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 Rédigé par Caroline Galactéros

Le 6 avril, un groupe aéronaval américain, mené par le destroyer USS Porter, a lancé 59 missiles de croisière Tomahawk sur la base aérienne syrienne d’Al-shayrat.

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Le 6 avril dernier, un groupe aéronaval américain, mené par le destroyer USS Porter, a lancé 59 missiles de croisière Tomahawk sur la base aérienne syrienne d’Al-shayrat. Récit et explications.

La guerre a toujours été un objet médiatique, mais elle l’est plus que jamais. Elle l’est quand une attaque chimique abominable déclenche dans le monde occidental une vague d’indignation certes légitime mais peu empreinte de réflexion. Elle l’est aussi quand des groupes terroristes préfèrent la petite guerre à la grande en déclenchant des actes de terreur sur le sol occidental pour impressionner des sociétés devenues étrangères au fait militaire et dont les réactions choquées servent de caisse de résonnance aux actions djihadistes. Elle l’est encore quand le président Donald Trump s’autoproclame président de la première puissance du monde en envoyant n’importe où sur le globe ces bijoux de technologie que sont les missiles de croisière Tomahawk. Tous ces phénomènes guerriers et médiatiques reposent sur la sidération des foules. Ils opèrent sur les esprits comme une forme de « sacré » au sens que René Girard donnait à ce terme. Une gestion de la violence par la violence. Une mise en scène qui sert à endiguer la violence en la concentrant en un point particulier. Dans le cas du terrorisme, le sacré est archaïque. C’est la violence brute qui s’abat en un point et au hasard sur la foule. Avec le missile Tomahawk, le sacré est technologique. Mais ce n’est pas le sacré technologique de la bombe nucléaire toute-puissante qui annihile tout et qui repose sur son non-emploi. Avec le missile de croisière, la technologie est spectaculaire mais concentrée. Le Tomahawk est l’incarnation la plus aboutie de la guerre chirurgicale, que d’aucuns appellent abusivement la guerre propre.

Les Tomahawk, symbole de la puissance américaine

L’ordre est donné à la Maison-Blanche. Partout sur le globe, les destroyers Arleigh Burke ou les croiseurs Ticonderoga sont prêts à frapper. Dans leurs silos verticaux, les missiles attendent l’ordre officiel de l’homme le plus puissant de la planète. Quand l’ordre est donné, le couvercle du silo s’ouvre, le missile s’élève vers le ciel en formant une parabole, puis «croise» sur une longue distance (jusqu’à 2500 kilomètres) avant de redescendre en piqué, à la verticale, sur sa cible. Ordre pris à Washington, retransmis quelque part sur les océans puis exécuté avec une précision diabolique de l’ordre de dix mètres. Par sa portée, le missile Tomahawk symbolise l’hyperpuissance américaine, qui enveloppe toute la terre. Mais cette dimension globale serait aveugle si elle n’était pas accompagnée d’une dimension ultra-locale permise par la précision du Tomahawk. Ce qui frappe les esprits, ce qui les sidère, comme peut le faire d’ailleurs une scène d’attentat, c’est la rencontre terrifiante du local et du global. A la différence près que l’attentat, par son injustice flagrante, sera l’expression d’une irrationalité absolue quand le missile de croisière passera quant à lui pour l’expression ultime de la rationalité humaine.

Le retour symbolique des Américains au Moyen-Orient

Alors qu’un aéroport militaire en Syrie a été la cible d’une frappe américaine, ces quelques mots d’introduction peuvent paraître abstraits. Ils ne le sont pas. J’y reviendrai plus longuement après, mais ces 59 missiles Tomahawk ont-ils changé quelque chose d’un strict point de vue militaire sur le terrain ? A la marge certainement, globalement non. Vont-ils changer le cours politique des choses ? Peut-être. Mais ils sont alors davantage l’effet que la cause. En revanche, ces 59 missiles Tomahawk ont bel et bien eu un effet médiatique considérable sur toute la planète, augmentés par les vidéos de leur lancement. Un impact médiatique qui n’est pas loin d’une forme de sacré, dans la mesure où il touche aux représentations collectives de la violence. Cette distance entre l’impact réel, militaire et politique d’une part, et d’autre part l’impact symbolique, médiatique et sacré est précisément ce qui ne doit pas être perdu de vue.

Dans sa campagne présidentielle extravagante qui l’a conduit contre tout l’establishment jusqu’à la Maison-Blanche, Donald Trump a montré une compréhension de la psychologie des foules et des affects du peuple américain qui tranchait sérieusement avec sa balourdise apparente. Arrivé au pouvoir, tous les observateurs ont alors considéré que cette balourdise allait l’empêcher de gouverner. On ne gouverne pas la première puissance du monde avec trois cent mots de vocabulaire et 140 signes de commentaires sur un réseau social… Mais comme l’ont d’ailleurs fait remarquer immédiatement plusieurs analystes de la vie politique américaine, Donald Trump est peut-être devenu véritablement président des Etats-Unis en ce 6 avril, lorsqu’il a ordonné, entre la poire et le fromage, la frappe contre la base syrienne d’Al-Shayrate. Il a montré au monde – et au président chinois qu’il recevait au même moment dans sa villa de Floride – qu’il était bien le commander in chief qui pouvait déclencher partout sur la planète non seulement le feu nucléaire, mais surtout le feu conventionnel, dont la force symbolique est d’autant plus grande qu’elle est concentrée.

La victoire de Donald Trump est d’abord celle du rappel symbolique des Etats-Unis comme première puissance mondiale. L’écho du souffle s’est propagé sur toute la terre, à Moscou bien sûr, mais aussi à Téhéran, à Pyongyang et surtout à Pékin. Notons d’ailleurs que cet emploi de missiles de croisière en Syrie succède au retour de la Russie comme acteur régional et mondial qui avait été symbolisé par l’usage du même procédé militaire. En 2015, ce sont des frégates et des sous-marins russes qui avaient tiré des missiles Kalibr en Syrie depuis la Caspienne et la Méditerranée. Evidemment Moscou n’est pas Washington. La flotte russe n’est pas la flotte américaine, la Fédération de Russie n’est pas capable de frapper n’importe quel point du globe en quelques heures, mais elle est en revanche capable de sanctuariser son étranger proche, voire un peu au-delà. Donald Trump n’est pas un idéologue, c’est avant tout un pragmatique et comme beaucoup de pragmatiques, un intuitif. Pour négocier, pour “faire des deals” comme il dit, le businessman a certainement senti qu’il avait besoin de cette force symbolique dont doit être nimbé un président des Etats-Unis. Il a acquis cette stature dont il avait jusque là singulièrement manqué.

Au-delà de cette question du symbole d’une Amérique de retour, la première chose à voir est que cette frappe n’est probablement pas le début d’une montée aux extrêmes avec la Russie, ni le début de la chute pour Bachar Al-Assad.

Les Russes et les Syriens étaient prévenus

La Russie a été prévenue de la décision de Washington de frapper le régime de Damas. Les systèmes antiaériens et antimissiles, notamment les S-400 russes présents à Lattaquié, n’ont pas été activés. Les Syriens eux-mêmes ont probablement été prévenus par les Russes de l’attaque américaine imminente. La base aérienne d’Al-shayrat compte environ 6.000 hommes. Il y a visiblement eu moins d’une dizaine de morts provoqués par les 50 missiles Tomahawk… La base elle-même semble avoir été fortement touchée, mais des chasseurs Su-22 de l’armée de l’air syrienne en ont décollé le samedi suivant, ce qui semble indiquer que les Syriens avaient évacué la base avec une bonne partie de leur matériel avant la frappe américaine.

Les Russes ont annoncé le lendemain qu’ils suspendaient le memorandum de “déconfliction” mis en place avec les Etats-Unis depuis plusieurs mois. Par déconfliction, comprendre les communications établies entre Moscou et Washington pour empêcher un incident aérien dans le ciel syrien. N’oublions pas que les Russes ont mis en place en Syrie une véritable bulle de protection, ce que les anglo-saxons appellent une bulle A2AD (Air Access Air Denial) qui leur permet, notamment grâce aux S-400 et aux S-300, d’établir s’ils le souhaitent, une zone d’interdiction aérienne. Le message russe est clair. L’opération US en Syrie pour lutter contre Daech, à Raqqa notamment, via le Forces démocratiques syriennes (FDS) dominées par les Kurdes, ne peut se faire sans la couverture aérienne de l’US Air Force et l’appui au sol des Forces spéciales. Plusieurs centaines de Marines sont présents près de Raqqa, notamment au niveau du barrage de Tabqa, encore sous le contrôle de l’Etat islamique, mais encerclé par les FDS. Si les Russes reviennent sur leur coopération opérationnelle avec les USA, Donald Trump aura beaucoup plus de mal à mener à bien son projet d’éradiquer Daech en 100 jours, d’autant que la bataille de Raqqa en Syrie s’annonce plus difficile encore que celle de Mossoul en Irak qui patine pourtant, d’après Alain Barluet, correspondant Défense du Figaro et président de l’Association des journalistes de défense. Dans un communiqué attribué au “Joint Command Center” formé par les Russes, les Iraniens et le Hezbollah pour venir en soutien au régime de Bachar al-Assad, ceux-ci auraient  vivement réagi à la frappe américaine. Les Etats-Unis ont “franchi les lignes rouges” auraient-ils dit, précisant qu’”ils répondront à toute nouvelle agression“ et que les Etats-Unis connaissent bien leur aptitude à y répondre”. Le communiqué définit la frappe américaine comme une “agression” et la présence américaine comme “illégale”. Depuis, Dmitri Peskov, porte-parole du Kremlin, a affirmé ne pas être “au courant” de telles allégations, se gardant de les confirmer sans pour autant les infirmer…  La menace est cependant claire : la coalition russo-irano-syrienne pourrait s’en prendre directement ou indirectement aux actions américaines contre l’Etat islamique dans l’Est du pays. La Russie a également annoncé qu’elle allait renforcer les capacités anti-aériennes et anti-missiles du régime syrien.

Pour Donald Trump, beaucoup d’avantages à une telle frappe

Donald Trump, élu sur un paradigme isolationniste et enclin à détendre les relations américano-russes, se trouve aujourd’hui dans une délicate situation. Il se heurte en interne à la puissante Amérique néo-conservatrice, à tous les faucons, qui, au Congrès, pullulent chez les Démocrates comme chez les Républicains, mais aussi dans l’administration, au sein des services secrets ou des puissants lobbys, notamment du complexe militaro-industriel. Se rendant compte que le président des Etats-Unis n’est pas à la Maison-Blanche comme le CEO de la Trump Organization à la Trump Tower, il séduit les faucons qu’il avait tant aimé haïr pendant sa campagne. Ne soyons pas dupes : il les amadoue, mais ils l’amadouent aussi… Le risque existe que le pragmatisme réaliste de Donald Trump énoncé haut et fort dans sa campagne fasse long feu, comme nous le disons depuis longtemps… Nous verrons sur ce point dans les semaines et les mois à venir, ce qu’il en est des positions américaines dans les grandes négociations internationales.

Donald Trump avait aussi intérêt à frapper le régime de Bachar al-Assad pour montrer qu’il n’était pas “le caniche” de Vladimir Poutine. Le départ de son éphémère conseiller à la Sécurité, le Général Michael T. Flynn, accusé de trop nombreux rapports avec l’ambassade russe, et la mise au ban de Steve Bannon, écarté du Conseil de la Sécurité nationale, montrent bien que le « reset » promis à très (trop ?) haute voix par Donald Trump avec la Russie risquait de l’entraîner dans une zone de turbulences dangereuse au moins à court terme. Le voyage du secrétaire d’Etat Rex Tillerson à Moscou a été maintenu, et il a finalement été reçu par Vladimir Poutine alors que ce dernier avait laissé planer le doute jusqu’au dernier moment. Donald Trump et Vladimir Poutine se rencontreront quant à eux cet été dans le cadre du G20. Si Donald Trump souhaite encore négocier intelligemment avec Vladimir Poutine sur un certain nombre de dossiers internationaux, il a tout intérêt à ne pas passer pour un petit télégraphiste du Kremlin. Il en va de même pour Poutine, pour qui ce soupçon d’ingérence russe aux Etats-Unis (qu’il soit réel ou non) le dessert in fine s’il veut faire des deals avec son homologue américain.

Enfin, dans un mouvement très classique, Donald Trump détourne légèrement l’attention de ses compatriotes en passant ainsi de l’échelle nationale à l’échelle internationale, alors que ses talents de législateur pour l’immigration et la santé n’apparaissent pas encore évidents. Par la même occasion, Il montre qu’il n’est pas Barack Obama en 2013 et que lui respecte virilement les lignes rouges qu’il fixe.

En Syrie, la solution politique pourrait s’éloigner, le militaire reprendre le dessus

En elle-même, la frappe américaine ne remet pas en cause la viabilité du régime de Damas. Mais il n’est pas à écarter non plus que de nouvelles frappes américaines soient menées en Syrie contre des objectifs ciblés. Néanmoins, force est de constater que l’action de Donald Trump est pour l’instant réactive. Il s’agissait de marquer le coup, de mettre en garde, de dissuader, mais pas de faire tomber Bachar Al-Assad comme Kadhafi en 2011.

Autrement dit, contrairement à ce qui a été suggéré, la décision martiale du président américain n’est pas forcément contradictoire avec le constat qui avait été fait une semaine auparavant par la diplomatie américaine : écarter Bachar al-Assad du pouvoir syrien n’est pas la priorité de l’administration Trump. Elle ne l’est toujours pas, même si le président américain, après l’attaque chimique imputée au régime, a déclaré que son attitude « avait changé grandement ». D’ailleurs, dans l’émission « Face the Nation » sur CBS, le secrétaire d’Etat Rex Tillerson a admis lui-même que les priorités n’avaient «pas vraiment changé». Vaincre Daech demeure l’objectif numéro un, a précisé le chef de la diplomatie américaine avant d’ajouter qu’une fois cette menace «réduite ou éliminée», il sera possible de «tourner l’attention directement» vers la stabilisation de la situation en Syrie.

Message à destination de l’Iran

En revanche, en brouillant les pistes, en ajoutant de l’incertitude (utile pour négocier !) et en gelant les espoirs d’une plus grande coopération affichée entre Washington et Moscou, cette frappe américaine risque de conduire à une escalade militaire sur le terrain entre le régime et les groupes rebelles (djihadistes) à Idleb. Ce qui est déjà le cas depuis l’attaque pilotée par Al-Qaïda il y a dix jours au Sud de Hama, repoussée depuis par l’Armée syrienne. Les “rebelles” islamistes pourraient bien relancer derechef les combats s’ils croient que le régime est dans le viseur de Washington. Une réorientation militaire du conflit qui devrait rendre plus difficiles encore les négociations politiques tant à Astana qu’à Genève. Une éviction de la dimension politique du conflit qui devrait aussi contenter le régime de Bachar Al-Assad, notamment sa frange la plus conservatrice, qui souhaite la poursuite de la guerre jusqu’à la reprise de tout le territoire syrien. Cette vision maximaliste, critiquée par la Russie, qui préférerait une division de la Syrie en zones d’influence, a en revanche davantage l’aval de l’Iran.

C’est peut-être l’un des points majeurs de la stratégie américaine. Donald Trump a expliqué que sa priorité n°1 était l’éradication de Daech en 100 jours. Mais sa seconde priorité, qui viendra dans un second temps, est l’endiguement de la puissance iranienne au Moyen-Orient. On a dit que cette frappe était un coup de semonce à l’égard de Pyong Yang dans le cadre des négociations sino-américaines sur la Corée du Nord. C’est certainement vrai. Le leader nord-coréen montre les dents et fait monter les enchères. Un bel exemple de l’utilité de l’arme nucléaire pour éviter la vitrification et de la dialectique de la dissuasion pour tenir la dragée haute presque impunément à la première puissance mondiale. Mais cette frappe est évidemment aussi un message adressé à Téhéran… Washington a voulu ainsi montrer que ses lignes rouges n’étaient pas du bluff. Que les Américains acceptaient dans une relation directe avec Moscou, une politique à plusieurs mains en Syrie avec différentes zones d’influence et une part pour chaque acteur régional, mais qu’ils n’acceptaient pas que l’Iran, avec l’aval de Moscou, fasse de la Syrie de Bachar Al-Assad son aire de jeu exclusive.

Israël ravie

Nous évoquions le mois dernier l’inquiétude israélienne quant au renforcement de la présence du Hezbollah, des Pasdarans et des milices chiites soutenues par l’Iran dans le sud de la Syrie face à laquelle la médiation de la Russie semble inefficace. Dans le courant du mois de mars, l’État hébreu n’avait d’ailleurs pas hésité à réaliser trois frappes en quatre jours dont la première avait visé, dans la nuit du 16 au 17 mars, la base militaire de Tiyas près de Palmyre. Aussi connue sous le nom de base aérienne “T-4”, cette infrastructure utilisée quotidiennement par l’Iran pour acheminer du matériel est aussi connue pour abriter… des hélicoptères et forces spéciales russes. Ce qui expliquerait l’épisode de la riposte syrienne, possible blanc-seing accordé par Moscou pour marquer le coup, tout comme la convocation le lendemain de l’ambassadeur israélien à Moscou par le Ministre des Affaires étrangères russe – deux faits sans précédent depuis qu’Israël intervient en Syrie.

Le Jerusalem Post rapporte dans un article que le Hezbollah aurait  retiré ses troupes dans la région du Golan, commençant le mouvement une semaine avant les frappes américaines. S’agissait-il d’un gage donné à Israël afin d’atténuer ses frappes ? Y a-t-il eu médiation russe ou avertissement américain qu’il existait au Pentagone une autre cible en ligne de mire ? Toujours est-il que les tirs de Tomahawk ont ravi Tel-Aviv, Netanyahou soutenant pleinement l’initiative américaine et espérant que le message soit entendu jusqu’à Téhéran.

La Turquie, l’autre ravie

Autre ravie, la Turquie. Ankara et l’Armée syrienne libre (ASL) se trouvaient dans une impasse à al-Bab qui avait conduit le président Erdogan à mettre fin à l’opération “Bouclier de l’Euphrate” le 29 mars dernier, après avoir été écarté des opérations pour la reprise de Raqqa. Ces frappes lui offrent donc une marge de manoeuvre inespérée à l’heure où les Russes s’installaient à Afrin et où l’on parlait d’une possible participation des YPG aux côtés des Syriens contre les rebelles d’Idlib, soutenus par la Turquie. Si la Turquie a réussi à empêcher la jonction territoriale, elle n’a toutefois pas réussi à expulser les Kurdes de Manbij. Comme le souligne Fabrice Balanche dans sa dernière analyse, le récent rapprochement entre le gouvernement syrien et les forces kurdes, tactique mais aussi économique, est vu par ces derniers comme un moyen de relier Afrin au reste du Rojava. Plus intéressant encore, Fabrice Balanche évoque une possible route reliant le Kurdistan syrien à une partie du Kurdistan irakien (KRG). Celle-ci partirait de Hassaké, dans l’est syrien, sous contrôle du PYD/YPG, éviterait soigneusement le KRG contrôlé par le Parti démocratique du Kurdistan (PDK, en bons termes avec la Turquie) de M.Barzani, pour atteindre la ville de Kirkouk, contrôlée par l’Union patriotique du Kurdistan (PUK) dirigé par Talabani. Cette route pourrait même se prolonger avec l’Iran limitrophe, réalisant ainsi au grand dam des monarchies du Golfe, un arc “ (kurdo-)chiite” au Levant.

https://img.over-blog-kiwi.com/1/96/34/79/20170416/ob_b7df37_iranianroutemediterranean-580x407.jpgPour en revenir à la Turquie, Recep Tayyip Erdogan se place une nouvelle fois du côté de ceux les plus susceptibles de faire avancer son agenda. Son appartenance à l’Otan est son plus grand atout : face aux Américains, qui ne peuvent se permettre de se le mettre à dos et qui savent que l’ASL que la Turquie parraine représente la seule force sunnite “fiable” de la région; face aux Russes, prêts à des concessions importantes pour fragiliser le front atlantique et limiter le soutien d’Ankara aux rebelles d’Idlib… Dans ces conditions, pourquoi choisir ! Il faut faire du chantage et faire monter les enchères.

Ainsi s’explique le énième retournement de veste d’Ankara (que les Russes ont dû apprécier…). Dans le brouillard stratégique qui a suivi ces frappes projetant le spectre d’une possible intervention américaine, il est de fait logique la Turquie ait été l’un des soutiens les plus actifs de Washington et de leur version de l’attaque chimique accusant Damas. En appelant une nouvelle fois au départ du président syrien, Ankara a aussi affirmé avoir la certitude que le composé chimique employé était du gaz sarin, deux jours seulement après l’attaque. Encore une fois il se pourrait qu’Ankara ait joué un trouble jeu, comme ce fut le cas en 2013 (voir l’article de Seymour Hersh “The Red Line and the Rat Line” publié par la London Review of Books en avril 2014). Eren Erdem, député du principal parti d’opposition turc, le Parti républicain du peuple (CHP) a par ailleurs vertement critiqué le gouvernement d’avoir dès cette époque, laissé entrer clandestinement en Syrie, à destination de l’Etat islamique, tous les composés chimiques nécessaire à la réalisation du gaz sarin.

 

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