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La décision de Donald Trump de passer à l’offensive en Syrie a pris de court l’ensemble de la planète. Pourtant, cette intervention était quasiment prévisible à partir des différents éléments présents devant nos yeux, qui contredisent la version « officielle » fournie a posteriori par Donald Trump.

Le Président le dit à grand renfort d’emphase : « Aucun enfant de Dieu ne devrait plus jamais connaître de telles horreurs. » Il explique ainsi que Bachar Al-Assad est un dictateur qui a lancé des attaques chimiques absolument horribles et que, en réponse, les États-Unis ont tiré 59 missiles de croisières Tomahawks depuis deux navires stationnés en mer Méditerranée.

On entend dire, ici ou là, que Donald Trump serait « trop impulsif », comme cela a été maintes fois répété pendant la campagne ou – et c’est très nouveau – qu’il serait « trop sensible », puisque la vue de ces « magnifiques bébés empoisonnés » l’aurait retourné au point de convoquer immédiatement son Conseil de sécurité et de défense.

A presque 71 ans, le nouveau Président des États-Unis donne ainsi l’impression de découvrir ce qu’est une guerre et se montre bouleversé par une série de photos qui, si elles sont choquantes et entraînent bien évidemment une révulsion générale, s’inscrivent malheureusement dans les horreurs qui peuvent avoir lieu dans ce type de conflits. Si cette version est vraie, ne doit-on pas s’inquiéter des prochaines réactions de l’homme le plus puissant de la planète, qui détient les codes nucléaires de son pays ?

Tout cela ressemble donc à une orchestration habile et on comprend que le Président américain s’est servi de l’émotion pour légitimer son attaque dans la nuit du 6 au 7 avril contre une base syrienne, celle-là même d’où avaient décollés les avions incriminés dans l’action qu’il condamne.

Une série de revers sur le front intérieur

Pour comprendre comment il en est arrivé à prendre cette décision, il faut donc examiner les éléments de politiques intérieures précédemment évoqués. Il n’est pas nécessaire d’aller chercher bien loin pour relever l’extrême difficulté dans laquelle Trump se trouvait avant cette intervention militaire. Les nombreux revers subis par le président sur le plan intérieur l’ont sans doute poussé à mener une action inattendue. En quête de légitimité, jusqu’auprès de ses troupes les plus fidèles, il a voulu se « refaire » à l’extérieur.

Car sur le plan intérieur, cela ne va pas très bien : il y a d’abord ces contre-pouvoirs qui existent dans toutes les démocraties mais dont il avait sous-estimé la force chez lui. Ses décrets présidentiels l’ont emmené tout droit devant les tribunaux où des juges se sont sentis autorisés à les remettre en question. Le Congrès n’a pas été plus conciliant : il a mené une bataille rude pour faire accepter une réforme de santé qu’il avait promise à ses électeurs alors que son flanc droit au sein du Parti républicain ne voulait en entendre parler à aucun prix et que son flanc gauche la trouvait trop timide et lui demandait d’aller beaucoup plus loin.

Le monde politique, il l’a découvert à ses dépens, n’a rien à voir avec celui de l’entreprise. Il ne s’agit pas de « faire un deal », en promettant de meilleurs dividendes au conseil d’administration qui pourrait douter. Les intérêts et les attentes sont plus complexes. La façon de faire aussi. Cela explique l’extrême lenteur d’action du Congrès, qu’il n’avait pas bien intégrée avant qu’il ne prenne conscience que chacune de ses actions allait raviver les clivages anciens qui ont vérolé le parti censé le soutenir.

Aucune de ses actions ne semblent faire l’unanimité : son décret d’indépendance énergétique a soulevé la même opposition frontale entre son aile gauche et son aile droite. Sa réforme fiscale, et l’ensemble de son programme économique pourraient aboutir au même résultat.

Guerre de clans autour du Président

Pas de chance non plus avec ses opposants : la tradition américaine, qui consacre les coalitions éphémères autour d’un projet, semble avoir été remisée dans le placard du passé. Tant Nancy Pelosi à la Chambre que Chuck Schumer au Sénat ne semblent disposés à travailler avec le Président et lui accorder le moindre crédit quand il leur tend la main. Ce blocage a même abouti à faire réviser les règles de confirmation d’un juge, après que Neil Gorsuch eû le désagréable privilège d’être le premier juge de la Cour Suprême à subir un filibuster, une procédure de blocage qui révèle surtout la mauvaise humeur des sénateurs.

Donald Trump embarquant à bord de l’avion présidentiel, le 6 avril. Jim Watson/AFP

Les (presque) trois premiers mois se soldent donc par un bilan très mitigé, et aucun des points forts promis par le candidat Trump n’a réussi à passer la barrière du Congrès. On peut mettre en cause sa stratégie qui a consisté à mêler l’eau et le feu en nommant des conseillers très radicaux, tel que Steve Bannon, et des très modérés, tel que son gendre Jared Kushner. Les deux groupes se sont livrés une guerre qu’ils n’ont même pas pris la peine de garder secrète.

En toile de fond, il faut également évoquer les accusations de collusion avec les Russes, qui touchent non seulement le Président lui-même, mais un grand nombre de personnes dans son entourage. L’opinion commence à trouver tout cela très lourd et nauséabond, un peu comme l’affaire des emails qui avait empoisonné la campagne d’Hillary Clinton.

Revirement spectaculaire

Voici trois jours, Bannon a été évincé du Conseil national de Sécurité. Il était l’inspirateur de la doctrine « l’Amérique d’abord, et seulement l’Amérique »), du désengagement de la plupart des dossiers internationaux, d’un repositionnement sur une géoéconomie au détriment des droits de l’homme et de l’impérialisme plus traditionnel, et du rapprochement avec les Russes.

On mesure que son départ a été suivi d’un revirement spectaculaire : l’intervention en Syrie a fait voler en éclats le rapprochement avec les Russes, les divisions internes et même celles plus partisanes entre démocrates et républicains, avec un pays qui – comme à chaque crise internationale – se ressoude et fait front commun.

Nombre de commentateurs parlent désormais d’un dirigeant pragmatique, qui saisit une opportunité pour agir en Syrie, et remettre les États-Unis dans le jeu, sous-estimant peut-être un peu vite les risques non négligeables, comme l’impact des relations avec la Russie et l’Iran, entre autres.

Il n’en reste pas mois que Donald Trump, une fois de plus, a pris tout le monde par surprise, preuve assurément qu’il est capable de s’adapter rapidement.

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