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Après Donald Trump et le Brexit, les yeux du monde sont braqués sur la France

 

«On est obligé de dire qu’à l’heure où l’on se parle, et compte tenu de la volatilité de l’électorat, tous les scénarios demeurent possibles», estime Dominique Reynié, directeur de l’institut Fondapol.
Photo: Denis Charlet Agence France-Presse «On est obligé de dire qu’à l’heure où l’on se parle, et compte tenu de la volatilité de l’électorat, tous les scénarios demeurent possibles», estime Dominique Reynié, directeur de l’institut Fondapol.

« Pas un attentat. Il ne manquait que ça ! »Voilà la réflexion que se sont faite tous les sondeurs français jeudi soir alors qu’une agression terroriste revendiquée par le groupe armé État islamique (EI) tuait un policier sur les Champs-Élysées. Dans la saga des derniers mois, cet attentat survenu pendant que les 11 candidats étaient réunis sur le plateau de France 2 n’est pourtant que le dernier rebondissement d’une campagne totalement inédite dans l’histoire de la Ve République. Ce n’est pas encore le Brexit ni l’élection de Donald Trump, mais jamais on n’avait vu une élection aussi déroutante.

Alors qu’il y a un an à peine, tout laissait croire à un affrontement entre François Hollande et Nicolas Sarkozy, la réalité s’est chargée de démentir tous les pronostics. À commencer par celui d’un couronnement d’Alain Juppé, qui avait dominé tous les sondages pendant près d’un an. Sans oublier le poids des « affaires » qui ont plombé la candidature de François Fillon alors qu’une autoroute s’ouvrait devant lui. Jamais n’avait-on vu un candidat mis en examen à quelques jours des investitures. Dans Le Figaro, l’écrivain et journaliste André Bercoff décrit cette campagne comme « ubuesque, souvent violente et toujours surprenante ».Les paradoxes

« C’est une élection étonnante qui, à cause du peu d’écart entre les principaux candidats, pourrait annoncer un véritable bouleversement politique en France », confirme le politologue Dominique Reynié, directeur de l’institut Fondapol. Des batailles à deux ou à trois, on en avait pourtant déjà vu. Mais jamais à quatre. Le sondage le plus fiable, celui d’Ipsos-CEVIPOF-Le Monde parce que réalisé les 16 et 17 avril auprès d’un échantillon de 11 600 personnes, montre en effet qu’Emmanuel Macron (23 %), Marine Le Pen (22,5 %), François Fillon (19,5 %) et Jean-Luc Mélenchon (19 %) sont dans un mouchoir de poche d’à peine quatre points. Même si une finale Macron-Le Pen est plus probable, « on est obligé de dire qu’à l’heure où l’on se parle, et compte tenu de la volatilité de l’électorat, tous les scénarios demeurent possibles », nous déclarait le politologue jeudi dernier.Si Dominique Reynié reconnaît que les sondages sur Internet peuvent éventuellement sous-estimer le vote des catégories populaires de l’électorat et surestimer celui des catégories plus politisées, donc plus à gauche, il s’étonne d’un autre paradoxe : l’importance du vote de gauche. Si l’on considère par exemple qu’environ 13,5 % du vote d’Emmanuel Macron (23 %) vient de la gauche, cela donne en France un vote de gauche atteignant 42 %, dit-il. « Or, le vote de gauche n’a pas dépassé 38 % depuis 2012. Il serait donc à 4 points au-dessus de sa moyenne. Est-ce vraiment le cas ? Je ne crois pas que la France soit devenue la Suède en quelques semaines. »

Pour l’expert, soit Emmanuel Macron est un véritable phénomène capable de ramener des électeurs à gauche, soit un certain nombre d’électeurs de droite se sont réfugiés dans l’abstention. Ce qui expliquerait le chiffre anormalement élevé de 28 % alors qu’il devrait plutôt se rapprocher de 22 %. Parmi ces électeurs instables, Dominique Reynié pense qu’il s’en trouve un bon nombre qui s’est éloigné de François Fillon à cause des « affaires ».« L’entrée dans le jeu de cet électorat pourrait changer la donne, dit-il. On sait que ces électeurs instables sont plus à droite et que ce sont ceux qui hésitent à voter Fillon ou Le Pen. » C’est d’ailleurs cet électorat que les deux candidats tentent désespérément de récupérer en fin de campagne.

 Un peuple conservateur Même s’il ne peut pas l’exclure, Dominique Reynié ne croit pas vraiment au scénario brandi la semaine dernière par le président François Hollande où Jean-Luc Mélenchon serait opposé à Marine Le Pen au second tour. Selon lui, le véritable boulet de ces deux candidats, c’est la sortie de l’euro, même s’ils ont tous deux modéré leur discours en fin de course. « Mélenchon-Le Pen, c’est un scénario de crise, dit Reynié. Je crois que l’électorat est plus conservateur qu’on ne le croit. Après tout, 58 % des Français sont propriétaires. Ils sont très attachés à leur patrimoine. Je ne peux pas imaginer qu’ils sont aussi nombreux à voter pour des partis antisystème. »

Le scénario qui représenterait un véritable chamboulement du système politique français, selon lui, est plutôt celui qui écarterait les deux grands partis de la Ve République au profit d’Emmanuel Macron et de Marine Le Pen. L’éviction des socialistes, quasiment assurée cette année avec un Benoît Hamon au-dessous de 10 %, s’est déjà produite en 1969 avec Gaston Deferre, qui n’avait obtenu que 5 % des voix, rappelle-t-il. « Mais, l’éviction du parti qui est l’héritier de celui qui a fondé la Ve République, ce serait une première. Et si Emmanuel Macron obtenait 300 députés aux législatives, alors on changerait vraiment de système. Mais il faudrait un mouvement très puissant pour cela, car les territoires sont tenus par les partis. »Si l’on se souvient bien, la France a pourtant été parmi les premiers pays européens à annoncer l’éclatement des partis traditionnels, bien avant l’Autriche ou l’Italie, avec le Mouvement cinq étoiles. Ce fut notamment le cas lors du référendum de 2005 sur la Constitution européenne, où se produisit une scission dont la gauche et la droite ne se sont jamais vraiment remises.

Les partis traditionnels vont évidemment utiliser l’élection législative de juin prochain pour éviter de disparaître, dit Reynié. Mais advenant un tel scénario, Marine Le Pen aurait aussi une occasion formidable d’absorber la droite. Dominique Reynié est en effet convaincu qu’« une partie importante du vote de François Fillon passera chez Le Pen si elle est au second tour ».D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si Marine Le Pen a commencé à reculer sur l’euro en proposant un référendum qu’elle a très peu de chances de gagner. Ses porte-parole sont aussi plus discrets sur le sujet en cette fin de campagne. « Si elle est au deuxième tour, elle devra faire un pas sur l’euro », notamment pour récupérer l’électorat âgé de Fillion qui lui demeure rébarbatif.

Renouveler sans changerDans la popularité d’Emmanuel Macron, Dominique Reynié voit une façon de renouveler le personnel politique français sans pour autant heurter de front la société française. « Les Français savent bien que s’ils ne s’attaquent pas à la dette, ils risquent une remontée des taux d’intérêt. Ils le savent, mais hésitent à passer à l’acte. Emmanuel Macron, c’est une façon de tenir un récit sur le futur sans faire de réformes trop désagréables. D’ailleurs, Macron dit qu’il veut renouveler la vie politique, pas qu’il veut la réformer. »

Le dernier attentat commis sur les Champs Élysées pourrait-il changer la donne ? Selon un sondage Odoxa-Fiducial, les Français placent la sécurité au troisième rang de leurs critères lorsque vient le temps de voter, juste derrière le chômage et le pouvoir d’achat. Ils estiment aussi qu’en la matière, le politique a une marge de manoeuvre beaucoup plus grande qu’en économie ou sur l’environnement. Dans ce sondage réalisé en mars, aucun des candidats n’avait encore convaincu les électeurs qu’il était le plus compétent dans le domaine. C’est peut-être ce qui est en train de se jouer depuis quelques jours.

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