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Derrière le ralliement de Manuel Valls au candidat d’En Marche !, et tout ce fatras d’une vie politique en décomposition, il y a la sourde puissance d’un mouvement de fond qui bouleverse les sociétés occidentales.

Il y a les hommes, leurs rêves de puissance et de gloire, leurs petits tas de haine et leurs coups de poker. Et puis il y a les grands mouvements de l’Histoire, bouleversements anthropologiques et civilisationnels, révoltes des peuples et révolutions technologiques. On commente depuis mercredi le ralliement de Manuel Valls à Emmanuel Macron – qui n’en est pas un, dit-il, mais qui y ressemble fort – qui met fin, en tout cas, à la pénible agonie du Parti socialiste. Mais derrière la mort du parti du Congrès d’Épinay, derrière la «clarification» qu’espèrent tous ceux qui avaient applaudi au «tournant libéral» non assumé de François Hollande, tous ceux qui communient dans la vénération du SPD allemand, de Gerhard Schröder et des politiques de compétitivité salariale par la politique de l’offre et l’asphyxie commerciale des voisins, derrière la gêne d’un Emmanuel Macron-Dorian Gray peu empressé de voir apparaître sous ses traits de séduisante nouveauté le repoussant visage de trente ans d’errances des gouvernants, derrière tout ce fatras d’une vie politique en décomposition, il y a la sourde puissance d’un mouvement de fond qui bouleverse les sociétés occidentales.

Le Parti socialiste, plus que tout autre sans doute, paye de n’avoir jamais analysé les évolutions du capitalisme qu’il s’était pourtant donné pour vocation de combattre. Bien au contraire, c’est au moment où il changeait radicalement de nature que, fort de la stratégie de l’union de la gauche puis de l’effondrement du communisme, il s’est rallié sans jamais l’assumer pleinement à une «économie de marché» dont il ne voyait pas la véritable nature.

Au tournant du XXIe siècle, l’alliance du numérique et du libre-échange a produit des puissances aspirant à dépasser les États, ces émanations de la souveraineté des peuples.

L’héritier de la vieille SFIO ne meurt pas seulement d’être passé de Jaurès à Cambadélis, il nous démontre surtout que les mutations du capitalisme et sa constitutionnalisation dans les traités de l’Union européenne ne pouvaient que mettre en porte à faux une gauche dont le combat devait être l’émancipation des peuples et des citoyens. Qui, dans les instances des partis de gauche, a théorisé l’hybridation de la technologie et du consumérisme comme une forme d’aliénation qui invalide la course au «pouvoir d’achat» comme seul horizon politique? Qui a fait l’effort de se pencher sur la notion d’autonomie pour comprendre que la confiscation progressive du processus de production, la dépendance organisée par un libre-échange qui implique la spécialisation et interdit l’autosuffisance mettent les hommes à la merci des mécanismes économiques et financiers? Qui a cherché à penser le progrès autrement que comme une foi irraisonnée en une course à la dépendance technologique et à la marchandisation volontaire des individus? Nous sommes en train de sortir d’une période ouverte avec la Renaissance et l’humanisme, une période durant laquelle les hommes s’unissaient pour peu à peu s’émanciper. Des despotes, de l’obscurantisme religieux, des déterminismes naturels et culturels… Au tournant du XXIe siècle, l’alliance du numérique et du libre-échange a produit des puissances aspirant à dépasser les États, ces émanations de la souveraineté des peuples.

Les partis de droite sont moins immédiatement en contradiction avec de tels mouvements, même s’ils ne les analysent pas davantage. Quand on défend l’idée que la liberté laissée aux individus produira mécaniquement une richesse profitable à tous, et surtout aux plus audacieux, il est assez facile d’ignorer toutes les entraves à cette liberté, lobbying aux marges de la corruption, manipulation des individus par une publicité qui s’appuie désormais sur les neurosciences, appropriation des matières premières, et même du vivant… Quitte à ignorer volontairement que le modèle de société consumériste et utilitariste produit par ce système économique est en contradiction directe avec les valeurs dont on se réclame.

Quand, en 1983, François Mitterrand renonce à «changer la vie» pour accepter le modèle économique que l’Acte unique européen viendra sanctifier trois ans plus tard, il signe la mort du Parti socialiste, condamné à devenir parti libéral «socialiste». Il aura fallu trente-quatre ans pour que les rentiers du parti actent dans leurs alliances ce qui correspondait à leurs convictions et aux pratiques de leurs gouvernements. Trente-quatre ans pour qu’un dirigeant qui se dit parfois de gauche, parfois ni droite ni gauche, assume l’alliance de la technocratie énarchique et de l’endogamie avec l’ensemble des grands intérêts financiers, les rêves d’orthodoxie financière de l’administration du Trésor et la communion dans les dogmes bruxellois. Dommage, cette épiphanie a lieu au moment même où le modèle de la mondialisation et du libre-échange est remis en cause. Pauvre France, toujours à contre-cycle.

Mais Emmanuel Macron a pour lui le sourire. Il propose de changer les visages, de faire de la politique un immense portrait de Dorian Gray, dont le renouveau ébouriffant masquera la hideur d’un système qui produit l’aliénation, la pauvreté, le déracinement. Socialisme à visage humain ou capitalisme à visage malin ?

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