Présidentielle française: ce qui décidera du premier tour

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Qui seront les deux qualifiés, ce soir, pour le second tour de la présidentielle française le 7 mai prochain? Que faut-il retenir sur ce premier tour, à l’issue d’une campagne électorale riche en rebondissements? Que disent les derniers sondages ? Le tour d’horizon de notre correspondant à Paris.

Le scénario du jour: Tous face à Marine Le Pen

On l’a souvent écrit, mais il faut le redire alors que les bureaux de vote sont ouverts depuis huit heures ce matin: ce premier tour de scrutin sera largement dominé par la candidate du Front national, longtemps créditée dans les sondages d’environ 25% des voix, puis tombée à 22% dans les dernières semaines et remontée brutalement à 26% vendredi, selon un ultime sondage publié par La Libre Belgique, suite à l’attentat de jeudi soir sur les Champs-Elysées.

La qualification pour le second tour de Marine Le Pen serait une performance de l’extrême droite assurée d’avoir d’énormes répercussions internationales. En 2002, le fondateur du FN et père de la candidate, Jean-Marie Le Pen, s’était qualifié de justesse, avec moins de 1% des suffrages d’avance sur le premier ministre socialiste sortant Lionel Jospin (16,9% contre 16,2%), avant d’être écrasé deux semaines plus tard par Jacques Chirac (82,21 contre 17,8%). Cette fois, la donne est très différente. Le Front national est, depuis les élections européennes de 2014, le premier parti de France. Il est installé dans le paysage politique français et compte bien sur les législatives de juin pour intégrer en force l’Assemblée nationale où il ne dispose que de deux députés sortants.

En raison de Marine Le Pen, ce scrutin est à bien des égards une élection présidentielle à un tour. Si cette dernière se qualifie, tous les sondages la donnent en effet battue au second tour. Reste le scénario de toutes les surprises: celui de sa non qualification. En 2012, la candidate du FN avait obtenu 18% des suffrages, nettement devancée par François Hollande et Nicolas Sarkozy. Si elle échoue à nouveau cette fois-ci, les électeurs français auront surpris le monde entier, et la totalité des sondeurs. Le parti d’extrême droite entrera alors dans une zone de très fortes turbulences.

Le duel que tout le monde attend: Francois Fillon contre Emmanuel Macron

Les sondages de ces deux dernières semaines, depuis le débat télévisé du 20 mars qu’il avait remporté haut la main, ont montré une très forte progression de Jean-Luc Mélenchon, le candidat de la gauche radicale, installé désormais en quatrième position avec de 17 à 19% des voix derrière Emmanuel Macron, François Fillon et Marine Le Pen. Problème: très peu d’enquêtes d’opinion le voient se qualifier pour le second tour, et la donne sécuritaire consécutive à l’attentat de jeudi soir ne lui est guère favorable.

On peut donc en déduire que le duel du jour opposera le candidat de la droite, handicapé par les affaires politico-judiciaires qui lui ont valu d’être mis en examen pour «détournement de fonds publics», et celui «d’En Marche!», qui, à 39 ans, tente un incroyable pari politique. La donne est simple: si Fillon parvient à consolider le vote de la droite et du centre en sa faveur, malgré le «Penelopegate», Macron n’a guère de chances. Si, en revanche, le vote conservateur s’éparpille entre plusieurs candidats (Fillon, le «petit» candidat Nicolas Dupont Aignan et… Macron), alors, tout est possible. Le pari centriste de l’ancien conseiller du président sortant François Hollande pourra alors être gagné.

Du côté des sondages, l’élément à retenir est la solidité de l’avantage Macron. A aucun moment ces derniers jours, le candidat centriste (entre 23 et 25%) n’a été rejoint par François Fillon (entre 18,5 et 20%). Point important: un fossé électoral générationnel sépare les deux hommes. Fillon le conservateur, partisan d’une rupture économique libérale, est le candidat préféré des «seniors» qui sont les plus certains d’aller voter. Macron, en misant sur sa jeunesse et sur sa volonté de renouvellement du personnel politique, séduit les moins de 35 ans (tout comme Jean-Luc Mélenchon), mais cet électorat est plus indécis et moins certain d’aller voter par cette belle journée ensoleillée.

L’abstention et les indécis: les deux autres clés premier tour

Le 21 avril 2002, lors de ce fameux premier tour présidentiel fatal au premier ministre socialiste sortant Lionel Jospin, l’abstention avait atteint un record: 28,2%, preuve de la désaffection des électeurs. Le résultat avait été un énorme coup de gong: plusieurs petits candidats, comme l’écologiste Noël Mamère, l’ancien ministre socialiste Jean Pierre Chevènement et la candidate d’extrême-gauche Arlette Laguillier avaient dépassé les 5% des voix, seuil indispensable pour obtenir le remboursement de leurs frais de campagne. On connaît la suite: Jean-Marie Le Pen en avait profité et s’était qualifié pour le second tour à la surprise générale.

La comparaison doit toutefois être effectuée avec avril 2012. L’abstention avait alors été faible, autour de 20% pour les deux tours de scrutin. On peut aussi imaginer que, vu la forte mobilisation lors des débats télévisés, ou l’affluence des électeurs lors de la primaire de la droite (4,4 millions d’électeurs en novembre 2016), ce scrutin sera marqué par une forte participation, d’autant que les bureaux de vote ouvrent jusqu’à 19 heures (contre 18 heures précédemment, sauf pour les grandes villes). Attention néanmoins: les votes blancs sont désormais comptabilisés. Ce type de vote protestataire devient dès lors possible.

L’autre facteur clef est l’indécision des électeurs. Ils étaient, ces derniers jours, entre 25 et 30% à ne pas avoir fait leur choix final. Les sondeurs disent que le vote de ce premier tour n’est pas totalement «cristallisé». Qui peut profiter de cette indécision? Qui peut en faire les frais? Là encore attention, mais selon les études d’opinion, les votes les plus solides sont ceux de l’extrême-droite, et du socle conservateur de François Fillon. Le vote centriste, qui puise des voix à droite comme à gauche, est bien sûr plus friable et le vote Mélenchon va beaucoup dépendre du score du candidat socialiste Benoît Hamon, en très mauvaise posture. Alors? C’est là que les ultimes sondages sont intéressants. Ils montrent qu’Emmanuel Macron a conservé son avance, donc convaincu ses électeurs potentiels.

Gauche contre droite: l’équation socialiste et l’équation Fillon

On l’oublierait presque, puisqu’il a renoncé à se représenter pour un second mandat le 1er décembre 2016: ce premier tour de la présidentielle se déroule à l’issue du quinquennat de… François Hollande. Lequel sillonne depuis plusieurs semaines la France en s’inquiétant de la tournure prise par la campagne et de la progression de l’extrême-droite. Il n’a toutefois pas pris position en faveur de l’un ou l’autre des candidats. Il le fera avant le second tour.

L’équation Hollande est capitale, car elle va décider du vote à gauche. Le candidat socialiste Benoît Hamon, investi après sa victoire à la primaire «citoyenne» de janvier 2017, n’a pas réussi à faire oublier qu’il fut à la fois ministre du quinquennat, puis chef des «frondeurs» qui ont miné l’action de la majorité sortante. Il n’a donc jamais réussi à faire oublier sa rébellion, malgré des thématiques audacieuses comme la proposition d’un revenu universel d’existence. Pis: son adversaire battu lors de la primaire, l’ancien premier ministre Manuel Valls, a trahi son engagement d’en respecter le résultat en affirmant qu’il voterait pour Emmanuel Macron. Le PS se retrouve au seuil de ce premier tour en mode survie: soit Benoît Hamon parvient à obtenir les 6 à 8% dont il est crédité dans les sondages et il aura «sauvé les meubles». Soit il tombe en dessous des 5%, ce qui priverait le parti du remboursement des dépenses de campagne et constituerait un fiasco absolu. L’équation socialiste est dès lors une autre clef de ce scrutin puisqu’Emmanuel Macron, sans avoir été membre du parti, assume une partie de l’héritage du quinquennat sortant durant lequel il fut, d’aout 2014 à aout 2016, ministre de l’Economie. Ce qui se joue est aussi la recomposition de la gauche française, dont Jean-Luc Mélenchon aspire à devenir le leader, en s’appuyant sur sa fraction plus radicale, à l’image de «Podemos» en Espagne dont le leader, Pablo Iglesias, était à Paris à ses côtés ce week end.

L’équation Fillon est différente, mais tout aussi décisive. Il s’agit là d’une équation personnelle car la victoire du candidat de la droite lors de la primaire n’est pas du tout contestée. Au sortir de ce scrutin en novembre 2016, l’ancien premier ministre de Nicolas Sarkozy était même ultra-favori de cette présidentielle. Il était le candidat de l’alternance et du retour de la droite, majoritaire dans l’opinion française. Les présumés emplois fictifs de son épouse, rémunérée comme son assistante à l’assemblée nationale, sont depuis passés par là. Honnêteté. Intégrité. Confiance. Ces trois mots vont décider du sort de François Fillon qui clame son innocence, accuse le président Hollande d’avoir fait oeuvrer contre lui un «cabinet noir» et a promis de faire voter une loi de «moralisation» de la vie politique s’il est élu. Jeudi, le candidat Fillon a fait une tournée parisienne en compagnie de son ex adversaire Alain Juppé, qui a hésité à se lancer dans la bataille malgré sa défaite à la primaire. Nicolas Sarkozy a aussi lancé un appel vidéo en sa faveur. Son entourage affirme que d’ultimes sondages, vendredi et samedi, prouvent sa nette remontée, portée par un «vote caché». Suspense…

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