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Les deux grands partis traditionnels de la gauche et de la droite sont écartés du deuxième tour

  Christian Rioux 
Le candidat centriste Emmanuel Macron est sorti gagnant du premier tour de la présidentielle française, dimanche. «On tourne une page de la politique française», a déclaré M. Macron en soirée.
Photo: Eric Fererberg Agence France-Presse Le candidat centriste Emmanuel Macron est sorti gagnant du premier tour de la présidentielle française, dimanche. «On tourne une page de la politique française», a déclaré M. Macron en soirée.

Pour la première fois sous la Ve République, les deux grands partis représentant traditionnellement la droite et la gauche en France sont écartés du second tour de cette élection présidentielle. C’est en effet Emmanuel Macron, un nouveau venu ayant fondé le mouvement En Marche ! il y a un an à peine, qui est arrivé très légèrement en tête du premier tour avec 23,8 % des voix face à Marine Le Pen.

La présidente du Front national décroche cependant un record historique pour son parti avec 21,4 %. Le candidat de la droite, François Fillon, ne récolte que 19,9 % des votes, légèrement devant le candidat de la France insoumise, Jean-Luc Mélenchon (19,6 %). Loin derrière, le candidat du Parti socialiste, Benoît Hamon, essuie une défaite historique avec à peine 6,3 % des voix.On jubilait dimanche soir chez les partisans d’Emmanuel Macron réunis à la porte de Versailles devant 1100 journalistes, dont la moitié issue de la presse étrangère. Même si chacun sentait que ce résultat exprimait une profonde division de la société française, la foule scandait « Macron président ! »

« On tourne ce soir une page de la politique française », a déclaré l’ancien ministre de l’Économie. Montant sur scène avec son épouse (comme on le fait aux États-Unis mais rarement en France), le vainqueur de ce premier tour a appelé au rassemblement. « En une année, nous avons changé le visage de la politique française », a-t-il déclaré, visiblement persuadé de l’emporter dans deux semaines.« Désormais, il me revient de rassembler plus largement encore, a-t-il poursuivi sur un ton parfois laborieux. J’ai entendu les doutes, les peurs et la volonté de changement, a-t-il dit. C’est ce qui a conduit le peuple français à écarter les deux grands partis qui gouvernent depuis 30 ans. […] Je souhaite dans 15 jours devenir le président des patriotes face à la menace des nationalistes. »

Son discours était évidemment dirigé contre Marine Le Pen qui, forte du résultat le plus élevé jamais atteint par le FN à une présidentielle, a emprunté des accents nettement patriotiques. Fait notable, en ce soir de victoire, Marine Le Pen était la seule candidate à ne pas être à Paris. Elle avait choisi de réagir aux résultats dans son fief d’Hénin-Beaumont, dans le nord de la France.« Vous m’avez porté au second tour de l’élection présidentielle […], ce résultat est historique, il fait reposer sur moi la responsabilité immense de la défense de la nation française », a-t-elle déclaré. Selon elle, « le grand enjeu de cette élection est la mondialisation sauvage qui met en danger notre civilisation […]. Je suis la candidate du peuple. Je lance un appel à tous les patriotes sincères […]. C’est l’essentiel, vraiment l’essentiel qui est en jeu, la survie de la France ».

Chez les républicains, la défaite était amère. Pour la première fois, le parti héritier de celui qui a fondé la Ve République ne sera pas au second tour d’une présidentielle. Avec à peine 20 % des voix, François Fillon essuie aussi une rebuffade personnelle, lui à qui tous les espoirs étaient pourtant permis après sa victoire éclatante à la primaire de la droite, n’eut été des accusations d’emplois fictifs portés contre son épouse qui ont miné sa campagne.« Malgré tous mes efforts, je n’ai pas réussi à vous convaincre, a-t-il déclaré. […] Les obstacles sur ma route étaient trop nombreux. J’assume mes responsabilités, cette défaite est la mienne et c’est à moi seul de la porter. […] En attendant, il nous faut choisir ce qu’il y a de préférable pour notre pays. Je ne le fais pas de gaieté de coeur. L’abstention n’est pas dans mon ADN, surtout lorsque l’extrémisme est aux portes du pouvoir. Je voterai donc en faveur d’Emmanuel Macron. »

Photo: Anne-Christine Poujoulat Agence France-Presse Opération de dépouillement à Marseille, dimanche. Plusieurs leaders politiques ont appelé les Français à se tourner vers Emmanuel Macron pour le deuxième tour après l’annonce des premiers résultats.

Appels pour Macron

Cet appel à voter en faveur du gagnant du premier tour a aussitôt été repris par plusieurs leaders républicains comme Alain Juppé, Jean-Pierre Raffarin et Nathalie Kosciusko-Morizet. Mais il est beaucoup plus hésitant chez certains, comme Laurent Wauquiez. Selon le président du conseil régional d’Auvergne-Rhône-Alpes, que l’on soupçonne de vouloir diriger le parti, « ce ne sont pas nos idées qui ont été battues ». Un conseil national devrait trancher la question de la consigne de vote cette semaine.Déjà, les manoeuvres sont en cours pour réorganiser les troupes en prévision des législatives en juin et éventuellement forcer une cohabitation. D’autres évoquent un éclatement possible de la droite face à un FN aujourd’hui devenu le premier parti d’opposition. Selon les sondages, jusqu’à 50 % des électeurs de François Fillon pourraient choisir Marine Le Pen au second tour.

Jean-Luc Mélenchon n’a pas non plus appelé à voter pour Emmanuel Macron. En colère, le leader de la France insoumise a dénoncé « deux candidats qui approuvent et veulent prolonger les institutions actuelles ». Sous les applaudissements, il a déclaré n’avoir « reçu aucun mandat » pour s’exprimer à la place de ses électeurs. Une consultation devrait être menée dans le mouvement cette semaine.C’est sans surprise que le candidat socialiste Benoît Hamon a appelé à battre Marine Le Pen, « ennemie de la République », a-t-il dit. Fait unique dans une élection présidentielle, le premier ministre Bernard Cazeneuve s’est exprimé dimanche soir avant même que les principaux candidats aient réagi pour appeler lui aussi à « battre Marine Le Pen » au second tour.

Ce résultat est historique, il fait reposer sur moi la responsabilité immense de la défense de la nation française

Marine Le Pen, candidate à la présidentielle

Duel historique

Pour les observateurs, la situation du FN est radicalement différente de celle de 2002 alors que Jean-Marie Le Pen s’était hissé au second tour, devant Lionel Jospin, avec 17 % des voix. Cette fois, le FN pourrait progresser entre les deux tours de 10 à 15 points, voire plus. C’est donc un duel historique entre un candidat partisan de l’Europe et de la mondialisation et une candidate représentant les milieux populaire et radicalement opposée à l’Europe et à l’immigration qui s’annonce.Le débat de l’entre-deux tours risque d’être on ne peut plus vif. Selon le bras droit de Marine Le Pen, Louis Alliot, il opposera « deux choix de société ». Le maire FN Gilbert Collard a dénoncé un candidat Macron qui « est un pur produit de la téléréalité ». Les départements d’outre-mer, qui votent habituellement à gauche, ont voté cette fois pour Marine Le Pen.

Le gagnant de ce premier tour a terminé la soirée au restaurant La Rotonde avec des proches parmi lesquels le comédien Pierre Arditi, l’ancien conseiller de François Mitterrand Jacques Attali, l’ex-député européen Daniel Cohn Bendit et l’ex-médiateur de la République Jean-Paul Delevoye.Selon le philosophe Michel Onfray, interviewé par Le Figaro, depuis des années, « rien de ce qui a rendu Marine Le Pen possible n’a été combattu ». Selon une enquête Ipsos réalisée dimanche soir, au second tour, 62 % des personnes interrogées déclarent vouloir voter en faveur d’Emmanuel Macron et 38 % pour Marine Le Pen. Dans la soirée, des affrontements se sont déroulés à Paris près de la place de la Bastille entre la police et quelques centaines de militants dits « antifascistes ».

Le point d’orgue du second tour sera évidemment le traditionnel débat télévisé. Une autre première pour le FN.

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