livre-programme

20 novembre 2016: Sort en tête du premier tour de la primaire de la droite avec 44,1% des voix

27 novembre 2016: Remporte la primaire haut la main face à Alain Juppé avec 66% des voix. 4,4 millions d’électeurs se sont déplacés

25 janvier 2017: Premières révélations du Canard Enchainé sur les présumés emplois fictifs de son épouse. Début du «Penelopegate». Une enquête préliminaire est ouverte le même jour par le Parquet national financier

26 janvier 2017: Annonce sur TF1 qu’il se retirera en cas de mise en examen. Il revient sur cet engagement le 18 février

6 mars 2017: Manifestation de soutien au Trocadéro, à Paris

11 mars 2017: Le «Journal du dimanche» révèle que le candidat s’est fait offrir pour 13 000 euros de costumes

14 mars 2017: Mis en examen pour «détournements de fonds publics» et «abus de biens sociaux»

26 Mars 2017: Accuse l’exécutif de l’avoir placé sur écoute après avoir avoir dénoncé l’existence d’un «cabinet noir» à l’Elysée

https://www.letemps.ch/

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