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 Propos recueillis par Robert Jules 

Erwan Le Noan.
Erwan Le Noan. (Crédits : DR)
Le nouveau président sera-t-il un véritable réformiste comme il l’affirme ou bien va-t-il s’inscrire dans le sillage de ses prédécesseurs? C’est autour de cet enjeu que La Tribune a interrogé Erwan Le Noan, Associé d’un cabinet de conseil, membre du conseil scientifique de la Fondation pour l’innovation politique, et auteur de « La France des opportunités » (éditions Les Belles Lettres) (*).

– Emmanuel Macron est devenu président de la République, est-ce le résultat de cette « France des opportunités » que vous décrivez dans votre livre ?

ERWAN LE NOAN.- Créer son propre mouvement politique et réussir, en à peine un an, à devenir à 39 ans le plus jeune président d’une puissance comme la France est une réelle performance électorale.

Mais je serais plus modéré à certains égards sur la signification de cette prouesse. D’abord il a bénéficié d’un contexte politique particulier qui a connu plusieurs rebondissements : la mise en examen du candidat des Républicains, le choix du candidat du Parti socialiste qui a profité au candidat d’extrême gauche, et l’affrontement au second tour avec la candidate du Front national. Ensuite, il faut constater qu’il n’a obtenu au premier tour que 24 % des suffrages exprimés, ce qui n’est pas un score très élevé pour un futur président. Sa base électorale est donc faible. Il va devoir la consolider aux élections législatives.

Je serais également plus modéré sur le message volontariste qu’il défend : Emmanuel Macron n’a jamais, pendant cette campagne, fait de constat clair sur ce qui a échoué. Il n’a pas désigné clairement les défaillances de l’Etat Providence. Il dit vouloir le rénover, mais il risque de l’aménager plutôt que de procéder à un changement réel.

Car Emmanuel Macron a en réalité une vision davantage social-démocrate que libérale. Il dit vouloir insuffler plus de libéralisme mais son modèle est celui des pays d’Europe du nord, le « modèle scandinave », qui a ses limites. Je ne suis pas nécessairement convaincu par la réussite de ce modèle là en France.

Parmi les premières mesures qu’Emmanuel Macron va prendre, il y a « la moralisation de la vie politique ». Une telle mesure peut-elle entraîner un changement du paysage politique ?

C’est en tous les cas symbolique de la refondation nécessaire d’un système politique bloqué. Le fait même que nous ayons un président âgé de 39 ans est un signal fort. Le fonctionnement des partis doit changer. C’est une nécessité pour Les Républicains, et aussi pour le Parti socialiste dont nombre d’élus pourraient rejoindre En Marche! En outre, la fin du cumul des mandats va participer à ce renouvellement d’élus à l’Assemblée nationale dont beaucoup sont présents dans la vie politique depuis 30 ans ! Nombre d’entre eux ont dit qu’ils se retiraient ou n’allaient garder qu’un mandat de maire.

Une partie des électeurs rejette la vision du monde du nouveau président, en particulier à l’égard de l’Europe et de la mondialisation. Comment Emmanuel Macron peut-il les convaincre ?

En effet, si on comptabilise le nombre des abstentionnistes, des bulletins blancs ou nuls et les voix de Marine Le Pen, Emmanuel Macron n’attire que 43,6% des inscrits, soit 20,75 millions d’électeurs. Comme certains sondages évaluent à près de 60 % les électeurs qui ont voté en sa faveur pour faire barrage au Front national, on peut considérer qu’à peine 9 millions d’électeurs adhèrent au projet, soit 19% des inscrits. Le nouveau président va donc devoir encore convaincre une majorité de Françaises et de Français. Si durant la campagne, il a défendu la nécessité d’imposer au pays des réformes, il n’a pas fourni suffisamment de détails pour se faire une véritable idée de leur contenu. En France, les gens se méfient des réformes qui les concernent car ils y voient souvent une attaque préjudiciable à leur statut actuel. Il est vrai que généralement les réformes produisent des effets négatifs immédiats tandis que les effets positifs mettent un certain temps à apparaître. Le nouveau président doit donc convaincre les Français qu’elles sont des opportunités pour les individus. C’est ce qu’il semble vouloir faire notamment pour le marché du travail, l’éducation et la formation continue. Ce qui rend d’ailleurs la gestion du calendrier des réformes délicate pour lui.

Il compte sur les entreprises pour relancer l’économie, et donc la création d’emplois. Ce qu’il propose vous semble-t-il aller dans le bon sens?

Sur ce point, il reprend des idées qui étaient souvent également contenues dans le programme de François Fillon, notamment la décentralisation des relations qui régissent les employeurs et les employés au niveau des entreprises. Il faut passer d’un modèle vertical à un modèle horizontal. Cela va dans le bon sens. Mais là encore, il faudra attendre de connaître tous les détails de cette réforme. Or cela dépendra étroitement de la composition de la majorité parlementaire qui va soutenir Emmanuel Macron. Sera-t-elle suffisamment libérale pour en finir avec la logique actuelle ? Sera-t-il au contraire contraint par sa Gauche, soit au sein d’En Marche! soit en dehors ? Car le risque est double : d’abord que cette réforme du marché du travail soit trop timide pour produire de réels effets, et ensuite que cette décentralisation soit accompagnée par un Etat paternaliste qui décidera à la place des entreprises de ce qui est bon pour elles.

(*) Erwan Le Noan « La France des opportunités. Toutes les bonnes nouvelles que l’on ne vous dit pas », éditions Les Belles Lettres/Manitoba, 214 pages, 21 euros.

http://www.latribune.fr/economie

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