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Par Philippe Bilger

 

Je sais que c’est vieux comme le monde. Quand on a un peu de qualité, il y a une certaine manière d’attaquer et d’accabler votre adversaire qui vous rend paradoxalement proche de lui.

Depuis le début de la campagne du second tour, il y a une multitude de pousse-au-vote FN qui, avec inconscience et arrogance, suscitent nausée et saturation chez le citoyen de bonne foi à force de partialités et d’inégalités politiques et médiatiques derrière l’apparent équilibre quantitatif imposé. Ces pompiers pyromanes – un tocsin qu’on n’écouterait plus – donneraient envie, tant leur omniprésence et leurs propos sont complaisamment célébrés, de vous inciter à une politique du pire – rien que par exaspération – si la lucidité intime fondée sur des ressorts politiques, économiques et sociaux ne vous détournait pas de cette tentation.

Emmanuel Macron, s’il a dénoncé les « insultes » et « l’obscénité » du FN en réplique, selon lui, au discours violent de Marine Le Pen à Villepinte, fait tout ce qu’il peut pour apaiser avant le débat capital du 3 mai quand il déclare qu’il ne sera pas « dans l’invective » face à elle. Reste à espérer qu’elle sera animée par le même souci.

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A côté de cette volonté, quel incroyable déferlement qui, avant le 7 mai, vise à indiquer aux enfants que nous serions la bonne direction pour peu que par distraction ou curiosité nous ayons la liberté ou l’inconséquence d’opter pour la mauvaise !

Marine Le Pen comparée à Hitler. Pourtant l’auteur de cette absurdité a été un maire de Paris, certes de gauche mais respecté par une majorité de ses concitoyens.

Emmanuel Macron lui-même s’égarant en faisant de l’extermination des Juifs un thème de campagne pour pourfendre la fille au nom du père, ce qui a été justement dénoncé par Alain Finkielkraut rappelant qu’il y avait un autre antisémitisme autrement menaçant passé sous silence par le candidat.

Beaucoup de médias fiers de perdre toute impartialité, liberté et sens de l’équité en sonnant l’alarme, stimulés par tous les patrons de presse en soutien d’Emmanuel Macron. Des journalistes tout enivrés à l’idée de sortir de leur réserve et de rentrer dans l’engagement. Ces émissions où avec une volupté ravie on évoque les troubles qui résulteraient forcément de la victoire improbable de Marine Le Pen comme si, en ce qui la concerne, on déniait par avance toute légitimité au processus démocratique.

Des artistes, histrions, humoristes baptisés grandes consciences ou sportifs, mandatés par eux seuls et s’efforçant de croire que leur exhibitionnisme civique aura des effets sur les autres, les abstentionnistes et les indécis alors qu’au contraire il est plutôt de nature à rendre ridicule l’unique cause qu’ils défendent : faire savoir qu’ils détestent le FN.

Jacques Attali figure emblématique du paysage intellectuel français et pour qui la misère et la détresse de notre pays, la faillite de notre industrie sont une « anecdote ». Son mépris a donné des ailes au FN. Alors qu’il était censé apporter ses lumières à En Marche !.

Un « deux poids deux mesures » effrayant. Nicolas Dupont-Aignan (NDA) traîné dans la boue parce que la droite souverainiste qu’il incarne, après tant d’années de solitude politique, a fait alliance avec la droite extrémiste du FN, également souverainiste. Un Dominique Bussereau a osé le qualifier de « pétainiste » et de « vrai collabo », un autre l’a traité de « Laval » et un petit-fils du général de Gaulle l’a repris parce qu’il se disait « gaulliste » alors que durant tant d’années des usurpateurs du gaullisme se sont pavanés sans être rappelés à l’ordre. Et le pire, conséquence naturelle et logique de ces délires banalisant l’Histoire, un Stéphane Guillon ne trouvant rien de mieux que d’exploiter odieusement la mort de la mère de NDA, à 96 ans, de la maladie d’Alzheimer. Il y a des êtres et des causes à l’égard desquels tout est permis. Même l’innommable.

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NDA serait un traître parce qu’il aurait rejoint le FN alors que sans cesse les journalistes lui reprochaient sa familiarité avec lui et que de fait la cohérence de son projet n’était pas en terre étrangère dans celui du FN, du moins pour sa part raisonnable.

Cette accusation de traîtrise serait risible si elle ne révélait pas l’inquiétante schizophrénie d’un monde politique qui ne voit plus que la poutre dans l’oeil du voisin. Depuis la victoire de François Fillon à la primaire de la droite et du centre suivie par sa campagne difficile et chaotique et sa défaite au premier tour, avec l’irrésistible poussée d’Emmanuel Macron, pourtant que d’abandons, de reniements, de défections, de retraits, de migrations, d’ambitions affichées, de voltes subtiles ou ostensibles, que d’enthousiasmes feints précédant des lâchages intéressés et tactiques, que d’opportunismes tardifs et d’adhésions contre-nature, que de – disons le mot – traîtrises !

Faut-il considérer que les unes sont morales, de simples glissements d’un camp à l’autre, quand d’autres seraient inexcusables et indignes ?

Emmanuel Macron n’est responsable de rien mais ce déferlement de ministres et de personnalités de gauche, du Premier ministre, de Stéphane Le Foll (le dernier, il a longtemps tenu !), de Ségolène Royal, de Manuel Valls qui fait tout ce qu’il peut pour avoir sa place dans la bergerie macronienne, d’autres encore probablement avant le 7 mai, ne pourra que conforter l’impression que le futur vainqueur sera le continuateur de François Hollande. Celui-ci, dépassé par les événements, fait semblant de les avoir organisés et presque voulus.

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Je ne peux pas m’empêcher de faire un sort à Christiane Taubira qui a le front de proclamer « Nous voterons Macron » – « surmonter notre irritation, dompter nos amertumes afin de saisir ce scrutin pour le faire nôtre » – alors qu’elle a été durant quatre ans la ministre la plus coupable d’impérities pénales et donc de confiscation du ressentiment populaire par le FN (Le Monde).

Il n’y aurait rien de scandaleux dans toutes ces interventions, manifestations et proclamations si elles se contentaient modestement d’exprimer un choix en le justifiant sur un plan politique et en ne diabolisant pas un adversaire que bon gré mal gré on a installé dans l’espace démocratique. Et qui s’y trouve si bien que le second tour l’attend.

Il serait sain, comme le député PS Christophe Castaner l’a fait, de conseiller au président de la République de se taire puisqu’il a eu une responsabilité considérable dans l’essor du FN.

C’est ce que mettent en exergue autrement trois intellectuels qui prennent pour un « chantage indigne » le fait de voter Macron pour « stopper le fascisme ». Surtout ils dénoncent ces gouvernements de gauche et de droite qui trahissant les classes populaires ont fait monter le FN (Le Monde).

C’est en se tenant aussi sur cette ligne que, cinglant, Michel Onfray vitupère les promoteurs dits de gauche d’une politique libérale, de BHL à Cohn-Bendit, qui a permis la croissance du FN (Le Monde).

On ne serait pas condamné à faire le grand écart entre le soutien, le 7 mai, à Emmanuel Macron et l’exigence d’une campagne vraiment républicaine et impartiale si des personnalités respectées sortaient de leur autarcie, des médias de leur corporatisme et des politiques de leur aveuglement. L’inaptitude à tenir les deux bouts de cette chaîne relève plus d’une infirmité démocratique que d’un civisme clairvoyant. Comme si seul comptait son vote du 7 mai et nullement le climat dans lequel on a conduit à l’élaborer.

Avec tous ces pousse au-vote FN qui, intarissables sur ce que serait le crime, loin de le rendre impossible en favorisent la plausibilité.

Le niveau du FN dépassera peut-être seulement de peu les 40% et, dans tous les cas, la bonne cause triomphera, mais, au risque de choquer, dans quel état ?

 

http://www.philippebilger.com/blog/

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