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Philippe Bilger

La haine et la folie françaises.

Les ridicules français.

Les premières sont d’autant plus choquantes et paradoxales qu’elles émanent d’une majorité composite et de personnalités qui accablent le Front National à cause de la haine et de la fureur dont il serait le vecteur. On dénonce chez lui la tonalité dont on use pour le pourfendre.

Les seconds m’apparaissent à l’occasion de ces polémiques médiatiques qui ne sont pas si dérisoires que cela car elles démontrent comme des mondes sont déconnectés et étrangers les uns aux autres.

Un mot sur ces journalistes de grande réputation dont on s’étonne qu’ils aient par exemple publiquement manifesté leur opposition au FN. Je songe à Audrey Pulvar qui a été suspendue par CNews à cause d’une pétition, comme si quiconque pouvait ignorer que dans sa pratique, cette brillante personnalité sûre d’elle était inspirée par la gauche et son questionnement parfois donc biaisé.

On annonce le départ probable de Patrick Cohen pour Europe 1 et je suis persuadé que personne n’a le moindre doute sur les positions politiques de ce dernier qui a, avec d’autres, fait le succès de la Matinale de France Inter. On nous rétorque qu’il y a le journaliste d’un côté et le citoyen de l’autre. Le problème est que chez beaucoup le citoyen a pris toute la place et qu’il faut rien de moins qu’un corporatisme massif pour ne pas s’en apercevoir.

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Mais il est plus simple de blâmer et de sanctionner certaines partialités publiques affichées que de se pencher en profondeur sur, la plupart du temps, l’absence de vraie neutralité des animateurs et journalistes en matière politique. Un Patrick Roger, hier à Europe 1, ou un Christophe Jakubyszyn sur TF1 sont des raretés tant le fond et la forme, chez eux, s’efforcent à une authentique impartialité. Rassurante pour les auditeurs et les téléspectateurs.

Hitler a été élu au suffrage universel. La dernière trouvaille de Bertrand Delanoë pour laisser croire que le nazisme est à nos portes. Pour Nathalie Kosciusko-Morizet, se battre contre le FN, « une nécessité morale et politique ». Politique à l’évidence mais morale, je m’interroge ?

Si un parti recueillant quelque huit millions d’électeurs, non seulement accepté dans l’espace démocratique mais porté au second tour de notre élection la plus importante n’est pas « moral » – ce qui relève non plus de l’opposition civique mais de la stigmatisation éthique -, il conviendrait de l’interdire de toute urgence.

Ce qui, même par ses opposants les plus constants et convaincus, n’a jamais été proposé alors que par ailleurs ceux-ci – et j’y ajoute Audrey Pulvar (Le Monde) – répètent, comme pour se convaincre et moins craindre de lui, que « le FN n’est pas un parti comme les autres ».

Parce qu’il romprait avec les valeurs républicaines : liberté, égalité et fraternité ? A suivre à la lettre ce mantra, toute politique fondée sur l’intérêt national deviendrait par nature impossible puisqu’elle serait susceptible de battre en brèche ou au moins d’adapter l’une ou l’autre de ces exigences abstraites.

Serait-ce un péché mortel dans notre République que d’admettre, au contraire, qu’il est « un parti comme les autres » précisément pour mieux le combattre en ne se réfugiant pas derrière une façade de contestation seulement morale qui non seulement n’a servi à rien mais a amplifié au contraire l’essor de cet extrémisme ? La moraline s’octroie des facilités dont elle est étonnée ensuite de devoir les constater perverses au regard de sa propre cause. Brice Couturier a procédé à une éclairante analyse de ce désastre qui, à force de prétendre absurdement diaboliser le FN, l’a fait grandir (Le Point).

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Dans l’appréhension du FN et de ce qui ne fera pas sa victoire demain – mais il n’y aura pas un gouffre au second tour entre le gagnant et la perdante -, il me semble qu’on ne distingue pas assez bien les niveaux.

Le premier devrait consister à traiter avec considération, estime et compassion la France qui n’est pas celle qui, très largement, a soutenu et soutiendra Emmanuel Macron. Elle est oubliée souvent dans les politiques mais aussi dans les débats. Un premier pas capital serait de cesser de la mépriser au motif que ses instincts, ses réflexes, ses peurs et ses attentes ne seraient pas dignes de la démocratie dont on rêverait dans le confort ouaté de son monde privilégié. Admettre que cette multitude se vivant comme humiliée, reléguée, abandonnée sur les bords d’un pays qu’elle ne reconnaît plus comme étant le sien n’est pas une disgrâce, une verrue dans le visage français mais une réalité forte et douloureuse serait déjà une manière de remédier à une fracture fondamentale. De remettre cette France dans la France révérée.

Aspirer à une quotidienneté tranquille, être angoissé par l’insécurité, la dévastation de son paysage familier, être sans pitié contre le terrorisme, manquer de nuances et d’élégance, endurer, subir, protester, réclamer de la répression et de la prison, craindre de n’être plus chez soi à cause de sa place de plus en plus réduite au sein d’un univers de communautarismes et de pratiques trop différent, être perdu, égaré, réclamer la restauration des valeurs d’avant, avoir la nostalgie de l’autorité, tenir des propos parfois aigres et vindicatifs – autant de pulsions et d’états qu’il ne sert à rien de traiter avec condescendance ou dérision, surtout quand la dénonciation vient du camp des bien assis, des bien installés, de l’argent, des pouvoirs, des élites de toutes sortes.

Julien Dray avait proposé à François Hollande ce slogan : « Nous sommes la France ». Il aurait été valable si implicitement il n’avait pas visé à honorer cette France qui précisément avait négligé l’autre. Dont l’existence et l’identité sont déniées au point que le FN s’en est servi pour se nourrir et se développer.

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Le deuxième niveau est d’avoir à relever que seul ce parti qualifié d’extrême a pris véritablement en charge, dans ses discours et son ressentiment, cette France qui, comptant pour rien ou en ayant l’impression à cause de la désertion de l’Etat, a été en quelque sorte passée sous silence par les partis traditionnels, laissée à sa détresse amère et à une confrontation de plus en plus désespérante entre tous les autres et elle. Le FN a pris ce que nulle autre instance n’avait voulu prendre. A lui seulement, la France qui va mal.

Le dernier niveau est celui qui appelle une critique fine, profonde, politique. Que fait de cette France, de « sa » France, de ses humeurs, de ses chagrins et de ses rages, le FN ? Le projet qu’il lui tend comme un secours est-il valable ou au contraire illusoire, dévastateur, impraticable, voué à la faillite ? Le programme – pot-pourri contradictoire avec un souverainisme de gauche, une rigueur de droite et un populisme démagogique – n’est-il qu’une cynique exploitation d’une France qui n’a plus que le FN à se mettre sous la misère et l’abandon ?

Pour que cette dénonciation soit convaincante, il ne suffit pas d’une démolition en règle de la substance du projet du FN mais d’une authentique proposition alternative. Il faudrait qu’elle réussisse à faire revenir, dans un climat démocratique de confiance et d’apaisement, une France qui, n’ayant plus rien à espérer à droite ni à gauche, serait sinon prête à une adhésion inédite, aussi risquée qu’elle soit.

Jusqu’à maintenant – sauf peut-être au sein de la France insoumise – rien n’est de nature à laisser penser que les énormes béances de la France humiliée ont été appréhendées comme il convient et qu’elles puissent donc être comblées. Sur les plans social, économique, judiciaire, culturel et plus subtilement, symbolique.

Pour le premier niveau, de la part de l’orthodoxie politique, trop d’aveuglement, pour le deuxième, trop d’indifférence et, pour le dernier, trop peu d’énergie et d’imagination.

Les progressistes ne s’affrontent pas aux conservateurs, comme l’a si bien souligné Thierry Mandon, ni les mondialistes aux patriotes, ni le Bien au Mal. Mais plutôt, ceux qui méprisent à ceux qui souffrent, les ostensibles aux oubliés, le haut au bas du pavé. Ceux qui existent d’évidence et pèsent lourd à ceux qui doivent crier pour ne même pas se faire entendre.

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Emmanuel Macron a du pain sur la planche et il dispose, dans son vivier d’intelligence et de sensibilité, d’une argumentation multiforme à condition qu’il veuille bien demeurer dans le registre de la pure contradiction politique. Il est tenté, pourtant, de confondre la fille et sa décence historique avec le père et ses délires et de faire fond sur les résidus nauséabonds et nostalgiques qui gangrènent encore le FN : Oradour-sur-Glane et le Mémorial de la Shoah représentent en ce sens plus un détournement du débat dans l’émotion et l’insupportable qu’une preuve décisive contrant le FN et son projet. Marine Le Pen, dans la discrétion, a déposé, elle, une gerbe en hommage aux déportés. Une émulation qui occulte l’essentiel.

Qu’on lise la double page dans Le Parisien consacrée aux réponses de Marine Le Pen et, de bonne foi, qui pourrait y trouver des motifs de stigmatisation morale, qui pourrait ne pas y voir de formidables opportunités de mise en pièces politique, économique et sociale ?

C’est une campagne en Absurdie.

Mais le 3 mai, contre la haine et la folie françaises, débarrassés de tous les parasites, artistes et soutiens conjoncturels, ils seront face à face, on les verra, on les entendra.

Et le 7 mai nous aurons la parole.

http://www.philippebilger.com/blog/

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