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Robert Levy

26 mars 2008

Résumé : Il y a eu un épisode pétainiste dans la vie de Paul Ricoeur. Combien de temps a-t-il duré exactement ? Il est vrai que le philosophe en a reconnu l’existence, lorsqu’en 1994 l’auteur de cet article lui a fait parvenir des textes publiés sous son nom au printemps 1941 dans une revue vichyssoise, l’Unité Française ; mais il est vrai aussi qu’il l’a présenté comme un bref épisode de désarroi ne durant que les premiers mois de sa captivité en Oflag. N’en a-t-il pas minimisé la longueur puisqu’il fut conférencier du « Cercle Pétain » de son camp de prisonniers et que ce cercle n’a commencé d’exister qu’en décembre 1941 ? A cette interrogation s’en joint une autre : la lecture attentive d’un article de Paul Ricoeur de mars 1939 – comme sa présence à l’université de Münich au cours de l’été 1939 ? – conduit à se demander quelle fut la nature de ce désarroi, bien antérieur donc à la défaite de juin 1940.

Bref avis au lecteur pour introduire et rappel préliminaire de quelques faits

L’auteur de cet article n’est pas historien. Je suis professeur de philosophie en Première supérieure, mais mon intervention ici n’a aucune ambition directement philosophique. Ayant eu à préparer mes élèves à disserter sur le thème de l‘action durant l’année scolaire 1992-1993, j’ai acheté, au cours de l’hiver, à la librairie Rieffel, rue de l’Odéon,à Paris et pour ainsi dire par hasard, le numéro 2 d’une revue intitulée l’Unité Française ; mon œil avait été exclusivement attiré par la présence – page 206 – d’un article de Paul Ricoeur intitulé Le risque  ; ce n’est que plus tard que je constatai et qu’il s’agissait d’une revue à la gloire du Maréchal Pétain et la présence d’un autre article attribué au même auteur et intitulé la Jeunesse et le sens du service social. Quelques semaines plus tard, au cours du même hiver je constatai dans le numéro 1 de la même revue, consulté à l’Institut d’Histoire du Temps Présent, l’existence d’un texte signé du même nom et intitulé Propagande et Culture.

En faisant parvenir à Paul Ricœur, par mon ami éditeur Jean-Michel Ollé, au début de l’année 1994, des photocopies de cette série de textes publiés sous son nom en 1941 dans cette revue pétainiste qu’a été l’Unité Française, j’ai peut-être modifié le rapport que Paul Ricœur entretenait avec son propre passé et sans aucun doute la connaissance que le public en avait. C’est la connaissance de ce passé qu’il s’agit de préciser.

Rappelons que Paul Ricœur a réagi publiquement :

– En envoyant à Henri Rousso, directeur de l’IHTP (Institut d’Histoire du Temps Présent), dès l’automne de la même année, et plus précisément le 21 septembre, une note destinée aux éventuels lecteurs de l’Unité Française, dans laquelle il déclare, concernant ces articles :

« avoir ignoré jusqu’à ce jour leur publication à Vichy sous le titre « Paroles de prisonniers ». Quant à l’original, j’en ai perdu la trace : feuilles volantes ? Journal du camp de l’Oflag IIB ? Le « commandant Jean Rivain », rapatrié au plus tard au printemps 1941, s’est arrogé le droit de rapporter des camps ces « paroles de prisonniers », de les éditer et de les publier sans autorisation de leurs auteurs présumés et dans une publication qui n’était pas de leur choix ».

Et quelques lignes plus loin :

« M’en tenant pour le moment à la forme, je déclare ne pouvoir assurer que ce texte n’a été ni coupé ni surchargé ni en aucune façon manipulé ; de toutes façons, je ne l’ai pas publié. ».

Quelques lignes plus loin encore :

« (C’est par rapport à cet « avant » et à cet « après » que) je m’emploie à comprendre la discontinuité idéologique qu’a constituée ma participation aux « cercles Pétain » en 1940-41 ».

– En déclarant dans la Critique et la Conviction, livre constitué d’entretiens qui ont eu lieu entre l’automne 1994 et la fin de l’été 1995 :

« Je suis parti en captivité en Poméranie, où j’ai passé cinq ans. J’étais dans un Oflag. Je dois à la vérité de dire que, jusqu’en 1941, j’avais été séduit, avec d’autres – la propagande était massive -, par certains aspects du pétainisme. Probablement ai-je retourné contre la République le sentiment d’avoir participé à sa faiblesse, le sentiment qu’il fallait refaire une France forte. Cela a été le cas tant que nous n’avons pas reçu d’informations, tant que nous n’avons pas été touchés par la BBC que, grâce aux gaullistes du camp, nous avons pu écouter à partir de l’hiver 1941-42. Un camarade venait nous transmettre le bulletin de la BBC le matin ; lui-même le tenait d’un autre, mais nous ne savions pas qui. Par la suite, c’est nous qui annoncions leurs défaites aux Allemands. Un jour, nous sommes arrivés rasés et bien habillés au rassemblement, les Allemands nous ont demandé quel événement avait entraîné cette dérogation à nos habitudes, et nous leur avons annoncé la victoire des Russes à Stalingrad ! À ce moment-là, les camps ont été entièrement pris en main par les communistes et les gaullistes. Mais je regrette mon erreur de jugement, pendant la première année ».

– En faisant signaler dans la réédition, au cours de l’année 2000, de la Bibliographie systématique de Paul Ricoeur de Frans D. Vansina, l’existence de ces articles de l’Unité Française et en ajoutant d’une part que l’article intitulé Le risque avait été reproduit à l’insu de son auteur et d’autre part – je conserve le texte de Vansina sans en modifier la lettre parfois fautive – que ces trois textes « font partie d’un ensemble intitulé Paroles de Prisonniers. Ils ont été publiés par le commandant Jean Rivain, une fois qu’il était libéré le 12 décembre 1940 du camp des prisonniers de guerre Oflag II.B en Poméranie. Lui, il a ‘attribué’ ces trois textes à P. Ricœur qui en a appris l’existence par O. Mongin qui, lui, a été informé le 11 juillet 1994 par Monsieur J-M. Ollé. Sur ce cas P. Ricœur s’est expliqué le 17 octobre 1994 dans une « Note sur certaines paroles de prisonniers à Monsieur M. Rousso », directeur de l’Institut d’Histoire du Temps Présent à Paris. »

Il faut donc pour commencer noter que c’est bien suite à ma découverte hasardeuse et à nos démarches volontaires que les récits habituels de la vie de Paul Ricœur ont été modifiés ; en effet dans l’ouvrage d’Olivier Mongin (Paul Ricoeur, publié en 1994) on ne trouve la moindre allusion à cet épisode pétainiste, ni d’ailleurs dans celui un peu plus tardif de Charles E. Reagan (Paul Ricoeur, His life and his work, publié en 1996 mais qui contient des entretiens bien antérieurs à cette date). C’est sans doute du fait de cette découverte et de cette intervention que François Dosse, dans son Paul Ricœur, les sens d’une vie (La Découverte, 1997) a pu modifier le récit habituel des années de captivité en insérant un chapitre entier, le huitième, sur l’évolution de Paul Ricoeur « du cercle Pétain « à la résistance » ».

A propos de quelques développements plus ou moins récents

Je pensais que désormais, le devoir de vérité et le droit à l’histoire l’emporteraient dans l’esprit de tous sur toute autre considération et que toute biographie de Paul Ricœur comprendrait nécessairement au moins une indication de l’existence de cet épisode pétainiste. Or j’avais déjà constaté d’une part que Paul Ricœur lui-même, dans son « Intellectual Autobiography » publiée en 1995, dans le Volume XXII des Lewis Edwin Hahn Publications, n’en disait pas un mot – en France ce texte a été publié sous le titre Réflexion faite, Autobiographie intellectuelle en octobre 1995 – , et il se trouve d’autre part que dans le résumé de la vie de Paul Ricœur, publié dans le numéro de l’Herne en 2004, on n’en trouve pas mention non plus, pas plus que dans le numéro de mars/avril 2006 de la revue Esprit consacré à la Pensée Ricoeur, et enfin que dans un ouvrage téléchargeable sur le site de l’ADPF (Association pour la Diffusion de la Pensée Française, un service du Quai d’Orsay…) rédigé tout récemment par Olivier Mongin et Mikael Foessel, on ne retrouve que le résumé habituel de cette période :

« Mariage avec Simone Lejas, à Rennes. 1936-1937 Service militaire. 1939-1945 Ricœur est mobilisé en tant qu’officier de réserve à Saint-Malo. Fait prisonnier, il est envoyé en Poméranie orientale, dans les camps de Gross-Born puis d’Arnswalde. Il rencontre Mikel Dufrenne dans l’Oflag IIB, et entame la traduction des Ideen de Husserl. Mai 1945 Retour à Paris, puis départ pour le Collège international cévenol au Chambon-sur-Lignon. »

En résumé, avant 1994, pas un mot sur cet épisode pétainiste ; de 1995 à 2000, un bref hommage à la vérité ; et ensuite, le retour au silence ? Ce n’est peut-être pas si simple.

Je voudrais préciser ma pensée en prenant, par commodité, comme point de départ une des réactions journalistiques à la disparition de Paul Ricoeur, à l’âge de 92 ans, le vendredi 20 mai 2005 : Le Monde des 22-23 Mai 2005, publie un article d’Alexandra Laignel-Lavastine intitulé « En 1940 « un manque de discernement politique » ». On peut y lire :

« Soi-même comme un autre : cette tension trouve peut-être une part de son explication dans un moment peu connu de sa biographie, sur lequel lui-même s’est expliqué avec une exemplaire dignité. Cet épisode réfère à une courte période d’égarement, en 1940-1941, lors de laquelle le philosophe, fait prisonnier lors de la débâcle, participera, de l’Oflag où il était enfermé en Allemagne, aux activités du « cercle Pétain », une organisation qui avait pour double fonction de coordonner l’entraide au sein des camps et de propager les thèses de la Révolution Nationale. L’état d’esprit de Paul Ricœur est alors caractéristique du désarroi qui dominait parmi les détenus, de surcroît coupés du monde et privés de tout contact avec la France, sinon par la propagande allemande. Dans un premier temps, le maréchal Pétain va donc apparaître à beaucoup comme la personnification de la patrie et le seul recours contre l’occupant. C’est dans ce contexte que Paul Ricœur va prononcer plusieurs conférences. Il en ressortira notamment un article, « Propagande et culture », publié dans le numéro d’avril-juin 1941 de la revue L’Unité Française, à la rubrique « Paroles de prisonniers » – à son insu, assure-t-il, et en fait rédigé à partir de notes prises par Jean Rivain, le directeur de cette publication pétainiste. »

Elle poursuit quelques lignes plus loin :

« L’honnêteté de cette mise au point ne lèse en rien la mémoire de Paul Ricœur. Au contraire, elle l’honore. »

L’ensemble de ces affirmations appelle un premier commentaire : ce vocabulaire du désarroi et de la confusion des repères, cette référence à la propagande et à sa toute-puissance, se trouvent déjà chez François Dosse (en 1997) comme s’y trouve l’affirmation de la brièveté de ce moment d’égarement et donc de son caractère passager ; bref aurait été le moment au cours duquel le Paul Ricœur ébranlé par la défaite aurait désavoué le Paul Ricœur d’avant-guerre. Tout cela est énoncé comme une évidence : les textes de l’Unité Française sont à peine un accident, une très courte parenthèse due à un bref moment où, la défaite de 1940 et la propagande aidant, Paul Ricœur, comme tant d’autres, dans cette situation d’accablement et d’humiliation, aurait comme perdu la tête. Cet accident par définition n’affecterait pas l’essence, ce serait une crise momentanée dans un corps sain. Cet accès de pétainisme ne serait donc qu’une passade, si l’on veut bien entendre par là un goût qui dure peu ou le passage d’un homme dans un lieu où il fait peu de séjour ou, en termes plus galants, un commerce que l’on quitte aussitôt.

Il importe de compléter ce premier commentaire en notant aussi que les propos de François Dosse et ceux d’Alexandra Laignel-Lavastine ne sont à la lettre que des reprises de ce que Paul Ricoeur disait lui-même de lui-même dans la Critique et la Conviction  ; tout y est : « la propagande était massive » (p.31), « nous étions brisés et coupés de tout » (p.33), « je regrette mon erreur de jugement, pendant la première année » (p.32), « c’est à cela que nous avons cru pendant la première année » (p.33). Le lecteur aura noté cette insistance aussi bien dans les déclarations de Paul Ricoeur que dans les écrits de Dosse et de Laignel-Lavastine sur les dates : une courte période d’égarement en 1940-1941. Le thème est fixé, viennent les variations qui n’ont rien d’étonnant, tant il est légitime d’avoir confiance en ceux qui sont présumés avoir fait preuve d’honnêteté et d’exemplaire dignité.

Comme je l’ai dit, j’ai eu quelque rôle dans cette histoire. Intrigué par plusieurs points dans les réponses et les déclarations de Paul Ricoeur et poussé par la curiosité j’ai effectué quelques lectures qui me conduisent à une nouvelle intervention et me permettent d’affirmer que la durée et donc la nature de cette passade restent à déterminer. Pour le dire franchement et autrement : je doute désormais de la version de Paul Ricoeur lorsqu’il s’explique sur cette période ; et plus précisément de l’une de ses affirmations, celle de la brièveté du soutien aux thèses pétainistes. C’est en réalité plus qu’un doute et je vais en indiquer plus bas les raisons.

De là le second commentaire que l’on doit faire. A reprendre précisément la chronologie on voit que les déclarations de Ricoeur et de ceux qui l’ont cru et suivi comportent des confusions et des erreurs portant sur les faits et les dates :

– c’est le 7 juin 1940 que Paul Ricoeur est fait prisonnier ; c’est aux alentours de la mi-juin 1940 qu’il arrive en Poméranie et est interné à l’Oflag IIB ;

– si, comme le dit Paul Ricoeur lui-même, le commandant Rivain interné lui aussi à l’Oflag IIB est libéré le 12 décembre 1940 et si les textes ont bien été rapportés et publiés par lui, il faut que les cours-conférences de Paul Ricoeur, qui sont, pour reprendre l’expression de ce dernier, les originaux des articles de l’Unité Française, aient nécessairement eu lieu durant la période qui va du début juillet 1940 au 11 décembre 1940 ; ils n’ont donc rien à voir avec des conférences des « cercles Pétain ». Insistons : en d’autres termes ce n’est pas en tant que conférencier des cercles Pétain qu’a parlé Paul Ricoeur puisque le Cercle Pétain n’est créé qu’en décembre 1941. On peut sur ce point capital et suivre ce que dit François Dosse, dans son Paul Ricœur, les sens d’une vie (p.87 : « créé en décembre 1941 à Gross-Born par le colonel Vendeur, chef français du camp, le « cercle Maréchal-Pétain » se donne pour mission de propager les thèses de la Révolution nationale… ») et consulter pour confirmation l’Abbé Pierre FLAMENT, La Vie dans un camp d’officiers français en Poméranie : Oflag II D-II B, 1940-1945, Publication de l’ Amicale de l’Oflag II D-II B, 1957 et aussi pour des indications plus générales sur les « cercles Pétain », Prisonniers de guerre dans les Stalags,les Oflags et les Kommandos,1939-1945 de Yves Durand (p.216 et suivantes, Hachette 1994).

Ces précisions chronologiques sont déterminantes :

1) elles permettent tout d’abord de voir que c’est à son initiative que Ricoeur soutient ce qui fait le contenu original des articles incriminés (les articles de l’Unité Française sont-ils des reprises écrites de « ces conférences impromptues sur les thèmes les plus divers » dont parle François Dosse, dans son Paul Ricœur à la page 79 et qui précèdent l’organisation de l’université interne à l’Oflag ?) ; pour le dire autrement et prudemment : on a le sentiment que dans cette affaire Paul Ricoeur est plus un doctrinaire qu’un propagandiste ;

2) elles permettent ensuite – puisque dans sa note à Henri Rousso Paul Ricoeur s’interroge « sur les conditions dans lesquelles un jeune militant socialiste d’avant-guerre a pu devenir un conférencier des « cercles Pétain » de son Oflag (…) » – de conclure que le désarroi et l’allégeance au pétainisme n’ont pas été si brefs que cela. Le « Cercle Pétain » n’étant créé qu’en décembre 1941, il est nécessaire d’ englober dans cette courte période d’égarement au moins l’année 1942 ;

3) elles permettent enfin de dénoncer une erreur dans la chronologie puisque Paul Ricoeur déclare s’interroger « sur les conditions dans lesquelles un jeune militant socialiste d’avant-guerre a pu devenir un conférencier des « cercles Pétain » de son Oflag en 1940-41 ». Insistons encore : Paul Ricoeur reconnaît spontanément avoir été un membre actif, un militant des « cercles Pétain » ; il se trompe seulement sur la date de ces conférences. Il faut ajouter à cela une autre insistance, celle de Paul Ricoeur sur ces dates : « À supposer que le texte « Propagande et culture » reflète fidèlement des propos tenus au plus tard au printemps 1941… » ; « C’est ainsi qu’au cours de l’hiver 1940… » ; « C’est par rapport à cet « avant » et à cet « après » que je m’emploie à comprendre la discontinuité idéologique qu’a constituée ma participation aux « cercles Pétain » en 1940-41 ».

Cette erreur de Paul Ricoeur, répétée par François Dosse et Alexandra Laignel-Lavastine, était pour ainsi dire ce qui donnait une allure vraisemblable à la thèse du bref désarroi et de l’erreur de jugement ne durant que la première année. Sur la base même des déclarations de Ricoeur et en rétablissant la bonne chronologie nous devons donc conclure une première chose : le désarroi ne dura pas du tout un an.

Raisons de douter et questions

A partir de cette mise au point essentielle et à ces nombreuses conséquences, une question principale nous anime :

Combien d’années dura ce qu’il était convenu d’appeler désarroi  ? Précisons : si l’on ne peut donc plus dire que les textes de l’Unité Française marquent simplement « un moment », ou « une courte période d’égarement de l’automne 1940 à la fin de l’hiver 1941 », de quoi s’agit-il ? Je voudrais montrer qu’il existe au moins un texte, largement antérieur à l’automne 1940 puisqu’il date du début de l’année 1939, et au moins un témoignage sur les années de captivité, qui semblent tous deux indiquer une durée bien différente de celle que Paul Ricoeur a reconnue et qu’il n’est donc pas raisonnable de tenir pour une évidence la brièveté de cet épisode. A quoi s’ajoute une présence à Munich au cours de l’été 1939 ; cela fait donc trois raisons de douter :

Première raison :

« Ce qui est dramatique dans la situation des démocraties, c’est qu’elles défendent des valeurs impures, en même temps qu’elles essayent de sauver des valeurs indiscutables que le fascisme a détruites – la culture libre et l’ensemble des libertés publiques – elles tentent de sauvegarder les fruits de plusieurs siècles de piraterie et d’exploitation du prolétariat mondial. En bref, les démocraties sont des ploutodémocraties. C’est l’ensemble que, bon gré mal gré, nous sommes appelés à défendre, sans avoir le droit ni la possibilité de distinguer. Prenez n’importe quel problème international actuel, vous y trouverez mêlées les ombres de la Liberté et de la Finance. C’est notre double ligne d’arrêt. Si demain la guerre éclate, nous défendrons l’avenir des travailleurs et les intérêts des actionnaires de Suez. L’affreuse notion de sécurité bloque l’idéal et l’intérêt dans un mobile monstrueux ; je regrette de voir tant de nos amis l’embrasser le cœur aussi léger, et parler de la sûreté des voies « impériales », de nos influences orientales, etc., comme s’ils n’avaient jamais été socialistes. J’avoue avoir éprouvé une véritable angoisse en lisant le discours d’Hitler : non que je croie ses intentions pures, mais, dans un langage d’une belle dureté – j’allais écrire d’une belle pureté -, il rappelle aux démocraties leur hypocrite identification du droit avec le système de leurs intérêts, leur dureté pour l’Allemagne désarmée, l’interdiction qu’elles lui signifiaient de se créer des zones de puissance, comme l’Angleterre et la France impériales, le refus quand elles étaient les plus fortes de partager les matières premières du monde. Hélas, cela ressemble étrangement à notre argumentation, à notre rêve. Je le sais bien, Hitler ne songe pas du tout à organiser le monde sous le signe de la collaboration, mais lui au moins, parle du dynamisme de son peuple, et non du droit éternel… et puis il nous éveille à la mauvaise conscience. Je ne suis pas un démocrate à la conscience tranquille. C’est pour cela que je ne suis pas prêt à risquer le va-tout de mon pays pour une cause aussi mélangée. C’est pour cela que je persiste à souhaiter la réunion prochaine d’une conférence internationale, même peu glorieuse. Je ne conçois de guerre juste qu’une guerre à la fois idéologique et défensive. Il est plus beau de mourir, – je veux dire : il est moins laid de tuer (car il ne faut tout de même pas faire semblant d’ignorer le côté le moins « noble »), pour des idées que pour des intérêts -. Il est probable même, que seules des guerres civiles peuvent avoir cette signification. J’ai dit que les démocraties défendaient des valeurs impures. Je crois devoir ajouter que, depuis quelques années, nous ne sommes plus sûrs de défendre des valeurs réelles. Je vous le demande, mes camarades, en ce début de 1939, – je vous le demande avec un fond de tristesse et de découragement, qu’est-ce que nous représentons dans le monde actuellement, qu’est-ce que nous défendons ? Nous n’avons pas su faire une France vraiment démocratique. Le Front populaire est mort et bien mort. Aucun idéal n’a pris sa place. Ce pays n’est plus capable d’idéal. Il ne semble même pas capable d’être fasciste. Il prend son parti de tout cela. Le règne actuel de nos équipes gouvernementales est le signe d’un pays qui ne croit plus à rien. Des hommes sans moralité dirigent les affaires extérieures et intérieures de ce pays. Dites-moi si vous êtes fiers à la pensée que personne n’est capable de souffler sur ces gens-là, parce que ce souffle ne part plus du fond du pays. »

Voici une longue citation d’un article de Paul Ricoeur paru au début de l’année 1939 dans Terre nouvelle, la publication du pasteur Tricot qui initialement tenta d’associer christianisme et communisme. Nous laisserons aux spécialistes de cette période – et de son vocabulaire propre – le soin d’en peser les termes et les thèmes. Quelques remarques cependant :

a) la première remarque porte sur la date même de la publication de cet article de Paul Ricœur : elle indique, pour ne pas dire qu’elle prouve, que le désarroi de son auteur est bien antérieur à la défaite de juin1940 puisque nous sommes en mars 1939 ;

b) la seconde remarque sur son contenu  : il ne s’agit évidemment ni de Pétain ni de Vichy et de sa propagande, mais de critique des démocraties, de l’Allemagne et d’un discours d’Hitler. Compte-tenu des dates, il peut s’agir de celui qu’il a prononcé le 30 janvier 1939, prononcé par Hitler devant le Reichstag à l’occasion de la commémoration annuelle de son accession au pouvoir. Si on reprend tout simplement certains mots de Paul Ricoeur, outre « l’angoisse » éprouvée, on constate qu’il y voit « un langage d’une belle dureté – j’allais écrire d’une belle pureté » ; on constate qu’à ses yeux Hitler « lui au moins, parle du dynamisme de son peuple, et non du droit éternel » et qu’à propos de la France il déclare que « ce pays n’est plus capable d’idéal ; il ne semble même pas capable d’être fasciste ». Ce discours d’Hitler fut sans doute un très long discours (« ein Mammutrede » selon l’expression de Max Domarus, in Hitler Reden und Proklamationen, 1932-1945, Tome II, p.1047) et un discours majeur (voir Philippe Burrin, Ressentiment et apocalypse, Ch 3) ; rappelons qu’entre autres choses, à propos des juifs, Hitler y déclarait :

« Depuis des centaines d’années, l’Allemagne a été assez bonne pour recevoir ces éléments, bien qu’ils ne possèdent rien d’autre que des maladies infectieuses politiques et physiques. Ce qu’ils possèdent aujourd’hui, ils l’ont dans une très large mesure, gagné aux dépens de la nation allemande moins rusée et par les nombreuses manœuvres le plus condamnables. Aujourd’hui nous payons tout simplement ce peuple comme il le mérite. (…) Aujourd’hui, je serai encore une fois prophète : si les financiers juifs internationaux en Europe et au dehors réussissent une fois de plus à plonger les nations dans une guerre mondiale, alors, il en résultera, non pas une bolchevisation du globe, et donc la victoire de la Juiverie, mais l’annihilation de la race juive en Europe ! Les nations ne veulent plus mourir sur le champ de bataille pour que cette race internationale instable profite d’une guerre ou accomplisse la vengeance de son Ancien Testament. Le mot d’ordre juif « Prolétaires de tous les pays unissez-vous » sera vaincu par une réalisation plus haute, c’est-à-dire « Travailleurs de toutes les classes et de toutes les nations, reconnaissez votre ennemi commun ! » ».

S’il s’agit de ce discours, Paul Ricoeur l’a-t-il lu intégralement ? Une chose est certaine : c’est dès le tout début de l’année 1939 que se lit ce « désarroi » dont la brièveté est donc, à l’évidence, de moins en moins grande. Autre chose certaine : ce n’est donc ni dans la défaite, ni dans la propagande allemande ou vichyssoise que l’on peut trouver l’explication ultime de cette passade pétainiste de 1941. Dès 1939 sous le Ricoeur protestant, marxiste et révolutionnaire il y a un Ricoeur, certes critique du fascisme, mais néanmoins fasciné par certains de ses aspects ; la lecture d’Henri de Man, vivement conseillée par André Philip, explique-t-elle cette dualité et cette fascination ? On peut le penser si l’on se souvient des conditions dans lesquelles cette lecture a effectivement eu lieu (si l’on reprend, dans La Critique et la Conviction (p.22) les termes mêmes de Paul Ricoeur : « C’est cette année-là [1936, pendant son service militaire] que par esprit de contradiction, j’ai lu abondamment Marx, en contrepoint avec Henri de Man ») et si l’on n’oublie pas le devenir et les propos d’Henri de Man lui-même (qui après les redditions belge et française écrivit son fameux Manifeste du 28 juin 1940, dans lequel, pensant que le fascisme pouvait jouer un rôle révolutionnaire en balayant par la force les obstacles qui avaient toujours fait échec à la justice sociale et à la paix européenne, il présentait « l’effondrement d’un monde décrépit » et « la débâcle du régime parlementaire et de la ploutocratie capitaliste » comme une « délivrance » pour les classes laborieuses). Il y a donc bien un amont pour le moins troublant de ce que l’on a désormais bien du mal à nommer encore un moment de désarroi.

c) Une dernière remarque : il y aurait bien sûr beaucoup à dire sur les formulations de Paul Ricoeur (en particulier le balancement « Je le sais bien, Hitler ne songe pas du tout à organiser le monde sous le signe de la collaboration, mais lui au moins, parle du dynamisme de son peuple, et non du droit éternel… »). Je me contenterai de quelques mots sur un moment énigmatique de cet article : ( « mais, dans un langage d’une belle dureté – j’allais écrire d’une belle pureté »), pour constater d’une part qu’en parlant de « dureté » et de « pureté » à propos du langage d’Hitler, Paul Ricoeur mobilise deux des termes centraux de la langue nazie ; on le sait pour la « pureté », moins pour la « dureté », « qui formait l’idéal d’Hitler » (Philippe Burrin, Ressentiment et apocalypse, Ch 3, p.70), qui exprimait « le souhait de détruire les barrières de la civilisation existante, avec son humanitarisme et son universalisme, pour renouer avec une civilisation préchrétienne ou règneraient l’exclusivisme ethnique et la loi du plus fort, justifiant l’extermination ou la réduction en esclavage des vaincus » (ibidem, Ch 2, p.45) ; d’autre part que ce vocabulaire de la dureté avait pénétré le monde philosophique allemand (voir, par exemple, dès 1933, dans l’Auto-affirmation de l’université allemande de Heidegger : « … ce peuple veut être un peuple selon l’esprit. De lui même et pour lui-même, il exige chez ses guides et gardiens la clarté la plus dure du savoir le plus haut… » ; « La communauté de combat des professeurs et des élèves ne transformera cependant l’université allemande pour en faire le lieu de la législation spirituelle (…) que si le corps enseignant et le corps des étudiants mènent leur existence d’une façon plus simple, plus dure et plus libre… », aux pages 16 et 21 de la traduction de Gérard Granel, T.E.R. bilingue) et enfin que Paul Ricoeur fait de cette dureté une sorte de réciproque légitime du Traité de Versailles et de sa « dureté pour l’Allemagne désarmée ».

d) Notons qu’en nous interrogeant ainsi nous avons l’impression de suivre à la lettre l’invitation de Paul Ricoeur qui, dans la Note sur certaines ‘paroles de prisonniers’ à Monsieur H. Rousso, déclare :

« Il existe d’autres textes de ma jeunesse qui ne figurent pas non plus dans ma bibliographie et que pourtant j’ai publiés au sens légal du terme auquel je me tiens ici. (…) Je ne les ai pas conservés et je ne saurais les retrouver. (…) Je dis cela avec sérieux, dans la mesure où les réflexions touchant le fond auxquelles je vais maintenant me livrer portent précisément sur les conditions dans lesquelles un jeune militant socialiste d’avant-guerre a pu devenir un conférencier des « cercles Pétain » de son Oflag en 1940-41 ».

Deuxième raison :

De cet amont fait également partie la présence de Paul Ricœur et de sa femme à Munich en Août 1939. Ce fait est rapporté par Olivier Mongin dans son Paul Ricœur : « Les préparatifs de guerre le surprendront alors qu’il suit des cours de perfectionnement d’allemand à l’université d’été de Munich ». On en retrouve un récit plus détaillé encore dans la Critique et la Conviction : « L’année de Colmar a été importante pour moi parce que j’avais compris que je me tournerais vers la philosophie allemande. J’ai pris des leçons d’allemand avec un collègue (…). Puis je suis allé à l’université d’été de Munich, où j’ai suivi un enseignement intensif, qui s’est achevé en 1939 avec la déclaration de guerre » (p.22). Il est dit d’autre part dans la biographie de Charles E. Reagan, que pour ce séjour à Munich, Paul Ricœur avait reçu une « petite bourse » (« a little grant »). Il semble légitime de poser ici plusieurs questions et ce en suivant, deux fois de plus, ce que dit Ricoeur lui-même :

a) « On n’avait laissé venir à l’université [de Munich en 1939] que des gens soigneusement sélectionnés » ( la Critique et la Conviction p.23) : qui effectuait cette sélection et sur quels critères ? Paul Ricoeur a-t-il subi cette sélection ?

b) « Le type de philosophie qu’a développé Heidegger ne lui permettait pas d’avoir des critères moraux et politiques. C’est mon principal reproche. Sa philosophie le rendait aveugle à son propre temps. » (Paul Ricœur, entretien avec Michel Contat, le Monde du 27 Juin 1987) : on peut se demander comment on peut être à Munich, berceau du nazisme, au cours de l’été 1939 sans « être aveugle » et si Paul Ricœur ne tombe pas sous le coup de cette redoutable condamnation. Faut-il incriminer le type de philosophie que pratiquait alors Paul Ricœur ? La chose est plus complexe et cette présence d’autant plus surprenante qu’on lit dans Paul Ricœur, les sens d’une vie (La Découverte, 1997) que « le dossier espagnol laisse à Ricoeur un sentiment de rage, d’impuissance et de honte, au point qu’il s’engagera avec des amis à ne pas se rendre en Espagne tant que Franco sera au pouvoir. Il respectera ce vœu formulé dans les années trente et ne se rendra que tardivement de l’autre côté des Pyrénées. » (p.55). Le fait que le même homme, en internationaliste convaincu, boycotte l’Espagne franquiste dès 1937 et le fait qu’en 1939, au cours de l’été, il séjourne en Allemagne nazie, ces deux faits ne doivent-ils pas conduire à penser que cet homme considère que ce qui se passe alors en Allemagne est moins grave que ce qui se passe en Espagne ? Là encore une chose est certaine : la situation en Allemagne n’engendre pas en Ricoeur « un sentiment de rage, d’impuissance et de honte », pas en tout cas au point de renoncer à un séjour linguistique à Munich.

Troisième raison :

A ces deux éléments en amont de l’année d’égarement s’ajoute en aval ce témoignage :

« J’appris, à mon arrivée dans ce camp, qu’il hébergeait un ancien camarade d’étude, que j’avais connu à Paris, protestant convaincu et militant socialiste. On me dit aussi qu’il avait été l’un des plus brillants propagandistes de la pseudo-révolution nationale dans les Cercles Pétain. J’allai le trouver pour lui demander ce qui en était ; il reconnut les faits. Dans la sainte colère qui m’animait alors, je l’accusai de haute trahison envers les devoirs de l’esprit. Il se mit à pleurer et déclara : « J’ai été la dupe des socialistes. J’ai été la dupe des pétainistes. Je te jure bien que je ne ferai plus de politique. » Telles furent ses paroles, dont j’adoucis seulement, par décence, la franchise militaire. »

L’auteur de ces lignes est Georges Gusdorf et il s’agit d’un extrait de ses mémoires (Le Crépuscule des Illusions, 2002 ; p.207-208) ; cette rencontre eut lieu fin mai 1944, et, c’est de Paul Ricœur qu’il s’agit -camarade d’études, philosophe, protestant, socialiste, conférencier des « cercles Pétain » de l’Oflag IIB… Ce dernier, à notre connaissance, n’a jamais démenti. Ce qui importe par-dessus tout dans ce témoignage c’est la description de l’Oflag IIB :

« Avec stupéfaction, nous découvrîmes que cette masse amorphe, prise au piège de la collaboration, stagnait dans les eaux croupies du conformisme vichyssois et le culte du Maréchal, dont les icônes fleurissaient dans tous les coins » (ibidem, p.206).

Si on se souvient qu’il s’agit d’un épisode datant de mai 1944, est-il encore possible de parler de bref désarroi ?

C’est donc sans doute d’une durée bien différente qu’il s’agit ; et d’ailleurs n’est-ce pas cette durée qui donne son sens au séjour de Paul Ricœur au Chambon-sur-Lignon qui semble lui être comme imposé par André Philip – en 1942,nommé par de Gaulle commissaire à l’Intérieur au sein du Comité national français il était en 1945, commissaire d’État chargé des relations entre l’Assemblée consultative provisoire et le Comité français de libération nationale ? En effet, une fois de plus, revenons-en à la lettre même des diverses déclarations de Paul Ricoeur : « Une fois revenu à Paris, la première personne à qui j’ai rendu visite a été Gabriel Marcel : il m’a reçu à bras ouverts comme son fils. Puis j’ai revu André Philip qui faisait partie du gouvernement. Et c’est lui qui m’a envoyé au Chambon-sur-Lignon, dont j’ignorais l’existence… », in la Critique et la Conviction p.35 ; « Il est important, en effet, pour la compréhension de cet épisode idéologique de rappeler que dès mon retour de captivité en 1945, je suis dirigé par mon ami André Philip vers le Collège cévenol, dont on connaît l’admirable engagement à l’égard des enfants juifs ; c’est là que je passais des années merveilleuses, en proie au doute, partagé entre ma vieille attirance pour la non violence et mon sens croissant de l’institution, assumée avec ses résidus de violence. Hésitation et doute qui trouvent leur prolongement le plus significatif dans ma participation aux événements de 1968 », in Note sur certaines ‘paroles de prisonniers’ à Monsieur H. Rousso.

Pour conclure

Je ne pense pas avoir fait ici des révélations sensationnelles ; j’ai simplement corrigé une chronologie fautive et rassemblé des faits et des éléments épars. Si désarroi de Paul Ricœur il y a eu, il a certainement commencé bien avant 1940 et fini bien après 1941. Quelles sont les dates exactes du début et de la fin ? Cette question reste donc ouverte. Il en est bien d’autres, de natures, de portées et d’enjeux divers : Paul Ricœur connaissait-il l’existence des textes publiés dans l’Unité Française avant le moment où nous les lui avons fait parvenir ? Est-il vraisemblable qu’il ait ignoré l’existence de ces articles pendant plus de cinquante-trois ans ? En quel sens peut-on dire (et dit-il lui-même) qu’il en est l’auteur ? Ces textes manifestent-ils un désarroi avec tout ce que ce terme indique de confusion et de désordre ou ont-ils statut de doctrine ou d’éléments de doctrine ? Quels rapports entretiennent-ils avec le personnalisme de Mounier ? Il faut enfin, nous semble-t-il, poser aussi l’interrogation suivante : pourquoi a-t-il fallu que ces textes émergent pour que Paul Ricœur se souvienne qu’il devait à la vérité d’affirmer son passé pétainiste ?

Que l’on prenne donc le temps d’étudier tout cela, que les uns et les autres cessent de déclarer, comme on l’a vu, que tout est clair, qu’il n’y a rien d’obscur, que l’affaire est entendue et que courte fut la passade… A nos yeux, et nous avons essayé d’exposer nos raisons, les choses ne sont pas si limpides. Le débat n’est pas clos.

http://www.sens-public.org/

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