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Par Barbara Lefebvre

Barbara Lefebvre : « Emmanuel Macron était en difficulté, on a détourné l'attention sur moi »

TRIBUNE– Barbara Lefebvre réagit au déferlement de critiques sur les réseaux sociaux, qui a fait suite à son passage dans L’Emission politique.


Barbara Lefebvre, professeur d’histoire-géographie, elle a publié notamment Élèves sous influence (éd. Audibert, 2005) et Comprendre les génocides du 20è siècle. Comparer – Enseigner (éd. Bréal, 2007). Elle est co-auteur de Les Territoires perdus de la République (éd. Mille et une nuits, 2002).


«Il est de toutes petites vérités qui, à force d’exagération, deviennent de gros mensonges» écrivait Marie d’Agoult il y a plus d’un siècle et demi. J’ai pu le vérifier depuis mon passage à l’Emission politique de France 2. Sur la seule foi d’un tract annonçant ma venue à une réunion organisée par un comité société civile, toute affaire cessante et bien que David Pujadas presse le journaliste de passer à un autre sujet – les sondages – Karim Rissouli me fixe, le regard sombre, le doigt inquisiteur. C’est la fin de l’émission, chaque minute est comptée. Je comprends que ça va tanguer, mais j’ignore sur quel sujet je vais passer à la question. En quelques secondes, mon cerveau mouline: il va m’interpeller sur mes accusations contre Mohamed Saou. Lors de mon échange avec Emmanuel Macron, le candidat avait été déstabilisé par la révélation des positions problématiques de ce référent En Marche! du Val d’Oise. Il en avait salué le «travail remarquable» regrettant qu’il ait dû être écarté de la campagne.

A quoi j’avais répondu, mais mon micro était moins fort que celui de mon bavard interlocuteur, «quand on n’a rien à se reprocher on ne quitte pas une campagne». J’avais remarqué que Karim Rissouli essayait de me faire taire car ce n’était pas «le sujet». Oui, il faut suivre le programme prévu… car le contenu de mon propos, mes arguments même, étaient connus de l’équipe qui m’avait demandé de les leur fournir avant l’émission. Il ne faut pas sortir des clous, sinon on vous cloue … le bec ou au pilori.

Quand il m’accuse en direct d’avoir menti lors de la préparation de l’émission, je suis stupéfaite. Assisté par Léa Salamé, il m’intime de répondre: coupable ou non coupable, soutien de Fillon ou non? Mon sang ne fait qu’un tour. Je n’aurais pas d’autre choix que dire oui ou non, sans aucun espace pour m’expliquer. Ils attendent l’aveu. Je botte donc en touche ironiquement: «Pas que je sache». Vendredi matin, j’apprends par la presse que je suis une «filloniste cachée», une menteuse éhontée. Je contacte Europe 1 pour clarifier. Je pensais que la polémique était close. Apparemment pas, une douzaine de journalistes m’ont contactée au cours de cette journée. Qui leur a donné mon numéro personnel? Le masque doit tomber.

Coûte que coûte elle doit avouer avoir menti. Le ton de certains d’entre eux est peu courtois et l’ombre de Fouquier-Tinville plane. Pourquoi? Parce qu’il ne faut laisser passer aucune occasion d’atteindre le candidat Fillon et son camp, il est le seul adversaire crédible d’Emmanuel Macron, il doit rendre gorge car l’élection est déjà faite. François Fillon en a vu d’autres depuis deux mois et demi, il a cuir solide. C’est donc la «néo-réac», comme me désigne depuis vendredi M. Rissouli auprès de ses collègues journalistes, qui en fera les frais.

Cette prof de collège, qui ne roule pas pour Mélenchon comme la précédente installée à la même place face à Fillon, ne mérite que l’opprobre public. Elle, co-auteur des Territoires perdus de la République et plus récemment d’Une France soumise, doit être clouée au pilori de la bien-pensance. Et puis on fait mine de s’étonner qu’elle ne soit pas finalement une prof banale. Mais c’est ignorer comment les journalistes forment leur panel: le bon client n’est jamais un Français comme un autre, il a toujours une position publique qui l’a fait connaître des médias (syndicalisme, engagement associatif, publications). En ce qui me concerne, outre les livres que j’ai écrits ou auxquels j’ai contribué, j’ai eu des responsabilités à la LICRA (j’en ai démissionné en 2010 suite à l’élection d’Alain Jakubowicz), j’ai travaillé comme chargée d’étude au Haut Conseil à l’Intégration et été membre de sa Mission Laïcité. Ces engagements ne font pas de moi une prof d’histoire-géo anonyme. Et les journalistes de France 2 le savaient pertinemment.

Si l’on excepte l’objectif de nuire, à travers moi, à François Fillon, on peut aussi comprendre la logique de cette machination: «si elle a menti sur Fillon, elle a dû mentir sur tout le reste». En détournant l’attention par l’invention de mon «infâme cachotterie», on fait oublier que j’ai déstabilisé le candidat jupitérien sur des questions importantes: peut-on faire nation en instrumentalisant l’histoire? Peut-on renforcer un corps civique déjà fracturé culturellement en dressant les Français les uns contre les autres, descendants de colons coupables contre descendants de colonisés victimes? Quelles sont les limites de la politique de la repentance? Je suis flattée de déranger au point qu’on déclenche une tempête dans le verre d’eau tiède du macronisme pour me discréditer. La mauvaise pub c’est toujours de la pub. Cela aura permis que ma tribune publiée dans ses colonnes le 29 mars sur l’école vue par E. Macron soit encore plus lue. Cela aura permis que davantage de Français s’intéressent aux Territoires perdus de la République et une France soumise.

Je n’ai pas menti à Karim Rissouli. Il raconte dans la presse que la rédaction a «longuement discuté avec moi»: je ne crois pas avoir passé plus de dix minutes avec la journaliste, charmante au demeurant, qui m’a appelée pour m’inviter et quinze avec Karim Rissouli la veille de l’émission. Longuement ne me paraît donc pas le terme approprié. Seul Karim Rissouli m’a interrogé sur mes positions politiques par cette unique question «êtes-vous encartée?». Je ne le suis pas. Il ne m’a rien demandé d’autre. Profilage politique express. Depuis le buzz de «la filloniste cachée», il explique que, comme toujours avec ce type d’invités, France 2 mène des investigations sur Internet. Ils ont vérifié mon compte Facebook et twitter, tout était normal, clean. Hélas, je n’ai ni page Facebook ni compte twitter!

On comprend qu’avec de si fins limiers je sois «passée sous les radars» comme le dit Karim Rissouli… Ma présence à une réunion société civile Familles avec Fillon le 29 mars et celle prévue le 7 avril à Angers n’étaient pas sous les radars puisque des internautes les ont trouvés dès que mon nom a été annoncé comme interlocutrice face à Emmanuel Macron. Donc soit France 2 n’avait rien vérifié, soit France 2 le savait mais a attendu la fin de l’émission pour me piéger et faire du buzz. On n’aura jamais la réponse. C’est sans importance. Ce qui est en revanche intéressant c’est d’apprendre que France 2 assure passer au crible, en amont, leurs invités. Un checking rigoureux, notamment sur Internet. Ils ont vérifié me concernant et n’ont rien trouvé, et pour cause: je ne suis pas dans les équipes de François Fillon, donc pas dans les organigrammes de campagne, ni encartée LR.

Ils ont donc dû aussi vérifier, en leur temps, les profils de Wiam Berhouma, Siham Assbague ou Attika Trabelsi, toutes invitées par la même équipe de rédaction pour l’émission Des Paroles et des Actes qui reposait sur la même scénographie: le citoyen lambda interpelle une personnalité publique. Elles aussi ont dû passer sous les radars en dépit de leur militantisme très actif dans les cercles associatifs autour des Indigènes de la République. Ou alors on le savait mais, là, ça n’indisposait personne. On ne jouera pas la scène de l’indignation professionnelle en direct pour clouer au pilori «l’indigéniste cachée». Le tweet de soutien au camp décolonial interdit aux Blancs de la collègue enseignante qui m’a précédée, ne l’a pas empêchée d’être invitée et courtoisement accueillie par M. Rissouli. Mais la «néo-réac», décidément non, elle ne s’en tirera pas comme ça. Les équipes de France 2 semblent avoir l’indignation sélective.

On ne peut s’empêcher de s’interroger sur la cause profonde de ce déferlement haineux et diffamant contre moi sur les réseaux sociaux. Fort heureusement, n’étant pas «connectée» à ces relais de la rumeur, je n’ai pas tout vu et mes proches ont pris soin de filtrer. Emmanuel Macron a été mis en difficulté. Voilà tout le problème. Touche pas à mon Macron, tape sur Fillon. Toucher au Manager suprême c’est y laisser des plumes, les collaborateurs d’EM! appelés Marcheurs, veillent sur leur Guide de randonnée. EM! fonctionne comme une entreprise mondialisée à l’américaine: les Marcheurs sont cools et open minded, sans cravate, insérés dans la globalisation, hyperconnectés. Travail, performance et bonne ambiance.

Mais ce n’est que la vitrine de la vieille boutique qui pratique la même politique faite d’intimidation, d’injonctions morales, de leçons de transparence et de progressisme. EM! est une auberge espagnole où cohabitent sans véritablement se connaître des militants qui n’ont pas la même vision des enjeux de sociétés. J’ai reçu des messages de personnes tentées par le vote Macron qui m’ont remerciée de les avoir éclairées sur cette faille de leur candidat.

Emmanuel Macron, habilement, a mis en place la stratégie de la voiture-balai: on ramasse les mécontents du progressisme hollandien et du centre-droit mollasson, on y ajoute quelques vieux briscards de la politique comme Hue et Madelin pour avoir l’air ouvert. On rameute une partie de la beurgeoisie déçue du sarkozysme des débuts, en quête de visibilité politique pour faire dans la Diversité. Et on dit à chacun ce qu’il veut entendre. On prétend ensuite que cela forme un parti. Cela ne forme ni un parti, ni une majorité stable. Chacun est venu dans EM! pour jouer sa partition et la cacophonie est déjà là. Je l’ai montré, à ma petite mesure avec le peu de temps de parole qu’on m’a accordé par l’exemple de Mohamed Saou.

Mais malheur à celui qui touche au tôlier de l’auberge espagnole, l’agressivité des Marcheurs est glaçante: «on y sera à Angers demain» sont venus me dire le doigt pointé et le regard furieux plusieurs Marcheurs du public, l’émission terminée. L’information circule chez EM! France 2 devrait les prendre pour checker leurs futurs invités. Mais à l’image de celle du Coach suprême, la baudruche se dégonfle vite. A Angers, vendredi soir, personne. Aucun journaliste pour vérifier si la «filloniste cachée», devenue entre-temps sur twitter catho intégriste, ce qui a fait beaucoup rire mes amis et ma famille puisque je n’appartiens pas à cette boutique, certes j’écoute parfois Jésus que ma joie demeure la cantate de Bach, j’imagine que ma mélomanie me sera fatale.

Aucun Marcheur non plus pour débattre avec moi de la scolarisation des élèves en situation de handicap. Ils n’ont pas dû trouver le chemin pour Marcher jusqu’à nous. Étaient présents des citoyens angevins intéressés par ces sujets, c’était la société civile. Et je ne remercierai jamais assez «France Solidaire avec Fillon» de me donner l’occasion depuis quelques semaines de partager mon expérience d’enseignante spécialisée et proposer ma réflexion sur ce sujet absent de la campagne. Et je continuerai d’assurer avec joie les réunions prévues.

Je dois à présent confesser – c’est le vocabulaire idoine apparemment – que cette boue déversée sur les réseaux sociaux et l’emballement médiatique ridicule autour de ma modeste personne m’ont fait prendre conscience, plus encore, du niveau de connivence médiatico-politique (je préfère taire ce qu’on voit dans les coulisses de ces émissions dans ce domaine), de l’enjeu de cette élection d’un point de vue sociétale, cette élection dont les faiseurs d’opinion ont décidé de l’issue depuis des mois et cherchent à l’imposer aux citoyens-électeurs. Emmanuel Macron a promis à beaucoup qu’il allait redistribuer les places pour accéder à la gamelle. On joue des coudes pour ne pas se faire piquer sa future place. Comme si tout était joué. Les Marcheurs et leur Guide sont littéralement en lévitation. Ce n’est pas ma vision de la République, ni d’une élection démocratique. L’ouverture d’esprit que j’ai rencontrée dans les réunions de la société civile avec Fillon, leur intérêt sincère pour la question du handicap, leur vision cohérente du projet à mettre en œuvre m’ont convaincue que François Fillon avait le meilleur programme. Désormais, je participerai donc à ces réunions en tant que soutien et non plus simple membre de la société civile. Merci à M. l’inquisiteur Rissouli et aux Marcheurs déchaînés de m’avoir ouvert un peu plus les yeux.

 

http://www.lefigaro.fr/

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