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Par Pierre Arnoux
François Asselineau. Photo © Joel Saget/AFP

François Asselineau. Photo © Joel Saget/AFP

Présidentielle. Invité surprise de la présidentielle, François Asselineau prêche depuis plus de dix ans le “Frexit” et la sortie de l’Otan dans l’indifférence générale. Portrait d’un monomaniaque.

Le nationalisme n’est plus ce qu’il était. Dans le bureau de François Asselineau, grand salon aux allures de cabinet de gouvernement en exil, on ne trouve évidemment pas le drapeau de l’Union européenne aux murs. Mais notre tricolore national est drôlement accompagné : à sa gauche le drapeau de l’Organisation internationale de la francophonie, à sa droite celui de… l’Organisation des Nations unies. « L’euro-atlantisme, c’est la dictature supranationale. Les Nations unies, c’est le dialogue des pays libres. » L’homme qui se réclame de De Gaulle réhabilite en une phrase le fameux « machin » de l’Onu que ce dernier moquait. Et c’est loin d’être le seul paradoxe de François Asselineau, l’énarque en lutte contre les oligarques, le tribun à la silhouette de commissaire européen, le conseiller des ministres de droite qui séduit aujourd’hui ex-électeurs de gauche et jeunes issus de l’immigration.

Dans les années 1990-2000, inspecteur général des Finances, Asselineau travaille pour la droite de gouvernement, puis rejoint les souverainistes du Rassemblement pour la France. Au conseil général des Hauts-de-Seine, où il conseille Charles Pasqua, son souvenir divise. « C’est un doux fantaisiste qui n’avait qu’une influence marginale dans le RPF », affirme l’un. « Non, contredit un autre, c’est un esprit brillant, avec beaucoup d’intuitions politiques. » Un troisième tente une synthèse : « Il était capable de subjuguer intellectuellement ses interlocuteurs, mais sa vanité nous faisait beaucoup rire. Je l’ai vu comme un personnage de Molière. »

Méticuleux eurosceptique

François Asselineau préfère alors les coulisses à la scène politique. Tous les ministres sous lesquels il officie se souviennent d’un homme méticuleux et travailleur, ne faisant pas mystère de ses convictions eurosceptiques. « C’était le seul inspecteur général des Finances à condamner la mise en place de l’euro, le seul. C’est d’ailleurs ce qui lui a valu sa mise au placard de l’institution », se souvient l’essayiste souverainiste Roland Hureaux, qui le fréquente alors.

En mars 2002, Charles Pasqua abandonne la course à la présidentielle. Officiellement, faute d’avoir réuni les 500 parrainages. En vérité, la main du président du conseil général des Hauts-de-Seine a tremblé. « Il ne voulait pas faire perdre la droite, rapporte Guillaume Bigot, conseiller politique de l’ancien premier flic de France. Il était trop attaché à sa famille politique, et aux places qu’elle off rait, comme beaucoup de souverainistes. C’est ce qui a poussé Asselineau à s’en émanciper. » Le candidat du “Frexit” fait sienne cette version des faits. Mais, pour Pierre Monzani, préfet passé par le cabinet des Hauts-de-Seine, le désaccord réel était politique : « Asselineau fait partie de ces gens qui, par coquetterie, trouvent le mot “droite” inélégant. Il soutient encore aujourd’hui cette utopie fumeuse du rassemblement des “républicains des deux rives”, de gauche à droite. » Celui qui n’est encore qu’un obscur troisième couteau s’imagine peu à peu en chef de file du patriotisme gaullien. Convaincu de sa supériorité morale sur la droite, il rompt en 2006 avec l’UMP. Son parti, l’Union populaire républicaine (UPR), est créé quelques mois plus tard, dans un silence médiatique absolu qu’il traînera dix ans comme un boulet. Dix ans d’élaboration d’un projet en trois mesures phares et dont il ne démord pas : sortie de l’euro, sortie de l’Union européenne, sortie de l’Otan.

L’énarque, dont l’érudition et la finesse d’analyse impressionnaient ses pairs, étonne par ses prises de position très anti-américaines, qui le rangent aux yeux des médias dans les rangs des complotistes en tout genre. Chez les gaullistes de l’ancien RPF, le même constat, emprunté au Général parlant de Charles Maurras, s’impose pour Asselineau : « Il est devenu fou à force d’avoir raison. » L’un d’eux lui donne des excuses : « Lorsque vous prêchez pendant des années dans le mépris de toutes les télévisions, de toutes les radios, c’est inévitable. Maintenant, il a l’impression que la CIA est derrière tout le monde. » Cette dénonciation de la main de l’Amérique sur les affaires du monde lui vaut une grande popularité sur Internet : lui qui avait commencé par des conférences devant dix auditeurs accumule les milliers de vues à chaque vidéo et revendique plus de 20 000 adhérents. Ses militants comme ses électeurs viennent souvent de la gauche. Ce qui les soude ? L’opposition à l’atlantisme, comme le confi rme Hervé, sympathisant venu du communisme : « De Gaulle n’a fait que la moitié du travail, il n’est jamais complètement sorti de l’Otan, et l’URSS est restée notre principal adversaire. Pour moi, Asselineau incarne la vraie Libération, pour la première fois depuis 1940. »

Tout contre l’Amérique, rien contre l’islamisme

Le candidat du Frexit va plus loin. L’Union européenne n’est pas seulement « un désastre pour la France » : elle constitue également « un apartheid mondial », une sorte de ségrégation entre les Européens et les autres. Loin de la critique d’une Europe-passoire chère au Front national, le président de l’UPR considère l’Union comme un projet racialiste par essence. Une position qui n’est pas pour rien dans son succès auprès de jeunes Français d’origine étrangère. D’autant que François Asselineau ne dit pas un mot de la menace de l’islam politique, sinon pour en diminuer l’importance. Il préfère, là encore, pointer la responsabilité des Américains dans la création d’Al-Qaïda il y a trente ans. « Il ne veut pas voir que les djihadistes ont pris leur indépendance depuis longtemps. De toute manière, les morts du terrorisme sont moins nombreux que les morts de la route, c’est donc pour lui un non-sujet », résume un de ses anciens collègues au conseil général des Hauts-de-Seine. Ce que Paul-Marie Coûteaux, plutôt élogieux vis-à-vis de l’homme, constate lui aussi : « Il ne se pose jamais les questions en termes civilisationnels. Son gaullisme est technique et un peu artificiel, comme si le Général ne parlait pas depuis son terroir. » Un gaullisme qui confond le sort de la France avec celui des pays du tiers-monde, le peuple français avec les peuples qui parlent le français.

Asselineau ne cède rien sur sa ligne, mais l’élection de Donald Trump lui a joué un mauvais tour : les anti-atlantistes sont entrés à la Maison-Blanche, et les dirigeants européens, unanimes contre le nouveau président américain, ne peuvent plus être accusés de collusion avec Washington. Le « nouvel ordre mondial » s’est déjà effondré, et François Asselineau ne peut que tirer sur l’ambulance.

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