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Par  Geoffroy Lejeune

François Fillon. Photo © REUTERS

Présidentielle. Il veut “stupéfier le système”, déjouer les pronostics, gagner sa place pour le second tour, à l’heure où tous le disent mort. Récit intime d’une stratégie à corps perdu.

Ce que cache mon langage, mon corps le dit. Sur les conseils de Roland Barthes, pour comprendre François Fillon, mieux vaut le regarder évoluer que l’écouter discourir. Personnalité désespérément insondable, l’ancien Premier ministre sait, mieux que quiconque, dissimuler doutes, états d’âme et sentiments bouillonnants derrière une passivité toute flegmatique. Alors, observons-le.

Lorsqu’il scrutait, persuadé de les coiffer au poteau, l’affrontement entre Juppé et Sarkozy durant la primaire, le candidat manifestait sa faim de victoire par un appétit démesuré. Chose rare au sein d’une classe politique habituée aux plats diététiques et à l’eau gazeuse, Fillon s’amusait d’engloutir abats et rognons de veau, sauçait son assiette, ne dédaignait pas un bon bordeaux, enfournant des tranches de saucisson sec — c’est l’époque où, contre les sondages, et, disons-le, contre l’avis de l’ensemble des observateurs, il répétait avec une pointe de morgue qu’il serait au second tour de la primaire.

Mi-février, alors qu’il vient d’endurer trois semaines d’attaques et que ses camarades des Républicains enchaînent les conclaves pour lui trouver un successeur, Fillon se rabat sur une blanquette plus raisonnable, dédaigne, cette fois, le vin, et ne jette qu’un oeil distrait aux rondelles d’andouille qui le narguent. Le 6 mars, au lendemain du Trocadéro, il apparaît cette fois usé par son opération survie du week-end, avale un Coca-Cola, confiant dans un soupir avoir perdu trois kilos depuis le début de ses déboires…

“Tout passe par les pieds”

Alors, quand on le voit conseiller, l’air gourmand, ce 9 avril à midi, quelques heures avant son meeting, de goûter au fromage qu’il dévore, lui, goulûment, on se prend à penser que l’homme va mieux. Comme l’écrivait encore le philosophe dans ses Fragments d’un discours amoureux : « Mon corps est un enfant entêté, mon langage est un adulte très civilisé… »

Jean-Louis Borloo dit de Fillon qu’il est un être complexe, dont les sentiments ne transparaissent jamais. « Tout passe par les pieds, il extériorise sa colère ou son angoisse de manière invisible. » Pourtant, ce taiseux, capable d’enfouir ses plus intenses émotions, se laisse de plus en plus submerger par l’accueil reçu dans les salles. Certains de ses amis jurent avoir vu son oeil briller lorsque s’est achevé son discours porte de Versailles, ce 9 avril, en un lieu chargé de souvenirs pour la droite, où Chirac (17 février 1995) et Sarkozy (14 janvier 2007) mettaient sur orbite leur candidature victorieuse.

Lui-même reconnaît se laisser envahir : « Quand je traverse une salle de quatre mille personnes pour aller jusqu’à la tribune, je n’entends que des “Tenez bon”, comme s’ils avaient peur que je ne le fasse pas… C’est absolument incroyable. » Il tiendra, donc, tout le monde l’a compris le soir où il a envoyé valser les scénarios de plan B que concoctaient pour lui, dans l’arrière-cuisine, ses amis des Républicains. Mais peutil vaincre ?

Interrogez Fillon à ce sujet et il prendra un air faussement navré, souvent ponctué d’un rire étouffé, pour expliquer combien il ne croit plus aux sondages et à leur « volatilité complète ». Le vainqueur surprise de la primaire de la droite aurait tort de s’en priver, même s’il appuie cette démonstration d’éléments nouveaux.

1. La campagne, selon lui, se jouera comme celle de la primaire, dans les trois dernières semaines, voire les trois derniers jours. 2. Son projet d’« alternance » est majoritairement souhaité par les Français, en dépit des doutes entourant sa personne. 3. Sa crédibilité, sa stature, son équipe, sa majorité, finiront par emporter l’adhésion chez des électeurs rétifs à l’idée de tenter l’aventure Macron. Une certitude en guise de conclusion : « Le vrai rapport de force, c’est que je suis au second tour, mais je ne sais pas contre qui. »

À quoi tient cette croyance, jugée irrationnelle par ceux qui ne lisent, dans le marc de café, aucun espoir de reconquête ? « Il est persuadé que la France est plus à droite qu’on ne le dit, qu’on vit une révolution conservatrice, détaille sa communicante Anne Méaux. Et que ces électeurs-là n’ont pas disparu. » Tout est dur, aride, pourtant. À droite, il y a ceux qui n’y croient plus, disent avec plus ou moins de véhémence leur opposition à Fillon, mènent avec plus ou moins de nonchalance la campagne sur les marchés. Il y a ceux qui n’espèrent plus, mais font bloc autour du candidat, le regard tourné vers l’après.

Refus de la comédie

Et il y a ce quarteron d’irréductibles, qui voit se former une vague… Lorsque Stéphane Fouks croise le député Jérôme Chartier, fi dèle compagnon de route de Fillon, cet ami de trente ans de Manuel Valls, infl uent vice-président de Havas, croit le consoler d’un « plus que trois semaines à tenir… » chargé de compassion. « Non, cinq ! », répondra Chartier.

Et puis il y a Fillon. On sent à son évolution que lui aussi croit l’exploit à portée de main. « J’ai l’impression que je vais gagner. Ça va être difficile, ça va même être très dur, mais je vais gagner », disait-il il y a un mois. « Je n’ai jamais vu ça, il y a une force d’engagement et de ferveur beaucoup plus forte qu’en 2007 et 2012, ça me provoque même une forme d’émotion », insiste-t-il aujourd’hui. Il engrange les soutiens de Sarkozy et Juppé, se persuade que cette campagne folle accouchera d’un miracle : « Ceux qui pensent qu’ils sont déjà arrivés auront de mauvaises surprises », prévient-il.

Plutôt que de mobiliser les indécis, les abstentionnistes ou les électeurs d’un de ses concurrents, Fillon sait qu’il doit s’atteler à une tâche, elle aussi ardue : récupérer ses propres électeurs, qui pesaient jusqu’à 30 %, fi n décembre, dans les intentions de vote… Pour ce faire, il insiste sur ses fondamentaux, refuse les artifices, restera lui-même, quitte à passer pour terne, austère, professoral, jusqu’au bout.

Lorsqu’on l’interroge sur ces traits d’image, Fillon jette un regard désapprobateur en direction de son équipe : « Ils ont même voulu me faire faire du théâtre… » Lui, le Sarthois pudique, ne se pliera pas aux règles d’un microcosme qu’il abhorre, et refuse de se laisser polir, comme Le Maire et Macron, entre les mains d’un comédien pour apprendre à poser sa voix et à doser ses effets. « Il a fait le pari de l’anticommunication », dit encore Anne Méaux. Ce sera lui, tel qu’en lui-même, et ça passe ou ça casse.

Risqué ? Le cœur de cible réagit bien. Les salles pleines, le public galvanisé, l’atmosphère caliente témoignent d’une mobilisation du noyau dur. Reste à convaincre au-delà, et les fillonistes relèvent quelques signes encourageants. « Les retours du terrain sont bien meilleurs depuis quinze jours », dit le candidat. « Il y a beaucoup moins d’agressivité, relève Madeleine de Jessey, porte-parole de Sens commun. Les électeurs de droite fâchés avec Fillon commencent à se dire que la raison doit l’emporter sur leur ressentiment personnel. »

Instigateur des réunions à domicile, censées convier une quinzaine de personnes chez un militant pour irradier vers les cercles concentriques de la droite, Jérôme Chartier s’est invité récemment à l’improviste dans l’une d’entre elles, à La Rochelle. Bilan : plusieurs “convertis”. Dix mille de ces réunions auraient eu lieu, et Chartier dénombre 150 000 personnes touchées. Avec l’espoir de reconquérir un à un les électeurs de droite perdus.

Dans cette campagne polluée par les aff aires et débutée trop tard, les obstacles, nombreux, s’amoncellent. S’il juge « coriaces » tous ses adversaires, Fillon ne semble pas terrorisé par Macron — “Emmanuel Hollande”, comme il le surnomme désormais, heureux de cette trouvaille qui a permis de « casser l’idée qu’il incarnait le renouveau ». En Fillonie, ce qui agace le plus chez l’héritier de Hollande, c’est cette propension à ménager chèvre et chou en soignant sa cote de popularité. « On dirait du Edgar Faure », tranche Fillon au sujet de cet adversaire qu’il tient pour « faible dans son inconstance » et dont il prédit l’effondrement à force de vouloir faire plaisir à tout le monde.

Hamon, Mélenchon, Le Pen…

L’Ovni de cette campagne rend fébriles ceux qui souhaitent une alternance, encore inéluctable il y a huit semaines. Jean-Louis Borloo s’est ainsi arraché les cheveux devant sa télévision, le 6 avril, lorsque le patron des sénateurs LR, Bruno Retailleau, qu’il a personnellement “coaché” pour préparer son face-à-face avec Macron dans l’Émission politique, sur France 2, n’a pas su désarçonner le cavalier, pour ce qui était sans doute la dernière occasion de le pilonner en direct.

La percée de Mélenchon, qui l’a doublé dans un récent sondage ? Un « problème à gauche », juge Fillon, persuadé que « la gauche se cherche un champion » et que le leader de La France insoumise achève d’amener à lui les électeurs de Hamon, qu’il tient pour « un désastre ».

La solidité de Marine Le Pen ? « Le climat général lui a redonné de l’air, mais une partie de son électorat est flottant », dit-il encore. À l’entendre, l’assiette de la candidate frontiste serait menacée par le vote utile de la droite. « À un moment, son électorat ne voudra pas faire élire Macron. » Il jure que « le vrai sujet, c’est elle » et juge « probable » de l’affronter au second tour, mais « dans cette élection, tout ce qui est probable est sujet à interrogation »…

Au fond, Fillon y croit-il vraiment ? La vérité tient encore une fois, sans doute, davantage dans son attitude. Souvent, sa mâchoire serrée prouve qu’il redoute cette défaite. Parfois, un demi-sourire mutin laisse imaginer qu’il savoure à l’avance un succès surprise. Ce que cache son langage, nul doute que son corps le dit.

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