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Par Christophe de Voogd
« Diabolisation » de Marine Le Pen : l'échec d'une stratégie dépassée

 Christophe de Voogd explique pourquoi la réactivation des ressorts de l’antifascisme primaire ne suffit plus à contrer le Front national.


Ancien élève de l’École normale supérieure et agrégé d’histoire, Christophe de Voogd enseigne la rhétorique politique en Master à Sciences Po.


Cette fin campagne de l’élection présidentielle est pleine de bruit et de fureur entre deux candidats que, de fait, tout oppose. La perfection de cette antinomie, ressort de toute belle dramaturgie, explique sans doute le déchainement rhétorique auquel on assiste de part et d’autre. Elle ne justifie pas pour autant les excès auxquels se livrent les deux camps mais aussi trop de commentateurs. Rumeurs et insultes où le mensonge le dispute à la démagogie, contre le «candidat du CAC 40», «l‘allié des islamistes» et «l’immigrationniste» Emmanuel Macron ; grand chœur de la diabolisation contre Marine Le Pen, avec le refrain contre la «peste brune», le «néo-fascisme» et le rappel désormais obligatoire des «années-les-plus-sombres-de-notre-histoire». Du Veld’hiv au Mémorial de la Shoah en passant par Oradour-sur-Glane, nous baignons à nouveau dans la confortable reductio ad Hitlerum du Front national, au nom du «devoir de mémoire» et au prix de confusions conceptuelles, de contre-vérités historiques et de citations tronquées. Quoi qu’on ait lu et entendu partout, Marine Le Pen n’a nullement réhabilité Vichy ni minimisé l’horreur du Veld’hiv: elle a même dit exactement le contraire. N’a-t-on donc aucun argument sérieux à opposer au Front national?

A moins que la vraie raison de cette stratégie de rediabolisation ne soit ailleurs: confronté au risque redoutable du clivage mis en place par Marine Le Pen, «oligarchie mondialiste /peuple patriote», le camp Macron aura cherché la parade dans la réactivation de la bonne vieille antithèse «fascisme/antifascisme».

Mais cette diabolisation fonctionne-t-elle encore, après tant de scrutins et la présence aujourd’hui du FN au second tour, qui n’a plus rien à voir avec la «surprise» de 2002? Et si ce discours ne fonctionne plus, c’est d’abord qu’il est en partie erroné. Certes, les antisémites et autres négationnistes sont encore bien présents parmi les cadres et les militants du parti, comme l’ont rappelé tant d’incidents récents. Certes, la virulence croissante des attaques de Marine Le Pen contre son adversaire tourne à la grossièreté pure et simple, mais qui est tout à fait dans la veine du «national-populisme» (P.A. Taguieff) illustré par un Trump ou les Brexiters. Sur le fond, la doctrine a bel et bien changé sur des points importants, comme le montre son programme économique et social, très différent de celui du «Front historique» et bien proche de celui de la gauche de la gauche. D’où les atermoiements de Jean-Luc Mélenchon et le refus de voter Macron dans près des deux-tiers de son électorat. Sans provoquer de grande indignation dans le chœur anti-FN, où les seuls suspects de complicité avec l’extrême-droite ne peuvent être qu’à droite… C’est d’ailleurs en confortant cette idée par son ralliement au FN que Nicolas Dupont-Aignan s’expose légitimement à de vives critiques.

La stratégie de rediabolisation adoptée par Emmanuel Macron présente un inconvénient plus redoutable encore que le seul arrangement avec la vérité. Elle annonce pour le probable vainqueur de l’élection des déconvenues majeures: les innombrables ralliés au leader d’En Marche soulignent déjà qu’ils voteront pour lui afin de contrer «la peste brune» et nullement pour soutenir son projet. Ils rappelleront bien vite au nouveau président son absence de légitimité pour réformer. N’aura-t-il pas gagné au nom du seul «antifascisme» qu’il aura lui-même tant mis en avant?

Dès lors, la bonne attitude pour contrer le FN serait d’abord de rappeler sur tous les sujets ce qui a fait la force d’Emmanuel Macron: son message d’espérance et de liberté dans une France qui manque tant de l’une comme de l’autre. De mettre en évidence ensuite les contradictions qui traversent le FN. Contradiction entre ancien et nouveau Front ; entre «Front du Nord» et «Front du Midi» ; entre aile droite (Marion Maréchal-Le Pen) et aile gauche (Florian Philippot). Comment tous ces différents «fronts» peuvent-ils s’accorder sur les grandes question économiques, sociales et sociétales? Les électeurs du FN pensent-ils tous la même chose de l’avortement, de la peine de mort et de l’homosexualité? Sont-ils majoritairement pour une sortie de l’euro, voire de l’Europe? Le discours de plus en plus confus de Marine Le Pen sur ce sujet ouvre à son concurrent un boulevard qu’il empruntera à coup sûr lors du débat de ce jeudi.

Nul besoin pour autant de tomber dans un catastrophisme qui est l’autre grand ressort rhétorique utilisé contre le FN. Le Brexit et la victoire de Trump ont, là encore, démontré la maigre efficacité d’une telle posture. Un examen précis des propositions économiques du FN suffit à en démontrer le non-sens. La presse écrite a fait le travail mais l’on s’étonne que dans les innombrables interviews audiovisuelles de Marine Le Pen, aucun journaliste n’ait su lui opposer deux faits élémentaires: le déficit abyssal de notre commerce extérieur rend absurde toute relance par la demande ; le déficit structurel de nos finances publiques nous rend immédiatement dépendants des marchés financiers pour boucler nos fins de mois. Or, et contrairement à la vulgate de la diabolisation, c’est bien plus le programme économique du FN qui fait aujourd’hui peur aux Français que ses positions en matière d’identité et d’immigration. Le 7 mai prochain, Marine Le Pen se heurtera probablement à un mur: non pas celui de l’antifascisme ; mais «le mur de l’euro», selon l’expression de Dominique Reynié.

http://www.lefigaro.fr

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