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Par Patrick Karam

Guyane : le soulèvement prévisible d'une France d'outre-mer délaissée

Insécurité et chômage ont conduit la Guyane a une grève générale qui a commencé ce lundi. Pour Patrick Karam, cette situation de crise était annoncée, dans un territoire depuis longtemps destructuré et qui a besoin de mesures gouvernementales pour régler la situation.


Patrick Karam, docteur en science politique, a été l’un des acteurs de la crise de 2009 en sa qualité de délégué interministériel à l’outre-mer de 2007 à 2011.


Le président de la République et son gouvernement doivent tirer les conséquences des enjeux de la dégradation de la situation en Guyane qui pourrait conduire à un engrenage aux conséquences imprévisibles et à un embrasement de tous les outre-mer.

La Guyane entre désormais dans un cycle qui rappelle la situation de la Guadeloupe en 2009. En effet, le gouvernement de l’époque n’avait pas su prendre à temps la mesure de la crise et, sur décision du président de la République lui-même, avait dû envoyer en urgence le ministre de l’outre-mer négocier avec les grévistes pour éviter un bain de sang.

Le président Sarkozy avait dû ensuite s’investir personnellement et avait consacré un temps et une énergie infinis pour régler la crise. Il avait décidé de lancer une vaste consultation populaire sur tous les territoires et dans l’Hexagone, sous la forme des États-Généraux des outre-mer, qui avaient accouché de mesures importantes, puis leur avaient donné une visibilité en faisant de 2011 l’année des outre-mer.

Le mouvement social de 2009 et les revendications du LKP sous l’impulsion du médiatique Elie Domota avaient en réalité commencé en 2008 en Guyane sur la question de la cherté de l’essence. Le mouvement avait ensuite fait tâche d’huile. Pourtant, à ses débuts, tout aurait pu être évité. Les élus guyanais, venus en délégation avec les organisations patronales et syndicales à la rencontre du gouvernement de l’époque, en septembre 2008, avaient prévenu que la situation devenait intenable faute d’empêcher la flambée du prix de l’essence au moment où celui-ci baissait dans l’Hexagone. Le refus de les écouter avait conduit à la paralysie de la Guyane par la rue et à une baisse des prix qui allait bien au-delà de la revendication initiale. Le LKP en avait tiré les conséquences et engagé un mouvement social inédit par sa forme et son ampleur et agrégé tous les mécontentements qui avaient conduit à une prise de pouvoir par la rue et un discrédit de la classe politique guadeloupéenne. D’autres territoires ultramarins avaient suivi le mouvement.

Le scénario semble se répéter en Guyane huit ans plus tard avec la circonstance aggravante de l’union sacrée du territoire autour d’un ensemble hétéroclite de revendications portées par des acteurs qui ont débordé le pouvoir politique local, contraint désormais au suivisme sous la pression sociale.

L’obstination du gouvernement comme en 2009 à refuser d’ouvrir les négociations en Guyane même au niveau ministériel malgré les revendications répétées et désormais agrégées de tous les élus guyanais, des 37 syndicats réunis dans l’Union des Travailleurs Guyanais, des agriculteurs, des pêcheurs, des multiples collectifs citoyens, et à la différence de 2009, avec le soutien de tout le patronat, annonce un embrasement généralisé et des risques de métastases dans les autres territoires ultramarins.

Pourtant, depuis plusieurs mois, les grands élus guyanais tiraient la sonnette d’alarme et demandaient des mesures d’urgence sur différents plans. Le président de la Collectivité territoriale de Guyane avait refusé de signer le Pacte d’avenir en raison des dizaines de millions d’euros dont était privée la Guyane par le vote du collectif budgétaire rectificatif de 2016, qui en revoyant l’assiette de l’octroi de mer donnait l’image que le gouvernement donnait d’une main avec le Pacte d’avenir ce qu’il reprenait de l’autre. Les socioprofessionnels avaient également fait part de leurs craintes sur l’application des mesures économiques du Pacte d’avenir, bouffée d’oxygène dont ce territoire si fragile économiquement a plus que besoin. Le coup de force pacifique du Collectif des 500 Frères qui s’est créé pour dénoncer l’insécurité pendant la conférence internationale de la convention de Carthagène à laquelle participait la ministre Royal a signé le départ d’une prise de conscience qu’en raison de l’impuissance des élus, la rue pouvait et devait imprimer des combats et les gagner en étant peu regardant sur les méthodes. Il faut dire qu’avec quatre fois plus d’homicides qu’à Marseille et une dégradation des conditions de sécurité, la Guyane se rapproche de ses voisins brésiliens et guyaniens et dépasse le Surinane en termes de taux d’homicides par habitant.

Le message ainsi délivré aux autres territoires ultramarins aurait des conséquences en chaîne sur leur propre stabilité et comme ce fut le cas en 2009, signerait le début d’un processus de délitement imprévisible quant à ses conséquences, et une perte de légitimité du pouvoir central et des élus qui jusque-là canalisaient tant bien que mal les frustrations collectives.

En s’arc-boutant sur une posture difficilement tenable à terme, (le refus de toute discussion au niveau ministériel), sans faire aucune concession, le gouvernement prend le risque d’être accusé de mettre en œuvre la théorie du chaos et de la violence, pour discréditer le mouvement social et éviter l’engrenage des revendications dans les autres territoires ultramarins et même dans l’hexagone.

Pourtant, ce mouvement, comme celui de 2009, a le mérite de mettre en lumière le profond malaise des sociétés ultramarines lié à l‘échec de 70 années de départementalisation. Le soutien populaire rappelle les différentes révolutions comme celles en Ukraine ou en Géorgie où les peuples réclamaient la considération et une plus grande justice sociale. Et se posent d’abord, le besoin d’un mieux d’Etat dans la question sociale. Les ultramarins ne veulent plus être marginalisés dans la République et ils posent la question de la présence et de l’efficience de l’Etat. Ils revendiquent aussi l’égalité. Les ultramarins se sentent d’abord Français mais la France les considère-t-elle comme des Français faute de véritables plans de rattrapage comme cela a été fait pour la Corse.

Sur ce malaise, surfent des groupuscules qui s’interrogent sur l’appartenance à l’ensemble français. «Ne vaudrait-il pas mieux être indépendant? N’irions-nous pas mieux?» C’est une arrière-pensée par laquelle on voudrait montrer la faillite de l’Etat, donc de sa politique d’intégration de la Guyane dans la République.

Il est grand temps pour le gouvernement d’assumer ses responsabilités. D’abord à court terme avec des ministres responsables qui répondent à la demande unanime des acteurs guyanais et se rendent sur place pour trouver une sortie honorable avant qu’ils ne soient contraints à le faire avec un prix politique plus lourd en raison d’une situation détériorée par les débordements violents et le risque d’embrasement généralisée en cas de bavures des forces de l’ordre.

Il faut ensuite considérer la légitimité des demandes de remise à plat du système car depuis soixante dix ans et la départementalisation, malgré les progrès, on est loin du compte. Les DOM souffrent de chômage, de vie chère et de pauvreté, et d’injustice aussi.

Le temps est venu de tourner la page et de changer de perspective.

Et d’abord, il faut en finir avec le fantasme des outre-mer assistés

Les territoires d’Outre-mer sont victimes d’une grande imposture qui consiste à asséner comme une vérité le fait qu’ils «coûteraient cher à la France».

La seule comparaison de l’effort total net de la nation pour les outre-mer en 2013, 22,5 Mds d’euros, soit 2,2% des 1000 milliards de dépenses de l’Etat et de la sécurité sociale, pour 4% de la population, démontre le fantasme de l’assistanat.

Certains territoires reçoivent d’ailleurs moins de crédits publics que la moyenne nationale par habitant, comme La Réunion qui perçoit 5% de moins et qui a vu ses transferts régresser de 17% en 5 ans.

S’agissant des emplois publics, 8,16% de la population, ils sont plus élevés d’un point que la moyenne nationale, mais c’est le cas aussi pour d’autres régions hexagonales comme le Limousin (8,19%).

L’Outre-Mer en queue de développement

Les outre-mer se situent toujours en queue de peloton des territoires nationaux.

La situation économique et sociale demeure précaire: en 2009-2012, le PIB/habitant dans les DOM représentait, en moyenne, 62 % du niveau de l’hexagone, soit 83,2 % de la région métropolitaine la plus pauvre (Picardie) en 2012. Il s’échelonnait dans les quatre DOM «historiques», entre la moitié (Guyane) et les deux tiers (Martinique: 68,5 %) de la moyenne hexagonale et seulement 25,7 % de ce niveau à Mayotte (2011).

Le chômage intolérable touche plus d’un actif sur cinq dans chaque département, avec un record à La Réunion (29 %). Les taux de chômage des jeunes (enquête emploi 2013) se situent entre 37,4% à Mayotte, 60,6% à La Réunion et 68,2 % en Martinique, contre 24,6% dans l’hexagone. Les quatre DOM «historiques» concentrent 6,7 % du total des chômeurs inscrits depuis plus d’un an, pour 2,9 % de la population.

Le taux de pauvreté est trois et quatre fois plus élevés que dans l’hexagone: il s’établit par exemple à 42 % en 2010 à La Réunion, contre par exemple 24,8 en Seine-Saint-Denis en 2011.

Les retards sont considérables en matière de santé (retard de 23 ans à La Réunion en terme de baisse de la mortalité infantile en 2011 ; retard de 27 ans en Martinique ; de 39 ans à Mayotte!).

Un plan pour l’égalité réelle en une génération

C’est pourquoi pour compléter les évolutions liées à l’égalité politique de 1946 et l’égalité sociale de 1996, j’ai plaidé inlassablement auprès du président de la république dans mes fonctions de premier président du Conseil Représentatif des Français d’Outre-mer (CREFOM) pour une loi d’égalité économique réelle et des plans de convergence pour la mettre en oeuvre qui répondraient aux aspirations de générations d’ultramarins d’atteindre une égalité dans tous les indicateurs par rapport à la moyenne hexagonale en moins d’une génération.

Après un lobbying sans relâche, une loi fourre-tout a finalement été adoptée en fin de mandat qui comporte de multiples mesures, véritable catalogue de différentes revendications, de nature et de niveau différents, sans véritable perspective, ni hierchisation.

C’est un premier pas encourageant qui dans la durée apportera un mieux. Mais en chemin, l’essentiel a été oublié et il faudra reconstruire avec les gouvernements qui se succéderont une véritable perspective par une loi-cadre qui devrait fixer à l’État une obligation de résultat sur des objectifs d’amélioration de la convergence avec le standard hexagonal en une génération, mesurés par l’unique revenu par habitant et pas un ensemble de critères qui n’aboutiront qu’à «noyer le poisson» et pourront être facilement contournés en raison de leur imprécision.

Aux moyens et délais pour y parvenir, il faut clairement ajouter le contrôle strict des obligations par une autorité réellement indépendante, avec saisine et vote du parlement en cas de retard, publication des éléments et création d’un droit opposable collectif qui obligeraient tout gouvernement à rester dans la cadence ainsi déterminée.

Cette exigence d’égalité réelle, la France la doit à l’Outre-Mer. C’est aussi son intérêt. Il ne saurait y avoir de territoires durablement délaissés. On ne peut plus accepter au XXIème siècle une situation d’inégalité collective qui différencie, discrimine et condamne selon que soit né en outre-mer ou dans l’Hexagone.

http://www.lefigaro.fr

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