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Jean-Pierre Filiu, professeur des universités en histoire du Moyen-Orient contemporain à Sciences Po (Paris).

Le raid anti-Assad de Trump révèle moins un changement de politique que, au niveau tactique, une absence de contrepoids au Pentagone dans le processus de décision et, au niveau stratégique, une coordination de plus en plus affichée avec Israël.

https://i2.wp.com/filiu.blog.lemonde.fr/files/2017/04/C80Xx8FUQAEyaYU-300x200.jpgTrump et son équipe après le raid sur Shayrat, dans la nuit du 6 au 7 avril 2017

Le 4 avril, jour du bombardement chimique de la ville syrienne de Khan Cheikhoun, j’étais invité par l’Institut français au Kurdistan d’Irak à m’exprimer à la Prison rouge de Souleymanié. Dans ce lieu dédié à la mémoire des victimes du massacre chimique de Halabja, en 1988, je dressais un parallèle entre un tel crime, perpétré par Saddam Hussein au nom du parti Baas, et ceux perpétrés au nom du même parti par Bachar al-Assad en Syrie.

Deux jours plus tard, cette fois à Erbil, j’intervenais sur l’histoire des Etats-Unis au Moyen-Orient. Je soulignais alors qu’une Maison blanche capable, à quelques jours d’intervalle, de prôner l’accommodement avec le régime Assad, puis son bombardement, naviguait à vue. Dans la nuit, des missiles américains frappaient la base gouvernementale de Shayrat.

Les historiens du futur se régaleront, une fois les langues déliées et les archives ouvertes, à décrire cette « folle semaine » où l’administration Trump est passée de la conciliation à l’hostilité envers le tyran de Damas. On peut d’ores et déjà constater, au niveau tactique, un transfert majeur de la décision depuis la direction politique vers la hiérarchie militaire et, au niveau stratégique, une coordination affichée avec Israël. Aucune de ces deux évolutions n’augure de développements positifs en Syrie, en particulier, et au Moyen-Orient, en général.

UN PROCESSUS DE DECISION PLUS MILITAIRE QUE POLITIQUE

Donald Trump, à en croire l’opinion dominante à Washington, « ne respecterait que deux catégories de gens, les milliardaires et les généraux ». Il s’est de fait entouré d’une brochette de généraux aux états de service impressionnants. Et il a, une semaine après son entrée à la Maison blanche, autorisé un raid terrestre au Yémen sans précédent. Un militaire américain ayant péri au cours de cette opération (ainsi qu’une trentaine de Yéménites, dont de nombreux civils), Trump a reconnu publiquement s’être contenté de valider les propositions du Pentagone.

Ce suivisme inédit du locataire de la Maison blanche envers la hiérarchie militaire n’a fait depuis que s’accentuer au Yémen, mais aussi en Irak et en Syrie. Le fameux « plan » de lutte contre Daech, dont Trump s’est bien gardé de dévoiler le contenu, reposerait avant tout sur le transfert à l’échelon opérationnel des décisions de frappe anti-jihadiste. Un tel désengagement du Commander-in-chief, le chef suprême des forces armées qu’est pourtant le président des Etats-Unis, a été évident lors du processus de décision menant au bombardement de Shayrat.

Les réunions autour de Trump dans sa résidence de Floride, au-delà des réajustements dans le premier cercle présidentiel, ont en effet entériné la prééminence du Pentagone sur les autres administrations. Et pour cause : outre son budget colossal, et voué à s’accroître encore, le ministère de la Défense est le seul à avoir une hiérarchie fonctionnelle, la plupart des directions du Département d’Etat (ministère des Affaires étrangères) demeurant toujours vacantes.

On aboutit ainsi à une décision plus militaire que politique, dans le choix de la cible et du moment, mais à l’impact plus politique que militaire : 59 missiles de croisière ont été tirés pour six militaires syriens tués (soit un ratio hallucinant de dix missiles pour un mort), l’aéroport de Shayrat ayant vu peu après décoller de nouveau des avions de guerre d’Assad. Le Pentagone avait en effet prévenu la Défense russe, qui avait elle-même mis en garde le régime Assad. Une telle démonstration de force en trompe l’œil n’aurait eu de sens qu’au service d’une politique claire, ce qui semble loin d’être le cas.

UNE COORDINATION AFFICHEE AVEC ISRAEL

Le régime Assad et l’Etat d’Israël s’accordent à considérer l’arme chimique syrienne comme le « nucléaire du pauvre », qui permet à Damas de disposer d’une dissuasion non conventionnelle. C’est bien pourquoi Netanyahou et son gouvernement, outre les raids ponctuels contre le Hezbollah et ses approvisionnements en Syrie, n’ont dans ce pays d’autre politique claire que le démantèlement de l’arsenal chimique aux mains d’Assad. Lors de la crise de l’été 2013, Israël avait pesé de tout son poids à Washington pour qu’un accord sur un tel démantèlement soit conclu avec Moscou, en lieu et place de frappes anti-Assad.

Cet accord dit Kerry-Lavrov, du nom des chefs de la diplomatie américaine et russe, est censé avoir conduit, un an plus tard, au désarmement chimique du régime Assad. Les attaques chimiques menées depuis lors à plusieurs reprises par la dictature syrienne (et condamnées comme telles par l’ONU) l’avaient été par épandage de chlorine, un gaz qui n’entrait pas dans le cadre de cet accord. L’attaque aérienne de Khan Cheikhoun a en revanche été menée au gaz sarin, dont le régime Assad était censé ne plus détenir de stock.

Une violation aussi grave de l’accord Kerry-Lavrov a immédiatement mobilisé les autorités israéliennes, le ministre de la Défense Lieberman accusant explicitement le président Assad. Il est fort possible qu’Israël aurait été contraint de riposter militairement au défi de Khan Cheikhoun, si les Etats-Unis n’étaient pas eux-mêmes intervenus. Et l’ambassadrice américaine à l’ONU, qui a mené la campagne médiatique autour du raid de Shayrat, est une militante revendiquée d’un soutien inconditionnel à Israël. Netanyahou a d’ailleurs été le premier dirigeant étranger à se féliciter publiquement de cette frappe américaine en Syrie.

Le Moyen-Orient a toujours imposé ses dynamiques, à la fois complexes et tragiques, aux locataires successifs de la Maison blanche, même quand leur vision présidentielle était bien plus structurée que celle de Donald Trump. C’est ainsi que Jimmy Carter, homme de paix s’il en est, s’est vu paralysé en « Grand Satan » par la Révolution islamique en Iran. Trump est en train d’apprendre, en formation accélérée, ce qu’il en coûte d’être malgré tout l’homme le plus puissant de la planète.

http://filiu.blog.lemonde.fr/

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