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Sylvain Cypel 

David Friedman, l’homme choisi par Donald Trump pour devenir l’ambassadeur des États-Unis en Israël, a été confirmé jeudi 23 mars à ce poste après le vote du Sénat en sa faveur par 52 voix contre 46. Ce financier de la colonisation partage les vues de l’extrême droite religieuse et ultranationaliste israélienne. Il est aussi connu pour son usage immodéré de la réthorique transformant tout adversaire de la politique israélienne en réincarnation du désir d’extermination des juifs, et tout juif s’opposant à cette vision paranoïaque en « suppôt » du nazisme.

https://i1.wp.com/orientxxi.info/local/cache-responsive/cache-560/a56f68f91eb1d009a3979943abbf1ff4.jpgAmbassade des États-Unis à Tel-Aviv. Krokodyl, 2008.

Le « bâtiment Friedman » est l’un de ceux qui forment le lycée pour filles Raaya. Quand on y entre, une plaque apposée au mur permet d’en comprendre le motif. Il est « dédié par David et Tammy Friedman en l’honneur de leurs parents ». On est à Beit El (« La maison de Dieu »), une colonie religieuse de 6 000 habitants en Cisjordanie, à 15 kilomètres de Jérusalem. Le donateur du bâtiment, David Friedman — en allemand, « homme de paix » — est le nouvel ambassadeur à Tel-Aviv nommé par Donald Trump. Beit El est un fer de lance en Cisjordanie des colons religieux les plus extrémistes d’Israël. Aux dernières élections, deux partis d’extrême droite y ont regroupé 97 % des suffrages, dont près de 60 % sont allés au Foyer juif, la seconde formation de la coalition gouvernementale israélienne. Le Foyer juif prône l’annexion de la Cisjordanie à Israël (l’autre parti, lui, développait un discours anti-arabe d’un racisme assumé).

En vérité, ce bâtiment Friedman n’aurait jamais dû rester en l’état. Car en 2002, la Cour suprême israélienne avait ordonné sa démolition. Motif : il avait été construit dans un quartier du bourg nommé Oulpana, sur des terres appartenant à des Palestiniens. À vrai dire, toute la colonie de Beit El, fondée en 1977, a été érigée sur des terres détenues par des Palestiniens qui en ont été dépossédés. Comme dans l’immense majorité des cas, les terrains avaient d’abord été réquisitionnés par l’armée pour des raisons supposément « sécuritaires », puis rapidement octroyés, ensuite, aux colons. Mais, allez savoir pourquoi, cette fois — fait très rare —, les propriétaires palestiniens étaient parvenus à faire entendre leur droit en Cour suprême sur certains lots. Une vingtaine de bâtiments ont donc été détruits, mais l’immeuble Friedman, comme neuf autres, a été épargné. Depuis, la famille expropriée, les Kassem, poursuit son action en justice. Ses chances de succès semblent infinitésimales.

Chroniqueur d’une radio extrémiste

La construction du bâtiment Friedman, comme celle de plusieurs autres, avait été financée par de généreux donateurs résidant fort loin de là, les Amis américains de Beit El. Il s’agit d’un organisme privé de collecte de fonds aux États-Unis qui « injecte annuellement plusieurs millions de dollars dans cette colonie »1. David Friedman en était jusque très récemment le président. Et en plus de ses activités d’administrateur des « Amis » de la colonie, il a personnellement contribué au financement de son école rabbinique, sa yeshiva, dont le rabbin fondateur Zalman Melamed fut un important dirigeant du Bloc de la foi, longtemps émanation politique du sionisme religieux colonial. Après les accords d’Oslo en août 1993, le rabbin Melamed fut l’un des plus virulents dénonciateurs du premier ministre Yitzhak Rabin jusqu’à son assassinat deux ans plus tard, lançant ses anathèmes contre quiconque enfreindrait la « loi juive » et s’aventurerait à abandonner aux Palestiniens le moindre centimètre carré de la « terre d’Israël ». Ce rabbin est aussi le fondateur d’Aroutz 7, la radio des colons les plus extrémistes, dont Friedman a été des années durant — et jusque récemment encore — l’un des chroniqueurs les plus assidus.

Voici donc l’homme que Donald Trump a choisi pour être l’ambassadeur « extraordinaire et plénipotentiaire » des États-Unis en Israël. Il l’a fait, certes, pour remercier celui qui a été son avocat spécialisé dans les faillites financières et les mille façons d’échapper au paiement de ses dettes (Trump a connu six banqueroutes de ses casinos entre 1991 et 2009). Mais égalementen toute connaissance de cause sur le plan politique. Car Friedman incarne une tendance certes minoritaire, mais la plus active au sein du judaïsme américain, en faveur de la colonisation à outrance des territoires palestiniens occupés et hostile à tout compromis territorial. Cette tendance est incarnée par la Zionist Organisation of America (ZOA), dirigée par Morton Klein, qui entretient d’excellentes relations avec le mouvement politique dit « suprémaciste blanc » incarné par le site Breitbart News et son dirigeant, Steve Bannon, désormais conseiller stratégique de Donald Trump. Elle est également proche des milieux évangélistes « sionistes chrétiens », dont l’une des figures les plus marquantes est Pat Robertson, fondateur de la Christian Coalition of American, qui a multiplié les propos racistes envers les musulmans.

Avec les chrétiens évangélistes, la ZOA a mis en place un vaste réseau de financement qui verse des dizaines de millions de dollars chaque année aux colonies israéliennes les plus radicales installées dans les territoires palestiniens2. Parmi les généreux donateurs de Beit El, par exemple, ont figuré non seulement David Friedman, mais aussi Donald Trump lui-même en 2003, pour 10 000 dollars, et Charles Kushner pour 38 000 dollars. Kushner n’est autre que le père du gendre de Donald Trump, Jared Kushner, qu’il a nommé haut conseiller à la Maison Blanche. Son père Charles a par ailleurs versé personnellement 264 500 dollars aux organismes privés israéliens de colonisation3.

La venue annoncée du Messie

Politiquement, cette tendance à laquelle adhère Friedman représente une fraction qui a toujours existé idéologiquement au sein du mouvement sioniste, mais qui est longtemps restée très marginale, ne voyant son influence politique et sociale commencer d’enfler qu’après la guerre de juin 1967 et la conquête israélienne des territoires palestiniens. Et elle a pris un essor particulièrement notoire depuis une génération. Cette tendance réunit le nationalisme le plus intransigeant à une croyance religieuse mystique qui fait de la renaissance étatique d’Israël un prélude à la reconstruction du royaume de David et du Temple, avant la venue annoncée du Messie. En Israël, son représentant politique n’est pas Benyamin Nétanyahou, le chef du gouvernement et du Likoud, mais Naftali Bennett, le chef du Foyer juif, le parti religieux colonial. Malgré les ambitions en compétition des deux dirigeants, les passerelles sont nombreuses entre les deux formations.

Plus encore que le Likoud, qui est un parti plus diversifié, la tendance que dirige Bennett est caractérisée par la violence de son hostilité aux droits des Palestiniens. C’est en son sein que se retrouvent beaucoup de ceux qui coupent leurs oliviers et leurs citronniers, bouchent leurs puits ou mènent des ratonnades régulières contre des paysans palestiniens pour les pousser à abandonner leurs terres. On retrouve aussi parmi eux les plus prompts à qualifier d’« antisémite », si ce n’est de « nazi », à la fois tout adversaire et toute critique d’Israël — y compris lorsqu’il ou elle viennent d’autres juifs. Enfin, leur mépris pour l’État de droit est sans limite. Ils sont à l’initiative de la plupart des récentes propositions destinées à faire taire toute voix dissidente dénonçant le colonialisme israélien, comme cette loi, initiée par le Foyer juif et votée en première lecture le 6 mars par 46 voix contre 28 au Parlement, qui entend interdire l’entrée du pays à quiconque appelle au boycott d’Israël ou des produits issus des colonies israéliennes.

Lors de son audition devant la commission des affaires étrangères du Sénat le 16 février dernier, Friedman a été accueilli par des manifestants, certains partisans de la cause palestinienne, d’autres représentant des organisations juives très hostiles à ses positions. Tous n’ont cessé de rappeler ses déclarations et attitudes les plus outrageantes. Auparavant, cinq anciens ambassadeurs américains en Israël avaient publié un texte commun demandant instamment à la chambre haute de ne pas valider sa nomination4. Il est vrai que Friedman, à plusieurs reprises, a exprimé son hostilité à l’instauration d’un État palestinien, comme il a récusé toute évacuation de colons israéliens et envisagé de retirer leur citoyenneté au 1,2 million de Palestiniens vivant dans les frontières internationalement reconnues d’Israël.

Dans ses chroniques pour Aroutz 7, l’homme a dénoncé à de multiples reprises « une centaine d’années d’histoire de l’antisémitisme du département d’État américain » (celui-là même qui est devenu son employeur), avant d’accuser l’ex-secrétaire d’État John Kerry et le président Obama d’« antisémitisme flagrant ». En revanche, lorsqu’un homme comme le conseiller spécial de Trump Steve Bannon, un suprémaciste blanc avéré, est fortement soupçonné d’antisémitisme, Friedman ne trouve rien à redire et traite de « crétins » les dirigeants de la Ligue anti-diffamation, le principal organisme de lutte contre l’antisémitisme aux États-Unis, pour avoir répercuté les accusations d’antisémitisme à l’égard de Bannon. Bref, Friedman ne connait que des antisémites progressistes et n’a « pas d’ennemis à droite ».

« Suppôts du nazisme »

D’ailleurs, ses attaques les plus détestables, Friedman les a réservées à J Street, le lobby pro-israélien de la gauche dite « pacifiste » aux États-Unis, favorable à une solution négociée du conflit israélo-palestinien. Ses membres sont « bien pires que des kapos »5, a-t-il déclaré durant la campagne présidentielle. Les « kapos » étaient des détenus dont les nazis faisaient leurs auxiliaires dans les camps de la mort, avant de les liquider eux aussi. Ce faisant, Friedman n’en était pas à sa première offense nauséabonde de ce type. Dans un article publié en 2015, tout entier consacré à sa détestation des « juifs progressistes », il avait déjà écrit : « malheureusement, jusqu’aux kapos sous le régime nazi et en remontant bien avant, il y a toujours eu dans l’histoire une minorité de juifs trahissant les leurs »6.

Cette rhétorique, transformant tout adversaire en la réincarnation du désir d’extermination des juifs et tout juif s’opposant à cette vision paranoïaque en un « suppôt » du nazisme, conscient ou imbécile, n’est pas neuve en Israël. Mais elle atteint des proportions effrayantes, et elle est essentiellement répandue au sein de la fraction coloniale la plus activiste du pays (même si elle dépasse amplement ses seuls rangs). Qui a oublié des affiches montrant Yitzhak Rabin et Shimon Pérès en casquette et uniforme nazis lors de manifestations contre les accords de paix de Camp David en 1994-1995 ? Ou ces colons évacués de Gaza en 2006 par le gouvernement d’Ariel Sharon qui s’habillaient d’un uniforme rayé de déporté affublé d’une étoile jaune ? Dans les deux cas, ces analogies indignes avaient la même origine : le camp des colons ultranationalistes religieux et leurs rabbins. Ceux-là mêmes que Friedman et ses émules américains ont financés depuis des années et financent toujours.

Devant la commission sénatoriale, le désormais ambassadeur a dit « regretter » certaines de ses formulations qu’il a mises sur le compte d’une « campagne présidentielle très chargée », sans pourtant les désavouer ; et il a assuré connaître « la différence entre la rhétorique partisane et une affectation diplomatique ». Il a également promis de « vendre les affaires » qu’il détient en Israël — dont on ne sait pas en quoi elles consistent — hormis un penthouse personnel à Jérusalem et une boutique de vins et spiritueux. Des investissements dans des start-ups sécuritaires israéliennes ont été évoqués, sans recevoir à ce jour de confirmation.

Les sénateurs se sont visiblement satisfaits de ces assurances. Au fait, le 1er février, le gouvernement israélien a avalisé la construction de 3 000 appartements supplémentaires en Cisjordanie, dont 300 dans la colonie de Beit El. Selon la presse israélienne, une vingtaine devraient être financés par les Amis américains de Beit El, l’association que David Friedman a présidée jusqu’à très récemment.

1Judy Maltz, «  Inside the Religious West Bank Settlement That Forged President Trump’s Israel Policy  », Haaretz, 17 janvier 2017.

2Voir Uri Blau, «  U.S. Donors Gave Settlements More Than $220 Million in Tax-exempt Funds Over Five Years  », Haaretz, 7 décembre 2015.

3Promoteur immobilier, comme Trump, Charles Kushner a fait quatorze mois de prison en 2005-2006 après avoir reconnu quatorze délits de fraude au financement électoral et d’évasion fiscale.

4Il s’agissait de Thomas Pickering, Dan Kurtzer, Edward Walker, James Cunningham et William Harrop. Sollicité, Martyn Indyk, patron du secteur Proche-Orient à la Brookings Institution et proche de l’American Israel Public Affairs Committee (Aipac), a refusé de s’associer à cette pétition.

5David Friedman, «  Read Peter Beinart and you’ll vote Donald Trump  », Aroutz Sheva, 6 mai 2016.

6David Friedman, «  Liberal Jews : Easy to Love, Hard to Like  », Aroutz Sheva, 30 juillet 2015.

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