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Une courte majorité d’électeurs turcs (51,4%) a dit oui au projet de Constitution du président turc Recep Tayyip Erdogan, qui lui donne les pleins pouvoirs à la tête de l’État. Il a désormais la main mise sur l’exécutif, le législatif et le judiciaire.

La mission commune d’observateurs de l’OSCE et du Conseil de l’Europe a estimé que les conditions du référendum étaient inéquitables et pas aux normes de l’Europe. L’opposition s’indigne à juste titre des nombreuses irrégularités : présence d’hommes armés au sein des bureaux de vote dans les régions kurdes, bulletins de vote non tamponnés par les scrutateurs et comptabilisés, assesseurs de l’opposition arrêtés et remplacés au dernier moment, populations déplacées des zones de combats lors des derniers mois et n’ayant pas eu accès au scrutin… L’histoire oubliera ces « points de détail » : Erdogan a proclamé sa victoire « historique ». À l’instar de Hitler accédant au pouvoir par les urnes en 1933, le président turc obtient ses galons de dictateur par le suffrage universel.

« L’Europe a toussoté mais sans excès, car elle est prête à tout pour garantir et pérenniser le précieux accord signé avec Ankara : stopper l’entrée des migrants en échange de nos milliards d’euros. »

Trump a félicité le président turc : juste renvoi d’ascenseur après les louanges adressées par Erdogan au président américain pour le bombardement de la base aérienne du régime syrien, en représailles contre l’attaque chimique au gaz sarin du 4 avril dernier. Les chancelleries européennes, elles, prennent dans leur ensemble « bonne note » du résultat. La France « prend acte » que la société turque « est profondément divisée » avec, d’un côté, toutes les grandes villes, les centres urbains et les zones kurdes largement en faveur du non, et de l’autre, toute l’Anatolie traditionnelle, la Turquie « périphérique », acquise au oui.

L’ Europe a été la « tête de turc », si l’on nous autorise la formule, du camp du oui, lors de cette campagne électorale. Elle a été accusée de « pratiques nazies » lorsqu’elle a annulé des meetings de partisans d’Erdogan ; plus largement son attitude « raciste et islamophobe » a été en permanence stigmatisée. En a-t-elle pris ombrage ? À peine.

Elle a toussoté mais sans excès, car elle est prête à tout pour garantir et pérenniser le précieux accord signé avec Ankara : stopper l’entrée des migrants en échange de nos milliards d’euros. La Turquie a rempli sans faillir sa mission depuis un an. Une aubaine dans un contexte électoral plus que tendu en France et en Allemagne, où l’extrême droite agite la menace de « l’invasion étrangère » et de la perte d’identité.

« Erdogan a déjà verrouillé l’administration, l’université, les médias, la police et l’armée dans la gigantesque purge opérée suite à la tentative de putsch de juillet 2015. »

L’Europe fait ce qu’elle peut face à la montée des extrêmes, et en ce moment elle peut peu. Protester risquerait d’énerver Erdogan. Imaginez qu’il décide de laisser passer quelques dizaines de milliers de migrants, juste pour nous mettre les nerfs en pelote, à cinq jours du scrutin présidentiel. À part Marine Le Pen, personne ne veut d’un tel scénario catastrophe.

En France, la communauté turque a voté pour le oui à 63% (à l’exception notable de Marseille où le non l’a largement emporté) : les Turcs de France, qui, eux, vivent en démocratie, préfèrent pour leurs compatriotes de Turquie une bonne dictature, la presse muselée, un parlement fantoche, et la reprise en mains religieuse du pays.

Erdogan a déjà verrouillé l’administration, l’université, les médias, la police et l’armée dans la gigantesque purge opérée suite à la tentative de putsch de juillet 2015 : 140 000 fonctionnaires démis, 40 000 personnes arrêtées pour liens supposés avec la confrérie de Fethullah Gulen ou avec la rébellion kurde, et plus de 130 journalistes emprisonnés, selon Reporters sans frontières.

Cette victoire au référendum est aussi celle des islamistes conservateurs. Les imams lui ont prêté main forte, appelant sans réserve lors des prêches du vendredi soir, à voter oui. Hayrettin Karaman, éditorialiste proche d’Erdogan, n’a pas hésité à écrire que « le oui était un “devoir religieux” et que les musulmans devraient traiter les électeurs du non comme les juifs et chrétiens auxquels on accorde le droit de vivre. » (1)

« Erdogan ne veut pas seulement rompre avec la tradition kémaliste, pilier de la Turquie laïque moderne, il veut faire oublier cette parenthèse “hérétique” et replacer la Turquie dans sa longue tradition de califat. »

Désormais Erdogan peut tout : sa dictature est légitimée par les urnes. Installé seul à la tête du pays jusqu’en 2029, sans premier ministre, sans parlement opérationnel, gouvernant par décrets et pouvant instaurer l’état d’urgence dès qu’il estime la nation menacée ou le pouvoir en danger, Erdogan espère consolider son leadership régional. Il se rêve en leader du monde musulman.

Il ne veut pas seulement rompre avec la tradition kémaliste, pilier de la Turquie laïque moderne, il veut faire oublier cette parenthèse « hérétique » et replacer la Turquie dans sa longue tradition de califat. Contrairement à Mustapha Kémal, sa « guerre de libération » est celle de la réislamisation de la société turque, qu’il a en grande partie réussie. En 2013, lors d’une réunion de son parti islamo-conservateur l’AKP, il n’avait pas hésité à lancer à la foule : « Vous reconnaissez des lois édictées par deux ivrognes (parlant d’Atatürk et de son premier ministre Ismet Inönü. » (2)

« L’Europe a donc une carte à jouer. Elle a besoin de la Turquie mais l’inverse est vrai aussi. »

Tout sourit donc au « Reis » ? Pas autant qu’il ne l’affiche. Le plébiscite qu’il escomptait n’a pas eu lieu, les villes sont ouvertement contre lui, et la situation avec les Kurdes toujours explosive. Deux incertitudes relativisent son récent rabibochage avec Trump. Le nouveau président américain continuera-t-il à protéger Fethullah Gulen, son rival islamiste réfugié en Pennsylvanie depuis 1999, qu’il accuse d’avoir fomenté le putsch de 2015 ? Trump continuera-t-il à miser sur les combattants kurdes du PKK en première ligne contre Daech, qu’Ankara rêve d’anéantir militairement ? Rien ne l’indique pour l’instant.

Les Russes, quant à eux, fidèles à leurs alliés chiites dans la région, s’agacent de l’obstination turque anti-kurde et anti-syrienne et se méfient d’un régime qui a déjà montré son double langage avec Daech.

L’Europe a donc une carte à jouer. Elle a besoin de la Turquie mais l’inverse est vrai aussi. L’entrée de la Turquie dans l’Europe n’est plus à l’ordre du jour, Erdogan vient d’ailleurs de lancer l’idée d’un référendum pour stopper les négociations d’adhésion à l’Union européenne… Mais l’Europe pourrait avoir une parole commune pour établir les bases d’un nouveau partenariat. Plus ferme avec la Turquie. Et plus solidaire d’une société civile turque qui se bat pour les valeurs que nous prétendons défendre (laïcité, liberté, démocratie, état de droit) et que nous avons lâchement abandonnée.

(1) cité par Anne Andlauer, in Le Figaro lundi 17 avril.
(2) cité par Allan Kaval in Le Monde mardi 18 avril.
Lire aussi le dossier spécial Erdogan menace l’Europe, L’Express, du 12 au 18 avril.

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