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Il fut un temps où la voix de la France pesait dans le dialogue international. Ses prises de position étaient respectées et écoutées. Mais depuis quelques années, cette voix s’est presque tue, devenue chuchotis inaudible derrière celle, tonitruante, des États-Unis et étouffée par des erreurs stratégiques majeures. Normalien et énarque, reporter de guerre et spécialiste des relations internationales, Renaud Girard livre des clés pour comprendre nos errements et renouer avec une diplomatie digne de ce nom dans un court mais efficace ouvrage émaillé d’exemples.

Amer constat : l’influence française est en déclin dans le monde. Comment en est-on arrivé là ?

Pour survivre durablement, une grande politique étrangère doit être fondée sur l’exemplarité. Le général de Gaulle n’a pu véritablement déployer sa politique étrangère qu’après avoir rétabli l’ordre dans les comptes publics, renforcé la solidité des institutions et réglé la question coloniale. Nous avons voulu ensuite donner des leçons au monde entier alors que nous avions perdu cette exemplarité. Nous avons ainsi souhaité et demandé l’euro, mais nous avons été incapables de respecter les règles que nous avons imposées à l’Europe entière, dont celle du déficit budgétaire maximum de 3 % par rapport au PIB. Comment un pays qui ne respecte pas les règles qu’il a imposées aux autres peut-il être crédible pour répandre sa vision du monde ?

De plus, notre pays a renoncé à sa politique traditionnelle d’indépendance nationale pour s’aligner sur les États-Unis. Avec de Gaulle, nous étions alliés mais non servilement alignés. Nous n’hésitions pas, en effet, à blâmer le privilège exorbitant du dollar, à condamner la guerre du Viêtnam ou encore à nous retirer de l’Otan. Mais nous avons abandonné cette indépendance nationale et, par une curieuse inversion des choses, avec l’épisode Sarkozy-Fabius, nous sommes devenus néoconservateurs alors que les Américains avaient abandonné le néoconservatisme. Nous nous sommes rendus plus catholiques que le pape ! Sur le dossier iranien, nous avons été plus durs que les Américains !

Notre diplomatie ne prend pas les réalités telles qu’elles sont. Laurent Fabius a, par exemple, voulu écarter l’Iran de la conférence de Genève de 2013, alors que celui-ci joue un rôle fondamental dans la guerre en Syrie… Notre politique vis-à-vis de cette dernière a été un mélange d’ignorance historique, de manichéisme politique et de wishful thinking [prendre ses désirs pour des réalités, NDLR] diplomatique. Nous avons été aveuglés par le suivisme à l’égard des médias et la politique de l’émotion.

À quelles difficultés sont confrontées nos opérations extérieures ?

J’en distingue une majeure : nous ne sommes pas capables de désigner notre ennemi principal. Il est pourtant clair : c’est celui qui tue nos enfants, dans nos rues. C’est donc l’État islamique et non Bachar al-Assad. Vouloir faire la guerre à Damas en septembre 2013 n’était pas responsable. Je préconise une grande prudence dans les opérations extérieures de la France. Et au moins trois critères devraient être pris en compte, outre le respect du droit international.

Toute expédition militaire qui vise à se débarrasser d’un dictateur doit prévoir une équipe adéquate de remplacement pour la direction du pays concerné. En Irak, le remplacement de Saddam Hussein en 2003 par Paul Bremer — banquier de Wall Street qui ne parlait pas un mot d’arabe — ne fut pas idéal… Pour justifier ces expéditions auprès du Conseil de sécurité de l’Onu, nous invoquons le devoir de protéger les populations civiles : sommes-nous prêts à garantir que leur situation sera meilleure après notre intervention qu’avant ? Je n’ai pas trouvé une seule famille en Irak et en Libye, après les interventions de 2003 et 2011, qui ne regrettaient pas l’ancienne dictature. Car il y a pire que la dictature politique, il y a l’anarchie. Et, pire que l’anarchie, la guerre civile. Ces opérations, en outre, doivent viser l’intérêt à moyen et long terme de notre pays et non l’intérêt électoral du dirigeant occidental qui les ordonne.

Quelles sont, parmi les huit axes que vous proposez, les actions primordiales à effectuer pour rectifier le tir ?

Tout d’abord, pour pouvoir agir en politique étrangère, il est important d’avoir un poids économique. Nous ne pouvons plus en avoir un seul ; donc il nous faut nous rapprocher de l’Allemagne. Il est important de s’atteler à la résolution de la crise de l’Union européenne afin d’avoir une Europe puissante qui nous permette de faire prévaloir nos intérêts par rapport aux États-Unis et à la Chine. Le problème, c’est qu’en créant la monnaie commune, Mitterrand a dit : “Je vous mets au milieu du gué et à vous de faire ensuite l’autre bout du chemin.” Or, depuis 1994, nous sommes toujours au milieu du gué du torrent, nous n’avons absolument pas bougé et commençons à avoir très froid aux chevilles ! Sans harmonisation fiscale, budgétaire et sociale, il n’y a pas d’union monétaire qui puisse tenir bien longtemps…

Construire une Europe forte doit se faire en ramenant la Russie dans son giron et non en la poussant dans les bras de la Chine, l’un de nos principaux concurrents. Tchekhov, Dostoïevski, Tourgueniev nous rappellent que sa culture est occidentale. Quant au Kremlin, il est un acteur international dont on ne peut se passer. Cette démarche n’est pas naïve : elle n’empêche pas l’envoi de Rafale dans les pays Baltes pour respecter les accords avec nos alliés face aux menaces russes. En intervenant au Donbass ukrainien à l’été 2014, Poutine a commis une faute stratégique et une violation grossière du droit international. Il ne faut pas hésiter à le lui dire en tête à tête. En revanche, j’appelle à la levée des sanctions envers la Russie. Inefficaces envers un peuple qui, historiquement, sait résister aux privations, celles-ci nous pénalisent, en particulier nos agriculteurs. Dans cette affaire, la dimension psychologique nous a complètement échappé : il ne sert à rien d’humilier les peuples.

La deuxième priorité est, à mes yeux, de résister à l’hégémonie financière et juridique des États-Unis. Les lois américaines ne doivent pas s’appliquer chez nous. Pour faire respecter notre propre droit, nous n’avons pas été aidés par les instances de Bruxelles, qui sont très faibles.

Enfin, il est également primordial de réconcilier chiites et sunnites, car la guerre engendre la guerre. Alors que notre influence dans la région du Proche-Orient ne cesse de s’amoindrir, il nous faut développer notre propre vision, différente de Washington et de Moscou, afin de devenir des médiateurs reconnus dans la région et réconcilier Riyad et Téhéran.

Au regard des dernières déclarations d’Erdogan, est-ce que la Turquie a encore sa place dans l’Otan ?

Je me suis toujours opposé à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne. Je suis sceptique sur le rôle qu’elle joue dans l’Otan. Elle s’est dotée d’un président islamiste, Erdogan, qui est un personnage dangereux. Il a échoué dans son rêve néo-ottoman, a relancé une guerre dans son pays contre les Kurdes pour des raisons électoralistes et s’est montré très imprudent avec l’État islamique, qu’il a aidé dans un premier temps… Nous devons toutefois maintenir des liens diplomatiques importants avec ce pays. Car la diplomatie ne sert pas à discuter avec ses amis, mais surtout à parlementer avec ses rivaux. Nous avons commis une faute cardinale en fermant notre ambassade en Syrie en mars 2012, et ce à deux égards. Nous avons perdu toute influence dans ce pays, au profit des Russes et des Iraniens. À tort ou à raison, nous avions beaucoup parié, depuis l’époque Mitterrand, sur le régime baasiste ; et j’estime qu’une politique étrangère doit être menée sur le long terme. Nous aurions dû donc conserver toutes nos options ouvertes. Nous avons, en outre, perdu un moyen de nous tenir informés de la situation avec cette fermeture, ainsi qu’une coopération qui était très fructueuse entre les services de police français et syrien. Nous ne sommes pas d’accord avec le régime chinois et nombre de ses actions. Cela ne nous empêche pas d’y avoir une très grande ambassade !

Certains justifient l’interventionnisme occidental par le qualificatif de “guerres humanitaires”.

Je suis un farouche opposant de la dictature de l’émotion : la scène de la politique étrangère doit être analysée de sang-froid. Je suis sceptique à l’égard de ces nouvelles “guerres humanitaires” de l’Occident. Elles sont en contradiction avec nos propres décisions tratégiques de l’après-Seconde Guerre mondiale, où nous avions décidé que l’homme blanc n’allait plus gouverner le monde entier… Or, le sans-frontiérisme armé m’apparaît comme le retour de la pulsion coloniale par la fenêtre. Il y a une illusion néoconservatrice qui rejoint ce que disait Jules Ferry de “la mission civilisatrice” de la colonisation. En 2003, le président George W. Bush a voulu obtenir par les armes un Moyen-Orient démocratique. Cela revient à considérer que la démocratie est plus importante que la paix. Je pense que cette dernière est la plus importante des deux. Car, pour une mère de famille de Bagdad, le plus important n’est pas son bulletin de vote, mais la sécurité de ses enfants quand ils se rendent à l’école…

Propos recueillis par Anne-Laure Debaecker

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