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par Blaise Magnin, Henri Maler

Des candidats à priver de parole, voire à priver de candidature ?

L’élection au suffrage universel d’un Président de la République, quasi inamovible pendant la durée de son mandat, est-elle aussi démocratique qu’elle le paraît ? En juger n’est pas du ressort de la critique des médias telle que nous la comprenons. La méthode des parrainages nécessaires à la présentation d’une candidature est-elle aussi démocratique qu’on le prétend ? Ce n’est pas à notre critique des médias de le dire. Mais dans le cadre de ces dispositions institutionnelles, les règles établies par le CSA et leur interprétation par les grands médias est-elle acceptable ? La réponse est négative. Le pluralisme comptable distingue une période d’équité dont les critères sont arbitraires et une période d’égalité, réduite à une quinzaine de jours : cette comptabilité ne repose sur aucun principe démocratique digne de ce nom, c’est-à-dire respectueux du droit des minorités dont seuls les résultats du scrutin – et non les sondages – permettent précisément d’établir sans contestation possible ce qu’elles représentent, du moins électoralement.

Vigoureusement contestée, notamment par Nicolas Dupont-Aignan qui a, spectaculairement, quitté le journal télévisé de TF1 pour marquer son courroux, l’émission « Le Grand Débat » ne réunissait que cinq candidats. De quoi réjouir quelques « grands » journalistes mobilisés contre les « petits » candidats.

Reléguer les « petits » candidats

Ainsi, le 19 mars 2017, la veille du « grand débat » et le jour même où Le Journal du Dimanche publie quatre pages consacrées à Emmanuel Macron, son directeur de la rédaction, Hervé Gattegno, également éditorialiste à RMC et BFM-TV, délivre un fulgurant message, cette fois dans un bavardage matinal sur Europe 1. Objet de ce message ? donner sa bénédiction au choix de TF1 de n’inviter lors du premier débat pour la présidentielle que les cinq « gros » candidats.

Wendy Bouchard : « Les cinq favoris qu’a choisis d’inviter TF1 et non pas les onze candidats officiellement en lice. Alors, on sait que tout cela fait polémique et on peut le comprendre au nom de l’égalité du temps de parole. Mais vous, vous pensez que cinq, c’est la bonne solution, Hervé Gattegno ».

Hervé Gattegno : «  Évidemment que oui. Si on veut un débat sérieux, un débat où on aborde les vrais thèmes, il faut se concentrer sur les candidats qui peuvent prétendre vraiment gouverner le pays. Vous savez, avec onze candidats, dont un complotiste, deux trotskistes et celui qui veut coloniser la planète Mars, ce n’est plus un débat, c’est un jeu télévisé. C’est à dire que c’est au mieux Question pour un champion, au pire, Le Maillon faible. Donc, ça ne veut évidemment pas dire que les autres candidats, ceux que l’on appelle les ’’petits candidats’’, n’aient pas droit à la parole dans d’autres cadres, y a des règles pour ça ; et d’ailleurs en France, ces règles sont exagérément contraignantes et même un peu bureaucratiques. Comparé aux autres grands pays, cinq candidats pour débattre des grands enjeux de l’élection, c’est déjà beaucoup. Il ne faut pas confondre la démocratie et la cacophonie  ».

Marquons un temps d’hésitation : faut-il dire « hypocrite » ou « faux cul » ? Le subtil éditorialiste multicarte célèbre ici les épousailles de deux arguments. Selon le premier, onze candidats pour un même débat, c’est beaucoup trop. Peut-être… Mais d’autres modalités étaient envisageables qui permettent de confronter à égalité tous les candidats. Peu importe à notre garde-frontières, car son premier argument en dissimule un second : disqualifier par avance, toute morgue dehors, quelques-uns des « petits » candidats. On concédera, certes, qu’ils pourront disposer d’un droit à la parole selon d’autres règles, mais c’est pour contester immédiatement ces règles « exagérément contraignantes et même un peu bureaucratiques », non sans affirmer que cinq candidats, c’est beaucoup, et suggérer sans doute que c’est beaucoup trop. Il est vrai que pour éviter de « confondre la démocratie et la cacophonie », Hervé Gattegno n’envisage pas de limiter les temps d’antenne des éditocrates et leurs bavardages inspirés, notamment sur les chaînes d’information en continu !

Empêcher l’existence même des « petits » candidats ?

Pourquoi le dissimuler ? Bien qu’Acrimed ne soutienne aucun candidat, certaines candidatures ne bénéficient d’aucune sympathie (c’est un euphémisme) parmi nos adhérents et nos sympathisants. Mais, à la différence de quelques géants de l’éditocratie, nous ne ferons pas le tri et nous ne préconiserons pas leur élimination, à la différence de Christophe Barbier qui s’y emploie en toute franchise dans un éditorial du 22 mars.

Drapé dans l’écharpe rouge de son arrogance, il propose de réformer radicalement les conditions d’accès au débat démocratique pour les rendre totalement inaccessibles à celles et ceux qui n’ont pas ses faveurs. Mais avant de formuler ses lumineuses propositions pour un malthusianisme démocratique radical, Barbier s’insurge – c’est le titre – contre « l’agaçante jérémiade des “petits”  » et laisse libre cours à un mépris qui n’épargne personne :
– ni les « petits » candidats forcément «  inutiles  », dont les protestations relèvent d’une «  râlerie de boutiquier qui refuse de reconnaître que ses produits sont mauvais et que son magasin est ringard » et qui assument le risque de faire perdre les candidats légitimes ;
– ni les maires qui leur ont apporté leur parrainage, car ce sont « des élus que motivent la crédulité autant que la charité, la naïveté autant que l’équité » ;
– ni les électeurs qui leur accordent leurs suffrages, puisque «  les ouvriers en voie d’extinction hurlent avec l’extrême gauche » et que « le peuple prend goût au triomphe de l’engouement, au règne du caprice  ».

Un chapelet de sarcasmes et de qualificatifs dédaigneux sur lequel nous ne nous étendrons pas en détail tant il relève d’un genre éditocratique connu, ressassé et… éventé [1].

Mais si l’éditocratie est unanime, ou presque, pour déplorer la profusion de candidats, et, surtout, l’obligation de leur donner la parole, rares en revanche sont les ténors médiatiques à oser préconiser ouvertement des méthodes légales d’endiguement démocratique et de restriction du pluralisme électoral… Christophe Barbier, lui, n’a pas ce genre de pudeur, et tient visiblement en si haute estime le jugement de Christophe Barbier, qu’il explique comment évincer les candidats qui, ne cadrant pas avec l’idée qu’il se fait d’une élection présidentielle, indisposent Christophe Barbier. Le programme de ce faux candidat est impressionnant : suppression «  des primaires ouvertes, trop soumises aux effets de mode et aux embardées utopistes » ; « parrainage obligatoire pour les élus nantis du privilège de signature, mais relèvement du seuil à 2 000, voire 5 000 paraphes  » ; suppression du «  remboursement des frais de campagne » ; obligation « d’investir 577 candidats aux législatives ».

Quelle que soit l’opinion que l’on porte sur elle, cette proposition revient à assurer le monopole de l’élection présidentielle à une poignée de professionnels de la politique. À ce titre, elle est significative de ce que Christophe Barbier représente jusqu’à la caricature : un professionnel des médias qui outrepasse systématiquement les fonctions du journaliste, qu’informer n’intéresse pas, qui se croit fondé à commenter et intervenir dans le débat public à tout propos, tout à tour militant, consultant, voire responsable politique ; un chien de garde, en somme, qui doute si peu de sa propre légitimité qu’il entend circonscrire le périmètre de la vie politique aux frontières de ses propres opinions !

Ah ! Si Christophe Barbier était Président !

[1Voir par exemple « Présidentielle 2017 : Le Monde remporte la palme du mépris pour les « “microcandidats” ».

http://www.acrimed.org/

 

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