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A quelques heures du 1er tour, quatre candidats rêvent de qualification. A part Marine Le Pen, pas un seul des favoris d’il y a une année n’est en course. Récit.

1er tour de scrutin dimanche. Cinq ans de coups de théâtre, d’éclats, de trahisons et de révélations en tous genres ont animé une campagne présidentielle permanente.

1er tour de scrutin dimanche. Cinq ans de coups de théâtre, d’éclats, de trahisons et de révélations en tous genres ont animé une campagne présidentielle permanente.

La présidentielle 2017 se termine comme elle a commencé: incertaine et menacée par le terrorisme qui frappe en plein Paris. Jeudi alors que les candidats répondent aux questions des journalistes de France 2 lors d’une émission TV, un criminel radicalisé fonce sur des policiers et tire dans le tas: un mort et deux blessés graves. L’assassinat de ce policier de 37 ans fait grimper à 239 le nombre des victimes du terrorisme depuis le début du quinquennat de François Hollande. Les blessés sont des centaines. Mais en fait, quand est-ce que cette folie a commencé? Si l’on parle de la terreur djihadiste sur sol français, on peut arrêter le 7 janvier 2015 comme date symbole: l’attaque de Charlie Hebdo. Et le début de la présidentielle, c’était quand? Tôt…

Très vite, les déconvenues de la politique de François Hollande ont fait entendre une petite musique partout, tout le temps. La France est en colère. La France n’estime pas ce président qui visite sa maîtresse nuitamment en scooter. Le Front national monte. Marine Le Pen sera au deuxième tour de la présidentielle 2017. Et les scrutins successifs (Municipales et Européenes en 2014, Régionales en 2015) de consolider cette hypothèse.

Présidentielle à un tour…

En juin 2014 déjà, le politologue Dominique Reynié, engagé à droite, nous l’explique: battre François Hollande en 2017 sera une formalité. Les seconds couteaux se sentent donc pousser des ailes. A droite évidemment, mais aussi à gauche. Où les ambitieux socialistes se voient en champion de la gauche. Ce constant procès en illégitimité fait au président, alimenté aussi bien par l’opposition que par les siens, explique ainsi cette campagne où la compétition électorale a primé sur le reste: se qualifier face à Marine Le Pen et devenir président grâce au front républicain. Les scénaristes ayant tous réécrit le remake de l’élection de Jacques Chirac face à Jean-Marie Le Pen en 2002.

Eté 2016. Il y a moins de douze mois: une éternité. L’ex-président Nicolas Sarkozy se bagarre dans les sondages avec l’ex-premier ministre Alain Juppé. Ils sont les grandissimes favoris de la primaire à venir. «Qui imaginerait le général de Gaulle mis en examen…» Il faut le coup de sang de François Fillon, qui surligne le CV judiciaire de ses deux adversaires, pour se souvenir de l’homme de la Sarthe, totalement sous les radars. Le poison des affaires circule déjà… En effet, Alain Juppé a été condamné en 2004 dans un fait d’emploi fictif, tandis que Nicolas Sarkozy est lui impliqué dans au moins sept affaires. Aujourd’hui encore, on ne sait toujours pas où se sont évaporés les 20 millions d’euros surfacturés par Bygmalion lors de la présidentielle 2012.

Le dégagisme…

Le 27 novembre 2016, avec 66,49% des voix des électeurs de la primaire de la droite et du centre, François Fillon envoie à la retraite (pas forcément définitive) Nicolas Sarkozy et Alain Juppé. C’est la première manifestation spectaculaire du «dégagisme» qui anime les Français. Un mois plus tôt, les Verts lors du même exercice ont giflé leur star et ex-ministre Cécile Duflot. A ce moment, François Fillon est crédité de plus de 30% d’intentions de vote… La présidentielle est imperdable!

Mais au coup de théâtre de l’élection de François Fillon succède le fracas du tonnerre François Hollande. Le 1er décembre, la France, éberluée, s’arrête à 20 heures pour regarder en direct à la TV son président, la voix blanche, renoncer à briguer un second mandat. Il ressemble à un boxeur sonné qui donne des coups dans le vide. Il se retire pour ne pas imposer le choix à la France, dit-il en substance, entre la violence du projet de Fillon et celui de Le Pen.

En effet, François Hollande bat des records d’impopularité. Un mois plus tôt est paru un livre fruit d’entretiens avec deux journalistes du Monde. L’incompris se voulait pédagogue. Les Français le perçoivent impudique, mesquin, calculateur. Avec «Un président ne devrait pas dire ça…», François Hollande aurait dégradé la fonction présidentielle. Cet énième passage à vide est accentué par la montée en puissance d’Emmanuel Macron. Son ex-conseiller personnel et ministre de l’Economie a créé son mouvement politique en avril (En Marche!), démissionné du gouvernement en août, officialisé sa candidature en novembre. A pas 40 ans, le nouveau venu en politique capte l’envie de renouveau et apparaît seul capable de s’opposer à une finale des droites dures: Fillon/Le Pen.

Les Français désabusés

Peu après, le 6 décembre, Manuel Valls démissionne de sa fonction de premier ministre pour se lancer dans la course à l’investiture socialiste. Il pense être le mieux placé au PS pour s’imposer lors la présidentielle. A la fin de janvier 2017, la rocambolesque primaire socialiste ne lui est pas favorable. Après deux tours de scrutin émaillé d’irrégularités (combien de votants, déjà?), l’outsider Benoît Hamon dégage les deux favoris Arnaud Montebourg et Manuel Valls. Mais ce 29 janvier, cette élection pour désigner un perdant de la présidentielle n’intéresse plus grand-monde.

Depuis quelques jours, l’attention s’est portée sur Fillon, qui vient d’être épinglé par Le Canard enchaîné. Dans un incroyable feuilleton, la France apprend que l’austère politicien cachait un autre homme qui aime les voitures de sport, les costumes de luxe et surtout qui aurait détourné de l’argent public en faisant payer sa femme et ses enfants pour des emplois fictifs. C’est du moins pour ces objets que les juges le mettent en examen. Or, il a promis de ne pas se présenter s’il était inquiété par la justice. Mais Fillon déguise son parjure en combat pour la vérité, se dit victime d’un cabinet noir de l’Elysée fomentant sa descente aux enfers et en appelle aux soutiens les plus radicaux de la droite conservatrice. Il accuse le coup, mais ne s’effondre pas. Un socle de 18% de sympathisants lui reste fidèle.

C’est dans une ambiance délétère de suspicion antijustice et anti-médias qu’ont lieu, en mars et avril, les deux débats TV entre les candidats à la présidentielle. Car Marine Le Pen aussi est inquiétée par la justice, pour avoir détourné l’argent du Parlement européen au profit de son parti et pour les méthodes de financement du FN, à travers la structure Jeanne. Mais ces accusations impactent peu les intentions de vote. Néanmoins, donnée à 25% depuis des mois, Marine Le Pen recule légèrement. D’autant qu’elle se montre fébrile lors des débats TV. Tout le contraire de Jean-Luc Mélenchon, à l’aise et charismatique, qui finit la campagne sur les chapeaux de roues et se glisse, selon les estimations, dans le tiercé de tête.

Ainsi cinq ans de coups de théâtre, d’éclats, de trahisons et de révélations en tous genres ont animé une campagne présidentielle permanente. L’attentat de jeudi soir sur les Champs-Elysées jouera-t-il un rôle? Sans doute. Mais chacun des événements ici relatés, et ceux que l’on a oubliés, motive le choix des Français plus désabusés que jamais de leur classe politique. La forte abstention annoncée en atteste. A quelques heures du premier tour, Le Pen, Macron, Fillon et Mélenchon peuvent rêver d’une qualification. L’incertitude, disait-on!

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