Étiquettes

Portrait de l’incontournable Général De Gaulle, dont l’élection en 1958, ne fut qu’une formalité.

Le 4 septembre 1958, place de la République, dans une mise en scène pompeuse d’André Malraux, Charles de Gaulle (Lille, 22 novembre 1890 – Colombey-les-deux-Églises, 9 novembre 1970) présentait « sa » nouvelle constitution. Un référendum triomphal ratifia le texte par plus de 82% de oui représentant les 2/3 des inscrits.

L’élection présidentielle du 21 décembre 1958 ne fut dès lors qu’une formalité. Il y avait bien deux autres candidats, le communiste Maranne et un universitaire de gauche, Chatelet, mais ce n’était que pour la forme. Plus de 78% des grands électeurs désignèrent Charles de Gaulle. « J’ai dix ans de trop pour accomplir ma tâche » soupirait le dix-huitième président de la République qui, âgé de 68 ans, inaugurait son consulat décennal.

Il n’accepta la cérémonie d’investiture du 9 janvier 1959 qu’à contrecœur. À ses yeux, sa légitimité lui venait du 18 juin 1940, non d’une passation des pouvoirs entre René Coty et lui-même. Faute d’une monarchie qui l’aurait davantage satisfait, il s’était contenté de la république. Il goûtait particulièrement cette réflexion de Chamfort : « Premier principe : il n’y a de souveraineté que dans le peuple. Deuxième principe : il ne faut jamais lui permettre de s’exercer. »

J’ai évoqué dans une autre série le parcours peu ordinaire de ce général de la République.

« Les Français crieront et puis après… »

Charles de Gaulle avait choisi d’adopter le scrutin uninominal majoritaire à deux tours. Il y voyait un moyen de limiter le rôle des partis et de favoriser une vaste majorité qui, des socialistes aux modérés, soutiendrait sa politique. Les élections de novembre 1958 virent la gauche laminée et le triomphe de l’UNR, le parti « gaulliste » sans épithète, et de ses alliés indépendants.

Seules les élections sénatoriales permirent aux vaincus des législatives d’entrer au Parlement. Le Sénat devait ainsi se révéler moins malléable. Son président, Gaston Monnerville, nourrissait une rancune tenace à l’égard du chef de l’État.

S’il avait nommé Antoine Pinay ministre des Finances pour rassurer l’opinion, le redressement des finances publiques, l’abandon du protectionnisme et le passage au nouveau franc étaient l’œuvre du comité présidé par Jacques Rueff. Les socialistes se plaignirent de ce retour au libéralisme. « Les Français crieront et puis après… » dit le Général.

La construction européenne, initiée par la Quatrième et confirmée par le Général, devait avoir des conséquences positives pour l’économie française. Ne pouvant plus compter sur le marché réservé de l’Empire colonial, obligés de lutter avec leurs homologues européennes, les entreprises françaises durent s’adapter ou périr. Les contemporains n’en eurent pas conscience mais les années 60 marquèrent l’apogée des Trente Glorieuses.

« Je vous ai compris », vraiment ?

Lors de son retour au pouvoir, le Général avait cru devoir payer ses dettes par un voyage resté fameux en Algérie. Le « Je vous ai compris » d’Alger n’engageait à rien à la différence du « Vive l’Algérie française » lâché finalement à Mostaganem. Mais pour le Général, homme de l’écrit, les paroles n’avaient guère d’importance.

En effet, Charles de Gaulle ne croyait pas à l’Algérie française. Mais encore souhaitait-il pouvoir négocier en position de force et ne pas se trouver forcé de s’entendre avec le FLN. Il lança donc diverses initiatives. Le plan de Constantine annonçait un ambitieux programme d’investissements en Algérie. Néanmoins, à ses yeux « l’Algérie de papa » était morte.

Il aurait d’ailleurs accepté plus facilement la séparation s’il n’y avait eu la question du Sahara et de ses richesses pétrolières. L’attitude du général devint vite sibylline. Ne croyant pas en l’intégration, il défendit l’idée d’une association dans un cadre fédéral. La cacophonie devint totale, chacun voulant faire parler Charles de Gaulle dans son sens.

La politique du double langage

En janvier 1960, les partisans de l’Algérie française passèrent à l’action. À Alger, des barricades s’étaient érigées. De Gaulle, furieux, annonça à la télévision le 29 janvier sa volonté de consulter la population : « l’autodétermination est la seule politique qui soit digne de la France ». Il obtint dans la foulée du Parlement de pouvoir légiférer par ordonnances pendant un an. Mais par sa tournée des popotes, en mars, il contribua à nourrir les illusions des militaires : « le drapeau français flottera longtemps encore à Alger ».

En attendant, l’ancienne Afrique noire française accédait à l’indépendance. « L’Afrique ne rapportera jamais rien que des dépenses. » Dans ses tournées dans le pays, le Général avait compris une chose : les Français souhaitaient sortir du conflit d’une façon ou d’une autre. Refusant de discuter et d’informer, fidèle à sa politique du double langage, il devait ainsi contribuer à attiser les extrémismes.

« Un quarteron de généraux en retraite »

Face au putsch des généraux du 21 avril 1961, de Gaulle fut le seul à garder son calme. Au conseil des ministres, il déclara : « Savez-vous ce qui est grave dans cette affaire : c’est qu’elle n’est pas sérieuse. » Jupiter tonnant à la télévision, le Général en uniforme exécuta verbalement le pouvoir insurrectionnel : « un quarteron de généraux en retraite ». Les soldats du contingent qui avaient suivi le discours sur leur transistor restèrent fidèles au pouvoir.

Convaincu du caractère inéluctable de l’indépendance, il déclara à ses ministres le 30 août 1961 parlant des musulmans : « Eh bien, que le diable les emporte. » Quant aux Européens d’Algérie, il les considérait comme des « imbéciles ». Un premier attentat contre sa personne le 8 septembre marquait la déclaration de guerre de l’OAS. D’un autre côté, de Gaulle refusait de céder à la pression du FLN, et ne s’inquiétait guère de la brutalité de la répression d’une manifestation pro-FLN à Paris en octobre 1961.

Finalement, les accords d’Évian furent massivement approuvés à plus de 90% par référendum le 8 avril 1962.

Soucieux de tourner la page le plus rapidement possible, le Général devait se montrer insensible au sort des Pieds-Noirs comme à celui des musulmans qui avaient combattu aux côtés des Français. Des dizaines de milliers de harkis devaient être assassinés par le FLN. Mais de Gaulle, adepte de la raison d’État, n’était pas homme à verser des larmes.

Ivres de rage, les partisans de l’OAS étaient cependant résolus à le tuer à tout prix. Le 22 août, l’attentat du Petit-Clamart échoua de peu. Plus de cent projectiles avaient touché le véhicule présidentiel mais personne ne fut blessé.

Un monarque républicain

« Guide de la France et chef de l’État républicain, j’exercerai le pouvoir suprême dans toute l’étendue qu’il comporte désormais » déclara-t-il le 28 décembre 1958. Il enfonça le clou le 31 janvier 1964 : « Le Président est évidemment le seul à détenir et à déléguer l’autorité de l’État. »

Pour Charles de Gaulle, le président, de par son élection, disposait de la souveraineté et par conséquent de tous les pouvoirs. Sous la Cinquième république, comme sous la Troisième république, la lettre importait moins que l’esprit. Aux yeux du Général, le Président était le véritable chef du gouvernement. L’idée d’un « domaine réservé » hérité des républiques parlementaires lui était totalement étrangère. Aucune limite ne saurait être opposé au Président.

Dès lors, quel rôle restait-il au Premier ministre entièrement subordonné au Président ? Le choix de Michel Debré en 1959 marquait la volonté d’avoir un exécutant fidèle et rien de plus.

De toute façon, le gouvernement comptait moins que le cabinet présidentiel avec ses conseillers placés sous la houlette du secrétaire général de l’Élysée. Les ministres étaient avant tout des exécutants de la volonté présidentielle et n’avaient plus de latitude que sur les dossiers qui n’intéressent pas en priorité de Gaulle.

Des pouvoirs étroitement contrôlés par l’exécutif

Le Parlement était, pour sa part, soigneusement muselé. Les Assemblées, réunies en de brèves sessions, ne pouvaient choisir leur ordre du jour. Les lois allaient être essentiellement d’origine gouvernementale, sous forme de projet de loi, les propositions de lois parlementaires n’étant discutées qu’avec l’accord du gouvernement. Le Conseil constitutionnel avait pour fonction essentielle de surveiller le Parlement.

Pour Charles de Gaulle les pouvoirs étaient séparés quand ils étaient tous sous l’étroit contrôle de l’exécutif. Le Président n’était plus l’arbitre des républiques parlementaires, ou alors un arbitre qui touchait le ballon ironisera Georges Vedel.

D’ailleurs, il allait refuser de réunir l’Assemblée nationale en session extraordinaire en 1960, librement renvoyer son Premier ministre en 1962 et modifier la constitution par référendum, en faisant fi du texte constitutionnel.

Le pouvoir par la communication

Considérant la presse traditionnelle comme hostile, Charles de Gaulle s’assura du contrôle étroit de la radio et de la télévision. Les rédacteurs recevaient directement leurs instructions du ministre de l’Information.

Le général avait vite compris la nécessité de maîtriser le nouveau média qu’était la télévision. Il comprit vite également combien lire un texte chaussé d’épaisses lunettes donnait un résultat calamiteux.

Les conseils du publicitaire Marcel Bleustein-Blanchet et de comédiens devaient lui permettre d’être le premier politique français a maîtriser le petit écran. Apprenant ses discours par cœur, il pouvait dès lors abandonner les bésicles et regarder les Français au fond des yeux. Comme l’a écrit Jean Lacouture : « Né du livre, porté à la gloire par le micro, il régna par l’écran familier. »

Des conférences de presse à grand spectacle lui permettaient de déployer son art oratoire. Assis derrière un bureau et juché sur une estrade, il dominait un parterre de journalistes obséquieux et bon public. Les ministres en rang d’oignon, placés à sa droite, paraissaient remplir un autobus. Toutes les questions lui avaient été soumises à l’avance, ce qui lui permettait de préparer soigneusement ses réponses et les plaisanteries qui les émaillaient.

Enfin, reprenant la tradition du Grand Tour des monarques de l’ancien temps, il se rendait régulièrement en province pour y prendre des bains de foule revigorants. Comme le notait Pierre Vianson-Ponté : « Dire qu’il se mêle à la foule est faible : il s’y plonge, il s’y vautre, il s’y dissout littéralement. »

Charles de Gaulle à l’Élysée

L’Élysée n’était pas à sa mesure. Résidence de la Pompadour, lupanar de luxe au XVIIIe siècle, ce « palais de la main gauche » ne pouvait qu’exciter son mépris. « On ne fait pas l’histoire dans le VIIIe arrondissement ».

Charles de Gaulle avait rêvé des Invalides, de Vincennes ou pourquoi pas de l’École militaire, mais il restera finalement faubourg Saint Honoré, tout en commandant un lit à sa mesure pour éviter de dormir les pieds dehors : 2 mètres 20.

Le confort y était néanmoins sommaire. L’éloignement des cuisines, installées au sous-sol, obligeaient les de Gaulle à manger tiède.

Délaissant le rez-de-chaussée où les présidents avaient traditionnellement leurs bureaux, il s’installa à l’étage. La place manquait cependant pour les quarante-cinq collaborateurs du chef d’État, là où douze suffisaient à Vincent Auriol.

La journée du général commençait par la lecture attentive de cette presse qu’il faisait mine de dédaigner. Il consacrait sa matinée à travailler et à recevoir les principaux ministres : le Premier, les Affaires étrangères, les Armées et les Finances. Trois fois par semaine, il accueillait six à sept personnes à table. Les après-midi étaient consacrés au travail solitaire et aux audiences. Il passait ses soirées tranquillement devant la télévision avec sa femme.

L’Élysée ? « Tout le monde y est chez nous, sauf nous » déclarait la femme du Général. «Tante Yvonne» était heureuse de retrouver au moins un week-end sur deux la demeure familiale de la Boisserie et de fuir ainsi le « château ». Charles de Gaulle, lui, de son côté, déclarait au général Ely : « À Colombey, je vais me promener en forêt. À l’Élysée, je suis prisonnier. »

Effacée en apparence, Yvonne de Gaulle avait néanmoins une influence non négligeable sur son auguste époux. Profondément hostile à la contraception, le général finit par lui céder et accepter la proposition de loi de Lucien Neuwirth. Si elle souhaitait faire interdire les mini-jupes, l’épouse du président avait néanmoins compris la nécessité de la pilule.

Le tournant de 1962

Par le choix de Georges Pompidou en 1962, Charles de Gaulle marquait sa priorité pour les questions économiques. Seule une France forte économiquement pourrait jouer le rôle que le général lui assignait dans le monde.

Mais très vite, il apparut que le Général allait vers l’affrontement avec les partis. La SFIO refusait de participer au gouvernement et le MRP se retirait rapidement, indigné des propos du président sur l’Europe.

Surtout, après l’attentat du Petit-Clamart, Charles de Gaulle était résolu à modifier la constitution en faisant élire le président de la République au suffrage direct des Français. Faisant fi de la procédure légale, il décida de s’adresser directement aux Français par voie de référendum.

La réaction du président du Sénat fut violente : « la motion de censure m’apparaît comme une réplique directe, légale, constitutionnelle, à ce que j’appelle une forfaiture. » Quelques jours plus tard, le 4 octobre 1962, la motion de censure était votée, le MRP se ralliant aux autres opposants. Pour la première (et dernière) fois, un gouvernement était renversé sous la Cinquième.

Même Paul Reynaud avait rompu les ponts avec son ancien secrétaire d’État : « Monsieur le Premier ministre, allez dire à l’Élysée que notre admiration pour le passé est intacte, mais que cette Assemblée n’est pas assez dégénérée pour renier la république. »

Charles de Gaulle conserva son sang-froid. Il décida aussitôt de dissoudre l’Assemblée, maintint le gouvernement en place et attendit le résultat du référendum. Il pouvait facilement désigner ses adversaires comme les survivants de la Quatrième. Mais le plébiscite attendu se transforma en semi-déception : 62% des votants avait répondu oui mais ils représentaient moins de la moitié des inscrits.

Le renforcement du présidentialisme

Charles de Gaulle, toujours pragmatique, décidait de donner plus d’existence au parti gaulliste alors même qu’il vitupérait le « régime des partis ». Les élections législatives du mois de novembre 1962 voyaient triompher l’UNR et ses alliés, et la déroute de l’opposition de droite. Les Français avaient tranché au détriment des notables légitimant la présidentialisation du régime.

Avec Georges Pompidou qui n’avait d’autre légitimité que celle qu’il lui avait conférée, Charles de Gaulle renforçait sa prééminence. Il n’était plus question de conseils de cabinets. Inversement, le président n’hésitait pas à s’entretenir directement avec les ministres en l’absence du chef du gouvernement. Il multiplia les conseils restreints réunissant le Premier ministre, quelques ministres et des technocrates dont le poids allait sans cesse se renforcer sous la nouvelle république.

Le conseil des ministres se transformait en conseil du roi, simple organe de ratification. Comme devait l’écrire le général lui-même dans ses Mémoires d’espoir :

En fin de compte, j’indique ma manière de voir et je formule ma conclusion. Après quoi le ‘relevé des décisions’ est arrêté par moi-même et c’est auprès de moi que le ministre de l’Information vient prendre ses directives pour ce qu’il va faire connaître au public de la réunion qui s’achève.

Une politique de Grandeur ?

Charles de Gaulle rêvait d’une France forte et rayonnante.

Les Français ont besoin d’avoir l’orgueil de la France. Sinon, ils se traînent dans la médiocrité, ils se disputent, ils prennent le raccourci vers le bistrot…

Mais comment se faire respecter des États-Unis ? Le général comprit la nécessité de trouver un allié de poids en Europe. Le Royaume-Uni, cheval de Troie américain, étant exclu, à son grand regret, il ne restait guère que la RFA.

L’Europe, voyez-vous c’est un plat : le rôti c’est la France et l’Allemagne ; avec un peu de cresson autour, c’est l’Italie ; et de la sauce, c’est le Benelux.

Habilement, il invita le chancelier Adenauer à Colombey-les-deux-Églises, honneur qu’il n’avait jusqu’alors jamais prodigué à un dirigeant politique. En septembre 1958, les deux hommes allaient avoir un long entretien, en présence d’un seul interprète. La maîtrise de l’allemand par Charles de Gaulle et la compréhension du français par Konrad Adenauer favorisèrent un dialogue direct. Les repas furent pris en toute simplicité à la Boisserie. Le chancelier passa la nuit dans une petite chambre de l’étage. Mais l’Allemand ne fut jamais dupe de la volonté du président français de le détacher des États-Unis.

Après une tournée triomphale en Allemagne, le Français réussit néanmoins à faire signer au chancelier, à l’Élysée, un traité d’entente et de coopération (1963). Même si le traité fut affaibli par un préambule ajouté sous pression américaine, il marquait du moins la fin de l’antagonisme séculaire entre les deux pays. Mais Charles de Gaulle avait peut-être raté l’occasion de prendre la tête d’une Europe unie.

Sortir de l’OTAN

Résolu à quitter l’OTAN dès 1958, Charles de Gaulle dut attendre des circonstances favorables. Il s’attribua le mérite de l’explosion de la première bombe atomique en février 1960. En fait, sans l’aide américaine et la volonté politique des gouvernements de la IVe république, le général n’aurait pu disposer de cet instrument. Il accueillit aimablement Khrouchtchev à Paris quelques temps après mais les deux hommes ne parvinrent pas à s’entendre.

En 1962, lors de la crise des fusées de Cuba, le Président français n’hésita pas une seconde à soutenir les Américains. De même fut-il présent aux obsèques de Kennedy, éclipsant tous les autres dirigeants étrangers présents.

Mais ne pouvant espérer un partage des responsabilités au sein de l’OTAN, le Général qui ne supportait pas le « cow-boy » Lyndon Johnson, prit de plus en plus ses distances. La reconnaissance de la Chine communiste (1964), la tournée dans les pays d’Amérique latine, chasse gardée des États-Unis, les critiques acerbes contre le « machin », c’est-à-dire l’ONU, étaient autant de jalons posés.

Convaincu des intentions pacifiques de l’Union soviétique, méfiant face à une éventuelle renaissance allemande, Le Général franchit enfin le pas, se retirant de l’OTAN en 1967.

Après s’être montré très aimable avec les dirigeants soviétiques, il fit un discours retentissant à Phnom Penh, se faisant le champion du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Comme il l’avait déclaré à Alain Peyrefitte, à ses yeux la magistrature de la France était morale, « symbole de l’unité des races, des droits de l’homme et de la dignité des nations ».

L’impasse de l’anti-américanisme

Mais aveuglé par son anti-américanisme et son hostilité vis-à-vis d’Israël, le général commit quelques fâcheuses erreurs. Le refus de soutenir le bon droit d’Israël face à Nasser, tout comme la provocation gratuite du discours au balcon de l’hôtel de ville de Montréal ne contribuèrent guère à son prestige international.

De Gaulle pouvait brocarder « tout ce qui grouille, grenouille et scribouille », sa pugnacité à attaquer les États-Unis et Israël contrastait singulièrement avec sa bienveillance à l’égard des dirigeants du bloc de l’Est. L’écrasement du Printemps de Prague devait cependant apporter un cruel démenti à la politique gaullienne d’ouverture à l’Est.

L’élection présidentielle de 1965

L’opposition se trouvait bien embarrassée face à la perspective de l’élection présidentielle de 1965. Ayant dénoncé à hauts cris la réforme constitutionnelle de 1962, elle se trouvait devant le dilemme suivant : refuser de participer avec pour conséquence une marginalisation durable, ou bien relever le défi et susciter une candidature adverse légitimant ainsi l’élection populaire du président.

Pierre Mendès-France choisit la première solution se privant désormais de tout avenir politique. François Mitterrand réussit à imposer sa candidature « républicaine » aux partis de gauche désemparés et s’ouvrit ainsi la voie qui devait le conduire un jour à l’Élysée.

Mais le Général n’avait pas bien compris la nouvelle logique entrainée par une élection au suffrage direct. Il s’imaginait, comme ses adversaires d’ailleurs, qu’un raz de marée triomphal le reconduirait tranquillement au pouvoir. La candidature de Mitterrand ne fut pas la seule. La droite modérée se rangeait derrière Jean Lecanuet, le président d’un MRP en voie de décomposition. Ainsi l’élection plébiscite se transformait en affrontement partisan : les oppositions de droite et de gauche s’opposaient à la majorité présidentielle.

Charles de Gaulle en ballotage

Face à des adversaires qui avaient moins de cinquante ans, le Général à soixante-quinze ans, paraissait bien âgé. Refusant de s’abaisser à faire campagne, il vit les intentions de vote en sa faveur s’effondrer.

Au soir du premier tour, avec 43,7% des voix, le Général obtenait un score que lui envieraient aujourd’hui tous les candidats. Mais l’opposition avait réuni plus de suffrages : la gauche paraissait ressuscitée et la droite anti-gaulliste dépassait les 15%. Décidément, il y aurait un second tour.

Obligé de descendre de l’Olympe, Charles de Gaulle dût s’abaisser à bouffonner avec Michel Droit entre les deux tours. Il fit d’ailleurs merveille dans son rôle d’amuseur public. L’homme qui avait une certaine idée de la France dût évoquer la ménagère qui « veut le progrès mais pas la pagaille ».

Sa victoire au second tour était sans appel mais lui laissait un goût d’amertume. Il était désormais l’homme d’une majorité et non plus l’homme du pays, « ramené du plan de la mystique au plan de la politique » notait Viansson-Ponté.

Longtemps désemparé face à Mai 68

Les élections de 1967 avaient été favorables à la gauche et désormais la majorité dépendait du bon vouloir des Giscardiens. Pourtant « la vie est là simple et tranquille » déclarait le vieux Président le soir du 31 décembre. Il confiait au général Lalande : « Toute ma vie a consisté à faire faire aux gens ce qu’ils ne voulaient pas faire ».

Entre le Président presque octogénaire et les nouvelles générations un fossé d’incompréhension s’était creusé. Il ne prit pas au sérieux les débuts du mouvement étudiant : « Ces gamins ? Ces rigolos ? » L’absence du Premier ministre, en voyage officiel en Afghanistan, pèsera lourd dans la dégradation de la situation.

Sous-estimant la gravité des événements, le Général ne comprenait rien à ce qui se passait. Finalement, Pompidou, de retour, prenait les choses en main poussant le Général à partir pour la Roumanie selon le calendrier prévu. Pendant son absence, cependant, la situation se dégrada. « C’est partout la chienlit » tonna le président. Mais Pompidou réussit à l’empêcher de lancer les forces de l’ordre dans une reconquête brutale de la Sorbonne.

Du fiasco au retour triomphal

Son apparition à la télévision le 24 mai se révéla un fiasco. Vieilli et fatigué, son annonce d’un projet de référendum tomba à plat. « Adieu de Gaulle, Adieu » chanta la foule près de la Gare de Lyon. Était-ce donc la fin ? Le Général, accablé, songeait à se retirer.

La très étonnante escapade à Baden-Baden, le 29 mai, devait susciter bien des hypothèses. Soucieux d’échapper à un éventuel coup de force sur l’Élysée et de protéger sa famille, le général avait débarqué chez Massu, commandant des forces françaises en Allemagne. Indécis sur la marche à suivre, le président de la République fut réconforté par les propos énergiques du vieux baroudeur.

Après ce moment de faiblesse, qui n’était pas le premier dans sa carrière, Charles de Gaulle allait reprendre l’initiative. L’opinion commençait à se lasser de l’agitation et les communistes étaient résolus à éviter toute dérive révolutionnaire. Les gaullistes se soudèrent donc derrière le chef. Pompidou réussit à convaincre le Général de renoncer au référendum au profit d’une dissolution de l’Assemblée nationale.

C’est à la radio qu’il prononcera sa dernière grande allocution : « Je ne me retirerai pas. » Ce 30 mai, un million de manifestants agitant des drapeaux tricolores envahit les Champs-Élysées.

Fin de partie pour le Général

L’agitation ne disparut pas par enchantement mais les violences étudiantes étaient désormais désavouées par l’opinion publique. Les élections de juin virent une vague gaulliste sans précédent. L’UDR détenait enfin la majorité absolue.

Le Président ragaillardi ne songeait nullement à la retraite. Il regardait avec suspicion son Premier ministre qui jouait un peu trop les successeurs désignés. La rupture entre les deux hommes fut désagréable mais les apparences furent préservées. Au trop brillant Georges Pompidou succédait le pâle Couve de Murville froid et compassé. Cet excellent diplomate n’avait guère les qualités de la fonction, sinon sa soumission au Président.

« Vous savez, il ne faut pas que ça dure trop longtemps parce que le général est vraiment très fatigué » murmurait cependant Yvonne de Gaulle.

Cela ne dura pas longtemps. Charles de Gaulle provoqua lui-même sa chute en proposant un référendum visant à supprimer le Sénat. Avec Pompidou, la succession était assurée, le départ du général ne serait donc pas un drame. Très vite, il apparut que le résultat serait négatif. Au soir du 25 mars 1969, le Président en arrivant à Colombey dit à la bonne : « Nous rentrons définitivement. Cette fois, Charlotte, c’est pour de bon. »

Après moi, la dégringolade…

Comme Mac-Mahon, Casimir-Perier ou Millerand autrefois, De Gaulle démissionnait et désertait le palais. «L’Élysée est une maison sans joie, avec des contraintes de toutes sortes. Je plains celle qui va me succéder dans ce musée ! » confia son épouse en pliant bagage.

Charles de Gaulle devait déclarer à Emmanuel d’Harcourt, l’ambassadeur français en Irlande : « Cela ne sera plus la monarchie. Cela va dégringoler. » Après ce « personnage quelque peu fabuleux » pouvait-il en être autrement ?

Sources :

  • Éric Roussel, Charles de Gaulle, Gallimard 2002, 1032 p.
  • Serge Bernstein et Michel Winock (dir.), Histoire de la France politique, t. 4 : La république recommencée de 1914 à nos jours, Points Histoire 2008, 740 p.
  • Jean Lacouture, De Gaulle, t. 3 : Le souverain (1959-1970), Le Seuil 1986, 865 p.

https://www.contrepoints.org

Publicités