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Par Arnaud Benedetti

Emmanuel Macron, le début de la fin ?

Emmanuel Macron a tenu à La Réunion un meeting en demi-teinte, avant de déclarer que la Guyane était une île. Pour Arnaud Benedetti, la stratégie de communication du candidat est en train de se fissurer.


Arnaud Benedetti est professeur associé à l’Université Paris-Sorbonne et coauteur de Communiquer, c’est vivre (entretiens avec Dominique Wolton, éd. Cherche-Midi, 2016), et de La fin de la Com (éditions du Cerf, 2017)


Macron est-il en passe de perdre la main? Nonobstant sondages favorables, commentaires médiatiques flatteurs et ralliements prometteurs, tout se passe comme si la séquence que traversait le jeune inspecteur des finances laissait entrevoir des failles qui révèlent tant les fragilités d’une personnalité que les limites d’une stratégie. La personnalité tout d’abord: celle-ci est la clef de voûte d’une élection qui se joue aussi sur la perception d’une psychologie, le test d’un caractère , la certification de qualités présupposées. Les opinions, ces variantes mesurables et «sociologisées» des peuples, agissent comme autant de tamis qui en viennent à profiler les candidats…

De ce point de vue une récente étude qualitative parue dans le Journal du Dimanche a souligné que pour une majorité de français (52%) Emmanuel Macron ne rassure pas. L’inquiétude qu’il suscite influe fort logiquement sur l’appréhension de son aptitude à habiter la fonction qui ne remporte pas non plus l’adhésion des sondés. Quand bien même le candidat pourrait toujours certes se rassurer en observant que ses concitoyens lui accordent majoritairement une proximité vis-à-vis de leurs préoccupations ainsi qu’une capacité à réformer le pays, sa personnalité interroge. Cette interrogation ouvre aussi une explication à la cristallisation relative, quoiqu’en progrès, des intentions de vote les plus fermes et les plus déterminées en sa faveur. Il existe à vrai dire un mystère Macron, un «je-ne-sais-quoi et presque rien» d’instable, d’inachevé qui entretient comme «l’ombre d’un doute»… Les Français, peuple d’épargnants, peuvent aimer l’aventure mais instruits par leur propre histoire ils la préfèrent très généralement dans la fiction, dans les romans d’Alexandre Dumas ou de Jules Verne , plus rarement quand il s’agit de s’y adonner eux-mêmes.

À plusieurs reprises ces derniers jours, le leader d’En Marche! est venu corroborer malgré lui le voile de scepticisme qui enveloppe son comportement, son positionnement et son projet. Alors que des sondages instantanés le consacraient comme le «vainqueur» du premier débat présidentiel , une partie de la presse étrangère estimait que sa prestation l’avait plutôt desservi. Les réseaux, quant à eux, ne manquaient pas de bruisser avec ironie sur ses accords explicites et répétitifs avec François Fillon tout en moquant des agacements trahissant pour nombre de «twittos» une fébrilité et une nervosité peu maîtrisée. Très vite sur le sismographe ultrasensible de la campagne s’évanouissaient les premières appréciations positives postdébats, lesquelles se modéraient au fur et à mesure du retour à la campagne de terrain.

Coup sur coup l’échec patent du meeting réunionnais et la gaffe géographique relative à une Guyane soudainement devenue insulaire dans la bouche de l’ancien ministre de François Hollande, alimentaient cette impression de trou d’air que les ralliements de quelques figures socialistes essentiellement, plus rarement à droite (et encore le plus souvent retirées de la politique active pour ces dernières) ne sauraient combler. Par-delà sa personnalité, c’est bien la stratégie de Macron qui interpelle. Trop de com’ finissant par tuer la com’, cette dernière, hypervisible, apparaît crûment pour ce qu’elle est: la seule cohérence d’un homme dont la ligne brisée sur les marches de la droite et de la gauche ne parvient pas à stabiliser un projet, encore moins à offrir un contenu autre que… «communicant». À La Réunion dans une île socialement souffrante, le télé évangélisme souriant et artificiellement participatif a fini par vider les rares travées occupées par un public clairsemé. Images terribles, peu reprises en boucle par les chaînes info mais «viralisées» par les médias sociaux, et qui renvoient implicitement à ce soupçon de vide qui lancinant accompagne la démarche du jeune postulant à l’Elysée. Le lapsus guyanais, quant à lui, au moment où la région s’enflamme relèverait de l’insignifiance s’il ne contribuait à entretenir des réserves sur la dimension «présidentiable» de l’impétrant à l’heure où la digitalisation subvertit toujours plus l’assurance des hommes publics en les exposant en temps réel à leurs contradictions, leurs oublis, leurs imprécisions et parfois leurs lacunes.

Au fond ce sont les limites de la com’ qu’éprouve soudainement Emmanuel Macron: confronté à l’extrême visibilité il en subit tous les risques ; s’efforçant de toujours plus contrôler et scénariser ses apparitions, son comportement en est d’autant plus disséqué et scanné, laissant peu de places désormais à l’indulgence et à l’inattention des observateurs ; s’adressant prioritairement aux médias, il en oublie le peuple. À trop vouloir embrasser tous les codes de la com’ du médiatiquement lisse et correct, il en oublie aussi la politique… Ce qu’a contrario le vieil animal des tréteaux électoraux, Jean-Luc Mélenchon réintroduit non sans gourmandise: le peuple et la politique, ces deux grandes figures de la mythologie nationale, égrènent de toute part la narration du héraut de l’insoumission. Les mobilisations physiques réussies de sa manifestation pour une mythique VIe République et son meeting de Rennes viennent aussi rappeler, par contraste avec les démonstrations formatées et un tantinet kitchissimes du jeune favori des sondages et des médias, que la politique se fait aussi avec des gens, des foules, de la sueur et des cris, des colères et des sentiments, tout ce que la com’ aseptisée du jeune Macron tend à tenir à distance, voire à exfiltrer, pour ne pas dire évacuer… Là où le communicant paraît s’essouffler, si ce n’est stagner, le politique regagne du terrain, relance sa campagne, redonne à entendre ce qu’est la rhétorique tribunitienne, incarne une histoire de chair et d’os ; il fait en quelque sorte ce qu’on attend de lui: de la politique! Et tout laisse à penser que cette élection sera politique ou ne sera pas…

http://www.lefigaro.fr

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