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Dans «Décoloniser les provinces», l’essayiste et polémiste analyse avec férocité la classe politique française et la rupture du contrat social… Une forme de décadence. Entretien.

Michel Onfray: «Mélenchon a voté oui à Maastricht. Ensuite, je ne peux pas accorder ma confiance à quelqu’un qui accordait son estime en son temps au président iranien Ahmadinejad qui n’avait pas caché son désir de rayer Israël de la carte, ou qui affirme que Fidel Castro était formidable...»

Michel Onfray: «Mélenchon a voté oui à Maastricht. Ensuite, je ne peux pas accorder ma confiance à quelqu’un qui accordait son estime en son temps au président iranien Ahmadinejad qui n’avait pas caché son désir de rayer Israël de la carte, ou qui affirme que Fidel Castro était formidable…» Image: CHARLY TRIBALLEAU/AFP

Dans sa somme Décadence, Michel Onfray constate l’effondrement de la civilisation «judéo-chrétienne». Une vision apocalyptique! Mais le philosophe sait se faire essayiste. En 2017, l’homme de lettres de 58 ans vient de publier Décoloniser les provinces. Contribution aux présidentielles. Michel Onfray nous reçoit dans un hôtel près de la Gare Saint-Lazare où le philosophe a ses habitudes. La ligne de train qui vient de Caen s’arrête là. Deuxième volet d’un entretien – chaleureux! – avec le féroce polémiste.

Est-ce qu’il y a un parti, une personne, un moment pour lesquels vous vous auriez aimé pouvoir voter?

J’aime Jean-Pierre Chevènement. Il incarne une gauche républicaine, laïque, ayant le sens de l’État, le sens de la France, le sens des gens, le sens du peuple, le sens de l’histoire. Il fait partie de mes amis. Nous divergeons sur les Jacobins qu’il aime, moi non. Il aime Robespierre que je déteste. Mais il me fait l’amitié de me dire que l’essentiel n’est pas dans ces divergences. En 1981, j’ai voté pour Mitterrand et je suis resté fidèle à ces idées-là. Jean-Pierre Chevènement aussi.

Vous êtes gauche 1981 et non la trahison de 1983?

Absolument. C’était une parenthèse, dit-on, mais elle n’est pas fermée. Elle est si peu fermée que certains nous disent d’ailleurs aujourd’hui que la vérité de la gauche, c’est le libéralisme. Ainsi Macron, rejoint par Valls – qui pense sur ce sujet comme Hollande…

Mais Benoît Hamon veut la refermer. Le revenu universel, ça vous parle?

Non, je suis contre. Je ne vois pas l’intérêt de donner de l’argent à Madame Bettencourt alors que l’on pourrait donner la part de tous ceux qui ont suffisamment d’argent à des gens pauvres. Je ne suis pas égalitariste. Donner 10 euros à tout le monde n’a aucun sens: car cette distribution conserve les écarts et reconduit les mêmes pauvretés. Pourquoi donner de l’argent à ceux qui en ont quand on pourrait en donner plus à ceux qui n’en ont pas? Il faut se concentrer sur les plus démunis, les plus pauvres, les plus modestes. Je ne trouverais pas normal qu’on me donne de l’argent, car j’en ai. Je préférerais que ma part de revenu universel aille à mon frère qui travaille dans une carrière ou à ma belle-sœur qui est cantinière et n’a pas d’argent ou à mon neveu et ma nièce qui n’ont pas de travail. Le revenu universel, est une fausse bonne idée.

Jean-Luc Mélenchon prône un retour de souveraineté. Cela ne vous convainc pas…

Mélenchon a voté oui à Maastricht. C’est pour moi le péché originel de la gauche. Il fallait avoir peu le sens de l’histoire pour commettre alors une pareille bévue… Ensuite, je ne peux pas accorder ma confiance à quelqu’un qui accordait son estime en son temps au président iranien Ahmadinejad qui n’avait pas caché son désir de rayer Israël de la carte, ou qui affirme que Fidel Castro était formidable ou qu’Hugo Chavez était un grand démocrate! Je ne peux pas… Humainement, c’est un personnage démagogique qui, cette fois-ci, délaisse les communistes et drague les écologistes. Le voilà donc devenu écologiste. Dans une revue people, il a donné une recette végétarienne… avec des crevettes! Voilà tout Mélenchon pour lequel les crevettes sont des légumes comme les autres, pourvu que l’électeur écologiste lui apporte sa voix…

Et dans le programme de Marine Le Pen, est-ce qu’il a des choses qui vous intéressent?

Je ne crois pas au programme de Marine Le Pen. Quand son parti est au pouvoir dans les municipalités ou les régions, j’y reviens, il n’obtient rien d’autre que la risée des gens: ces histoires d’interdiction des antennes paraboliques aux balcons, de prélèvement d’ADN des crottes de chien pour faire payer le nettoyage à leurs propriétaires, de repeindre par erreur des œuvres d’art contemporain comme s’il s’agissait de mobilier urbain, d’arrêter l’abonnement à un journal satirique à la médiathèque pour le rediriger sur un journal de droite… Tout ceci montre qu’il y a loin du discours grandiloquent à l’ombre d’une statue de Jeanne d’Arc aux motos crottes comme action politique…

Maïs il y tout de même un FN chevènementiste à travers Florian Philippot?

Il y a deux ailes au Front national: une aile nationale avec Marion Maréchal-Le Pen qui reprend la tradition de Jean-Marie Le Pen: catholicisme intégriste, complaisance pour les anciens vichystes, les partisans de l’Algérie française, les fascismes européens, opposition à l’avortement, éloge de la peine de mort, critique du planning familial, opposition au mariage homosexuel.

Mais c’est le FN social de Marine Le Pen sous influence Philippot qui tient le gouvernail…

La stratégie présidentielle de Marine Le Pen consiste à s’ouvrir à gauche pour économiser les voix de la doite au second tour. Pour ce faire, elle s’appuie sur Philippot venu du chevénementisme, est-il dit, mais comme Mitterrand venait en zig-zag du vichysme et Jospin du trotskisme. Cette ligne met en avant un programme économique qui reprend celui du communisme des années Georges Marchais et du gaullisme des années Chaban-Delmas: souverainisme, Nation, protection du peuple, service public, laïcité, préférence nationale, retraite à soixante ans, réduction du temps de travail. Pour l’heure le FN national est sommé de faire la campagne du FN socialiste. Si cette stratégie devait faire perdre Marine Le Pen, nul doute que Marion Maréchal-Le Pen prendrait du galon dans un organigramme refondé. Ce serait la fin de Marine Le Pen…

La fin de Marine Le Pen et pourquoi?

Il se peut qu’elle soit en tête au premier tour mais qu’elle perde. Ce qui semble alors probable, c’est que le Parti lui demande des comptes sur ce deuxième échec. L’idée de primaires au FN pourrait alors faire son chemin. On y retrouverait Gilbert Collard, Marine Le Pen, Marion Maréchal Le Pen, Bruno Gollnish. Or le Front national d’aujourd’hui, le Parti donc, est majoritairement derrière Marion Maréchal Le Pen. Les encartés pourraient alors ne pas réélire Marine Le Pen. Marion Maréchal Le Pen ayant une stratégie qui n’est pas celle de sa tante, elle pourrait obtenir ce que la fille de Le Pen n’a pas eu. Marion Maréchal Le Pen veut en effet une union des droites. Si Emmanuel Macron devait gagner, les Républicains exploseraient comme le Parti socialiste a explosé. Dans cinq ans, une Marion Maréchal Le Pen candidate à la présidentielle pourrait être présente au second tour, avec une stratégie d’union des droites, elle pourrait alors accéder à la magistrature suprême.

On en revient à un problème de représentation. N’est-ce pas simplement cette Ve République qui est mal fichue et devrait passer à la proportionnelle?

Dans mon dernier ouvrage (ndlr: Décoloniser les provinces), je fais l’éloge de la Suisse dont le principe des votations permet de corriger l’action des élus. En France, de Gaulle a fait cette constitution sur mesure pour lui qui avait le sens de l’État et celui de l’histoire. En conséquence de quoi, une cohabitation aurait été impensable! C’était tellement impensable qu’il n’en a même pas imaginé l’hypothèse. Pour De Gaulle, si un chef d’Etat perdait sa majorité à l’Assemblée nationale, il démissionnait et sollicitait à nouveau les suffrages du peuple. Voilà, c’est simple. Mais avec des hommes qui n’ont que le sens d’eux-mêmes, les choses se compliquent. Ainsi, quand François Mitterrand perd sa majorité, il dit: je reste. Même chose avec Jacques Chirac qui perd sa majorité après dissolution, mais qui reste! Le principe de la Ve République est bon tant que celui qui gouverne a le sens de l’État et garantit l’esprit de la République.

Votre proposition?

Pour de Gaulle, gouverner la France, c’est rassembler les Français. Et donc rassembler ses électeurs. On voit bien que cet esprit s’est complètement perdu. Dès lors, la Ve République n’est plus possible en dehors du général de Gaulle. Pour que le peuple s’intéresse à nouveau à la politique je propose une solution girondine afin d’en finir avec le jacobinisme, la centralisation parisienne, la domination de Paris sur le reste de la France. Il faut faire des élections à la proportionnelle intégrale afin que chacun soit représenté. J’aspire à un communalisme libertaire avec mandat impératif qui permet d’évincer un élu qui ne représente pas ceux qui l’ont mandaté, avec des parlements de province qui décident largement pour la région, puis à un Etat garantissant l’organisation libertaire. A cette aune, on verrait que le Front national n’est bon que dans la fonction tribunicienne et qu’il est nul dans la gestion selon ses idées…

Où il est élu, le FN progresse à chaque fois…

Oui, en partie parce que le Front national obtient du symbolique en restaurant verbalement la dignité des gens. Ce petit peuple méprisé parce que, dit-on dans les médias dominants, il pense mal, parce qu’il vote mal, parce qu’il n’aime pas une Europe qui conduit une politique qui le précarise, parce qu’on le dit inculte, abruti, sous-diplômé, parce qu’il ne vote pas comme dans les beaux quartiers de Paris, ce peuple, quand on lui dit qu’on le comprend, il se réfugie derrière celui qui prétend qu’il va le protéger en lui redonnant sa dignité. Le FN progresse avec le verbe spécifiquement destiné à ceux auxquels la classe politique ne parle plus, mais il ne progresse pas avec des résultats sur le terrain.

Vous êtes très sévère avec les politiques en général. Comment est-ce que vous jugez les électeurs? Malgré les affaires et sa parole parjure, François Fillon a encore un socle d’électeurs. La probité n’a plus de valeur. Comment vous réagissez à ça?

Il existe des militants qui suivent le candidat de leur Parti quoi qu’il dise. Ainsi, les socialistes qui votent pour Mitterrand en 1981, et qui, bien que le Président ait renié son programme et renoncé à ses idées en 1983, continuent à voter pour lui! Ils se croient fidèles à des idées quand ils ne sont fidèles qu’à un homme devenu infidèle à ses idées. Pour ma part, quand Mitterrand abandonne son programme, j’abandonne Mitterrand et je reste fidèle au programme. Je suis d’ailleurs toujours fidèle à ces idées – l’époque: partageuses et pacifiques. Pensez-vous qu’une grande quantité de militants ait renoncé à voter pour ce Parti qui se disait toujours socialiste? Pas du tout! Un long processus de dénégation s’est installé. Les hiérarques du PS ont expliqué que cette parenthèse était nécessaire, qu’on ne pouvait pas faire autrement. Ce même processus de dénégation fonctionne avec Fillon dont les électeurs disent qu’il n’est pas si coupable que ça, que les médias s’acharnent sur lui, que d’autres font pire, etc. C’est le propre du militant que de croire et de ne jamais douter de sa foi et de son catéchisme. Pour ma part, j’ai passé l’âge de croire et d’avoir la foi…

Votre scénario n’est que pessimiste…

Pourquoi pessimiste? Je ne vois pas le pire partout… Disons: tragique, je tâche de voir le réel tel qu’il est…

Je ne comprends pas: vous dites que Macron va gagner. Pourtant, il est un candidat libéral, européen, pro-euro, pro ouverture de frontières, pro mondialisation. Il sera choisi par ces Français qui, selon vous, sont fâchés?

La mécanique est réglée pour que la protestation se concentre au premier tour sur Marine Le Pen avant qu’au deuxième tour ses voix aillent à la poubelle de l’Histoire. Voilà pourquoi je dis que c’est une démocratie formelle. Depuis des années le peuple dit qu’il ne veut plus de l’Europe libérale après avoir cru aux promesses qui leur avaient été faites qu’elle résoudrait tous les problèmes. Lors de Maastricht, les partisans du Traité leur avaient dit que cette Europe permettrait le plein-emploi, la fin de la misère, la disparition des guerres, l’amitié entre les peuples, la prospérité pour tous. Un quart de siècle plus tard, le chômage de masse a augmenté, la paupérisation aussi, les protections sociales se sont effondrées, les guerres n’ont pas disparu en Europe. Si vous faites la somme des gens qui ont compris que cette Europe n’est pas la solution à nos problèmes, mais que ce sont nos problèmes, vous aurez une majorité de gens: les abstentionnistes, le vote blanc, l’extrême gauche, la gauche antilibérale de Mélenchon, la droite souverainiste de Dupont-Aignant, celle d’Henri Guaino, des gaullistes sociaux, des électeurs du Front national, voilà qui fait une majorité. Le dispositif électoral est ainsi fait qu’une fraction de libéraux de droite s’allie avec une fraction de libéraux de gauche pour faire barrage aux souverainistes.

On peut aussi vous faire le reproche d’être fataliste?

Mon livre Décoloniser les provinces prouve le contraire… Il est sous-titré Contribution aux présidentielles. Ensuite je vous rappelle que j’ai créé une Université populaire pour lutter contre les idées du Front national en 2002. Je l’anime toujours, bénévolement et gratuitement. Je suis toujours fidèle aux idées de gauche qui m’ont fait voter Mitterrand en 81. Je fais ma part concrètement pour ne pas me résigner à ce qui advient. J’ai créé mon média indépendant michelonfray.com pour faire avancer mes idées socialistes libertaires. Je fais des conférences partout sur la planète, je rentre du Mexique et de Tunisie, je repars en Pologne, puis aux Etats-Unis. J’agis en romantique: je sais le combat désespéré, mais je crois qu’il faut le mener tout de même.

http://www.tdg.ch/

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