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« Dans un paysage politique quadripolaire, tout peut arriver lors des législatives »

Après l’élection présidentielle, Thomas Guénolé fait le point sur la recomposition politique en cours, et sur les forces en présence à quelques semaines des législatives.


Thomas Guénolé est politologue, maître de conférences à Sciences Po et docteur en Science politique (CEVIPOF). Il est l’auteur de Les jeunes de banlieue mangent-ils les enfants? (éd. Le bord de l’eau, 2015) et La mondialisation malheureuse (éd. First, 2016).


 A quelle recomposition politique assiste-t-on à l’issue de cette élection présidentielle?

Thomas GUÉNOLÉ.- Une analyse fausse se répand beaucoup ces derniers jours, y compris à la une de journaux de référence. Selon cette analyse il y aurait «deux France»: celle d’Emmanuel Macron et celle de Marine Le Pen, dans un clivage entre le tout-ouverture et le tout-fermeture. Cette grille de lecture est objectivement erronée. Elle supposerait en effet de mettre dans le même sac Emmanuel Macron et François Fillon d’un côté, alors qu’ils sont en désaccord profond dans leur rapport aux minorités maghrébine et LGBT ; ou Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon de l’autre côté, alors que l’une est nationaliste quand l’autre est altermondialiste.

En réalité, la France est coupée en quatre blocs et non pas deux, à partir de deux questions fondamentales: le rapport à la mondialisation économique, et le rapport aux minorités. On a à partir de là le bloc altermondialiste de Jean-Luc Mélenchon, altermondialiste et ouvert aux droits des minorités, équivalent français de Bernie Sanders aux États-Unis ; le bloc libéral d’Emmanuel Macron, promondialisation et prominorités, équivalent français d’Hillary Clinton ; le bloc conservateur de la droite, promondialisation et hostile aux revendications des minorités, équivalent français du Parti républicain «classique» aux États-Unis ; et le bloc nationaliste de Marine Le Pen, antimondialisation et anti-minorités, équivalent français de Donald Trump. C’est ce que j’ai appelé la «quadripolarisation» de la vie politique française.

Dans ce contexte de «quadripolarisation» de la France, que peut-on attendre des élections législatives de juin?

Il faut bien comprendre que par rapport au premier tour de la présidentielle, on aura probablement une chute de la participation des électeurs aux législatives. Donc, l’enjeu absolument fondamental des législatives, ce sera «l’abstention différenciée». En clair: les électorats des quatre blocs vont tous se démobiliser, mais pas dans les mêmes proportions, et c’est celui qui se démobilisera le moins qui va gagner les législatives.

Pour mémoire, dans chaque circonscription, pour pouvoir se maintenir au second tour il faut dépasser 12,5% des électeurs inscrits au premier. «Inscrits», pas «exprimés»! Si l’on est dans un scénario habituel, avec une participation à grosso modo 60%, la marche est assez haute: il faut dépasser 20% des suffrages exprimés. Donc, a priori on aura beaucoup de duels, pas mal de triangulaires, et quelques très rares «quadrangulaires».

Autrement dit, la clé du scrutin va bel et bien être la répartition des abstentionnistes entre les électorats des quatre blocs. Pour être plus précis: plus les électeurs participeront aux législatives, et plus la configuration de l’Assemblée qui en résultera sera incertaine.

Depuis qu’il y a coïncidence entre le quinquennat présidentiel et la législature à l’Assemblée, n’est-ce pas une formalité pour le président élu de gagner les législatives dans la foulée?

Il est clair que dans le contexte d’une forte démobilisation des électeurs entre la présidentielle et les législatives, le président tout juste élu bénéficie d’un avantage sur les autres offres électorales. À savoir: puisqu’il vient de remporter l’Élysée, son électorat se démobilise moins que les autres. Et surtout, prenant ses fonctions à l’Élysée, il a sur les offres concurrentes le double avantage d’avoir tous les projecteurs braqués sur lui et de pouvoir créer une dynamique grâce au «casting» du gouvernement qu’il met en place juste avant les législatives. Le Nicolas Sarkozy de 2007, avec un gouvernement rajeuni, féminisé, combinant poids lourds expérimentés et visages neufs, et pratiquant une puissante ouverture vers la société civile ainsi que des transfuges de gauche, en est un très bon exemple.

Je pense d’ailleurs qu’Emmanuel Macron va essayer de copier cet «effet casting» réussi par Nicolas Sarkozy en 2007. Comme lui, il va ouvrir son gouvernement à des personnalités de la société civile pour incarner la rupture avec la classe politique traditionnelle: ce serait des recrues du type d’un Nicolas Hulot ministre de l’Écologie, par exemple. Comme lui, il va sans doute mettre en avant des femmes à des ministères importants. Comme lui, il va probablement s’efforcer d’affaiblir la concurrence qu’il craint le plus en débauchant des «stars» politiques qui en proviennent: en l’occurrence, des «stars» venant de la droite chiraquienne et du centre-droit, comme sans doute Dominique de Villepin et peut-être Jean-Louis Borloo.

Cela étant, Emmanuel Macron a prouvé répétitivement que quoi qu’on puisse critiquer chez lui, c’est incontestablement un excellent stratège: cela implique donc qu’il peut une fois de plus nous surprendre.

Par ailleurs, pour susciter une dynamique électorale il va peut-être vouloir lancer juste avant les législatives l’une de ses réformes les plus potentiellement populaires. Auquel cas, s’il fallait n’en citer qu’une, la moralisation de la vie politique tiendrait logiquement la corde, puisqu’elle est souhaitée par l’écrasante majorité des Français tous électorats confondus. Du reste, cela colle avec le pays qui est le modèle d’Emmanuel Macron dans de nombreux domaines: la Suède.

Il faut garder à l’esprit que son socle électoral est en fait plutôt faible: selon les enquêtes postélectorales les plus solides, la moitié seulement de son score de premier tour était un vote d’adhésion. Il a donc un socle solide de grosso modo 15% seulement. Par conséquent, il est vital pour lui d’ouvrir au maximum son espace politique avant les législatives, afin de transformer sa position de départ fragile en une puissante dynamique centrale.

En février, vous avez parlé d’une bulle médiatique au bénéfice d’Emmanuel Macron. N’est-ce pas un diagnostic démenti par sa victoire?

J’ai affirmé, chiffres à l’appui, que durant un semestre en 2016 le taux d’exposition médiatique d’Emmanuel Macron était colossalement plus fort que l’intérêt manifesté envers lui par les électeurs, intérêt mesuré sur les grands réseaux sociaux. C’est la définition même d’une bulle médiatique. Je maintiens cette analyse, qui ne portait pas sur ce qui s’est passé ensuite fin 2016 et en 2017.

À votre avis, qui serait le plus probable Premier ministre d’Emmanuel Macron?

Il a déjà dit qu’il choisirait une personne qui a une forte expérience de la vie politique en général, et de la vie parlementaire en particulier. Il a dit aussi qu’il choisirait quelqu’un en qui il puisse avoir toute confiance, et qui de préférence n’a pas déjà été ministre. Sur ces critères, le choix le plus cohérent serait Richard Ferrand: très tôt rallié à Emmanuel Macron, pilote politique de sa campagne, loyauté sans faille, longtemps député, jamais ministre, il a le profil.

D’autres choix évoqués par diverses rumeurs seraient plus surprenants: Jean-Paul Delevoye, issu de la droite chiraquienne et ancien président du Conseil économique, social et environnemental, serait du fait de cette fonction un choix très fort en direction des associations et ONG de la société civile, mais il a été ministre sous Jacques Chirac. Quant à Jean-Louis Borloo, ce serait un coup très dur porté à la droite, puisqu’il jouit d’une popularité élevée dans l’électorat de droite modérée et du centre. Mais lui aussi a déjà été longtemps ministre, sous Jacques Chirac puis sous Nicolas Sarkozy.

Cela étant, bis repetita : Emmanuel Macron a démontré plusieurs fois qu’il est un excellent stratège, ce qui inclut qu’il peut à tout moment nous surprendre. Y compris donc sur le choix de son Premier ministre.

Quelle va être la stratégie du Front national?

Si l’on est attentif à ce qu’annonçait Marine Le Pen dès son arrivée à la tête de l’extrême droite, la stratégie suivie reste la même depuis des années: «dédiaboliser» le parti dans le débat public ; créer une ligue des forces souverainistes au-delà du seul FN ; et développer un maillage territorial fondé sur des cadres professionnalisés.

Depuis grosso modo cinq ans, les médias mainstream traitent le FN comme les autres partis: interviewé comme les autres partis, invité aux débats audiovisuels comme les autres partis, avec une extinction progressive des éditoriaux véritablement à charge. Et dans l’entre-deux tours de 2017, on n’a vu ni les manifestations de masse, ni la mobilisation générale des élites du pays, ni l’appel au front républicain par tout le reste du paysage politique, pour lui barrer la route comme en 2002. De surcroît, après des années à échouer dans cette entreprise, le parti a fini par rompre son isolement en passant alliance avec la formation de droite souverainiste de Nicolas Dupont-Aignan. Bref, qu’on soit d’accord ou pas avec cette évolution, la normalisation du FN, la banalisation du FN, dans le paysage politique et dans le débat public, est aujourd’hui une réalité.

À présent, Marine Le Pen va chercher à continuer à doter ses nouveaux cadres d’une expérience du combat électoral en les envoyant aux législatives, et va tenter d’avoir significativement davantage de députés que les deux actuels. Par ailleurs, peut-être va-t-elle aller au bout de son objectif de normalisation du FN en le rebaptisant avec un nouveau nom de type «Les Patriotes». En tout cas elle est déjà en train de se débaptiser elle-même, puisque ses lieutenants, par exemple David Rachline, font très attention à systématiquement l’appeler uniquement «Marine» et jamais «Le Pen» quand ils parlent d’elle sur les plateaux audiovisuels.

Parallèlement, sur le fond, le FN va répéter en boucle que la vie politique se résumerait désormais au choc de «deux France», entre d’un côté la France promondialisation d’Emmanuel Macron et la France antimondialisation lepéniste. J’attire donc l’attention des adeptes de cette théorie erronée des «deux France» sur le fait que, peut-être sans s’en rendre compte, ils répètent le storytelling construit et voulu par le Front national.

Après sa défaite dès le premier tour de la présidentielle, quelle va être la stratégie de la droite pour ces législatives?

La droite a un atout qu’elle peut utiliser: puisque son candidat François Fillon a été coulé par l’accumulation des mises en cause politico-judiciaires, le «peuple de droite» a très largement le sentiment de s’être fait «voler» cette élection présidentielle. De ce ressentiment peut naître un regain de mobilisation pour les législatives, dans une logique de «vote revanche». Encore faudrait-il que François Baroin, chef de file du parti Les Républicains pour ce scrutin, aille jusqu’à exprimer explicitement qu’il veut en faire la «revanche» d’une «élection présidentielle volée». J’ignore s’il est prêt à aller jusque-là, car cela implique d’aller vraiment dans une campagne législative au ton dur.

À cela s’ajoute la question du positionnement sur le fond. Quel cap, quelle vision, quel projet, François Baroin compte-t-il mettre en avant pour que la démobilisation électorale de la droite soit moins grave que celle du bloc central autour d’Emmanuel Macron? Peut-il déployer sur l’économie un message qui ne soit pas très similaire au projet du nouveau chef de l’État? Peut-il l’attaquer sur les sujets non-économiques sans risquer à la fois de faire double-emploi avec le FN et de démobiliser encore plus l’électorat de droite modérée? En tout cas, s’il s’en tient à dénoncer chez Emmanuel Macron une continuation de François Hollande, ce sera trop court, je pense, pour gagner là-dessus.

Enfin, il y a la question du renouvellement. Face à Emmanuel Macron qui va vraisemblablement largement ouvrir le «casting» de son gouvernement à des «stars» politiques de droite modérée, du centre-droit, du centre et du centre-gauche, mais aussi à des personnalités issues de la société civile, quel «casting» alternatif François Baroin a-t-il à mettre en avant pour un gouvernement de droite? S’il se contente d’une équipe déjà vue et archivue, le contraste entre sa «old team» et la «dream team» assemblée chez Emmanuel Macron peut être dévastateur.

Toujours est-il qu’avec environ 20% au premier tour de la présidentielle malgré le scénario-catastrophe de la candidature Fillon, l’électorat de droite a montré une résilience spectaculaire. Il reproduit envers et contre tous le score accordé à Jacques Chirac au premier tour de 2002. À cet égard, les analystes et commentateurs qui parlent d’un «écroulement des partis traditionnels» se trompent: le PS s’est écroulé à la présidentielle, certes ; mais pas la droite.

Quelle sera la stratégie de La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon?

L’objectif de Jean-Luc Mélenchon et de son nouveau mouvement est très clair: s’installer durablement dans le paysage politique comme étant la grande force stable de la gauche antisystème. Les Insoumis partent toutefois avec deux handicaps. D’une part, l’électorat le plus à gauche est celui qui s’abstient le plus aux élections autres que la présidentielle: ils ont donc le plus à perdre face à la «démobilisation différenciée» dont nous parlions tout à l’heure. D’autre part, il existe ici et là des poches de survie de députés sortants de l’aile gauche du PS, ou du PCF, qui ne voudront pas se fondre dans La France insoumise et qui seront autant de sièges potentiels perdus.

Compte tenu de ces désavantages, leur but a minima est de réussir à faire entrer à l’Assemblée quelques députés qui sont aujourd’hui des lieutenants-clés de La France insoumise, pour continuer la montée en puissance du mouvement.

Et leur but a maxima est de réussir à former un groupe de députés suffisamment nombreux pour empêcher aussi bien En marche! que la droite d’avoir la majorité absolue, ce qui serait pour eux une énorme victoire tactique.

Dans tous les cas, ils vont probablement réussir à faire place nette en s’imposant comme la grande force de gauche antisystème, car à quelques exceptions je ne vois pas comment le PCF, les écologistes d’EELV ou les frondeurs de l’aile gauche du PS peuvent subsister en tant que force politique à l’Assemblée sans s’incorporer à la France insoumise.

Justement, en parlant du PS: ce parti est-il mort?

Je ne vois pas comment le PS peut survivre à ces élections législatives en tant que grand parti. La stratégie envers lui d’Emmanuel Macron sur sa droite et de Jean-Luc Mélenchon sur sa gauche est la même: exiger des possibles ralliés qu’ils signent leur incorporation complète, que ce soit en prenant l’étiquette En marche! d’un côté ou en signant la charte de La France insoumise de l’autre. Il s’ensuit la mort probable du PS par écartèlement, entre le bloc libéral d’Emmanuel Macron et le bloc altermondialiste de Jean-Luc Mélenchon. Les rares députés sortants du PS qui ont soit un ancrage de terrain très solide, soit une forte célébrité nationale assortie d’une forte popularité locale, soit les deux, peuvent survivre à la bérézina. Quant aux autres, à moins de rejoindre En marche! ou de devenir des Insoumis, sincèrement je ne vois pas comment ils peuvent s’en sortir.

Dans ce contexte, on peut imaginer que le PS va devenir, comme le Parti radical avant lui, un satellite éclaté de nouvelles grandes formations, après avoir été dans son passé une grande formation lui-même. Mais ce qui menace ce parti, c’est surtout l’atrophie financière.

Qu’entendez-vous par là?

La ressource vitale des partis politiques, ce sont les subventions d’argent public qu’ils touchent chaque année. Or, leur montant dépend du total des voix obtenues par chaque parti aux deux tours des élections législatives. Donc, si le nombre de voix du PS s’écroule du fait des dynamiques puissantes d’En marche! sur sa droite et de La France insoumise sur sa gauche, l’assise financière du PS va fondre comme neige au soleil.

Au-delà du nombre de députés des uns et des autres, c’est d’ailleurs une question absolument centrale et trop peu évoquée: le nerf de la guerre, l’argent public que toucheront les différents partis chaque année en fonction du total de voix qu’ils feront aux deux tours des législatives. Si jamais les quatre grands blocs forgés par le premier tour de la présidentielle font des scores conséquents aux législatives, la répartition des financements publics qui en découlera installera durablement la vie politique française dans la quadripolarisation.

http://www.lefigaro.fr/vox/

 

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