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François-Bernard Huyghe

Essayons de résumer les faits :

1) Le 5 mai à 20H 35, soit juste avant la période de réserve où toute activité à caractère électoral doit cesser, 9 gigaoctets de données, issues des comptes de responsables « En Marche » sont mis en ligne sur 4Chan.
2) Le soir même, par communiqué, le mouvement d’Emmanuel Macron confirme avoir été victime de piratages quelques semaines auparavant, dit que, parmi les documents publiés, ont été glissés des faux, qualifie l’opération de « tentative de déstabiliser l’élection présidentielle » et menace de prendre toutes les initiatives nécessaire auprès des acteurs privés ou publics.
3) Les autorités réagissent pour rappeler l’obligation de réserve électorale, et François Hollande lance même un avertissement solennel, pendant que les médias pointent quelques responsables trumpistes qui font la publicité de cette fuite
4) Rien du tout… Il ne se passe rien, d’une part parce que l’actualité de l’élection relègue en arrière-plan toute controverse naissante, d’autre part parce que les révélations ne semblent avoir eu strictement aucun impact.

Quelle interprétation donner à ces constats ?

1 La fuite elle-même. Une attaque contre des comptes mails personnels et professionnels de membres d’EM avait été signalée au moins dès le 26 avril (nous en parlions ce jour-là sur notre site). La société Trend Micro accusait même le groupe russe (russe ne veut pas forcément dire service d’État russe) connu comme Fancy Bear ou APT28 d’avoir « hameçonné » ses victimes : c’est une technique qui consiste à inciter un membre d’une organisation à donner un mot de passe ou à compromettre un système informatique par ruse ou faux messages. Même s’il peut y avoir de faux drapeaux et de fausses pistes (tels des caractères en cyrilliques glissées en guise de preuves numériques d’un piratage dans des lignes des programmation), on peut donc tenir pour vraisemblable que les 9 gigas soient bien sortis par là et qu’ils aient été publiés par les mêmes pirates sur 4chan (forum anonyme initialement conçu pour parler de manga mais où il est devenu très facile de déposer des documents non censurés). Ceci ne prouve pas que les coupables soient les mêmes qui, quelques jours auparavant, avaient lancé de fausses preuves d’un compte de Macron aux Bahamas, mais cela prouve moins encore que tout cela soit inventé.
En revanche deux chiffres posent problème : 9 Gigas et 20H 35

Neuf gigas représentent un volume énorme de pages imprimées. Ce qui nous renvoie à un des problèmes principaux des fuites : trop de révélations tue la révélation. Il faut bêtement du temps pour lire, et ne parlons pas de vérifier. Quand il est matériellement impossible de prendre connaissance dans un temps raisonnable – ici, il était tout sauf raisonnable pour quelqu’un qui aurait espéré voir les médias s’en emparer pour mettre en cause Macron (sur quelle base, au fait ?),- l’effet du contenu ou de l’énoncé est nul. Mais l’effet de l’énonciation (le fait que l’on sache qu’il y a eu fuite et comment elle est publiée) est important.
Soyons honnêtes : nous n’avons nous-même pas lu les 9 gigas, mais nous n’avons trouvé nulle part de reproduction d’un document qui révèle un scandale de nature à faire changer de vote un individu raisonnable. Pour mémoire, si les « cablegates », révélation de télégrammes de la diplomatie américaine en 2011 ont eu un tel impact, c’est parce que Wikileaks avait préfiltré cette somme monstrueuse de documents, avait énormément travaillé dessus, et parce qu’en aval de très importants journaux comme le New York Times, The Guardian, le Monde ou El Pais, avaient relayé, commenté, classé, etc, ce qui avait mobilisé plusieurs journées de professionnels aguerris et payés pour cela.
Ici, absolument rien de ce genre. Les mêmes journaux, pas trop hostiles à Macron, ont plutôt consacré quelques articles assez brefs à ce dernier scandale d’une campagne hors norme et pour dénoncer la manœuvre sans s’intéresser au contenu (du moins au moment où nous les visitons trois jours plus tard). C’était devenu un symptôme entre autres d’une campagne française atypique et marquées par les coups bas, mais du fond… Nous avons énormément de peine à croire qu’au moment où nous écrivons, un seule journaliste ait eu physiquement le temps de se faire une idée complète du contenu des Macronleaks, autrement que par coups de sonde et survol rapide.

Le moment de la diffusion, très exactement en fin de campagne électorale officielle pose aussi problème. Certes, les relais nettement d’extrême-droite sur 4Chan et Twitter ont rendu la nouvelle virale en un temps très bref (soit dit au passage, si 9 gigas de documents présumés compromettre MLP ou un candidat de droite étaient tombés en ligne, on peut se demander si les réseaux sociaux de gauche auraient répondu par un silence glacial) . Dans le même temps, les réseaux sociaux et la presse internationale désignaient les coupables de cette diffusion hostile (ce qui ne veut pas dire les coupables du piratage), notamment l’activiste trumpiste bien connu Jack Prosobiec de « The Rebel ». Mais qui pouvait raisonnablement espéré que des données diffusées si tard pourraient changer la décision des électeurs et produire autre chose qu’un effet boomerang ? On ne peut jamais exclure que les auteurs d’une opération d’influence soient extrêmement stupides ou totalement ignorant de la législation française et du fonctionnement des médias.

2 La déclaration d’En Marche est cohérente en termes de communication de crise (y compris en annonçant très vite une menace implicite). Mais la grande habileté consiste à annoncer qu’il y a des faux parmi les documents sans les désigner (peut-être « et pour cause » dans la mesure où il faut un coup d’œil rapide pour les repérer parmi les 9 Gigas provenant de sources différentes et avec plusieurs auteurs à interroger pour authentifier). Du coup, ceux qui en parlent courent le triple risque, de se faire ridiculiser par un faux, d’enfreindre la loi et de passer pour un agent de Poutine. La stratégie de l’équipe de Macron a toujours consisté à se présenter comme les victimes de piratages (même très simple comme la très brève attaque dite « par déni d’accès » contre leur site en WordPress) ou de la diffusion de fausses nouvelles, voire à précéder les rumeurs réelles ou imaginaires (le « attendez vous à apprendre… ») mais toujours énormes.

3) Les réactions des autorités et des médias sont normales et prévisibles. Mais elles renforcent l’effet de décalage : on s’intéresse surtout au fait que la nouvelle se soit répandue par des canaux suspects et la théorie de la déstabilisation menée de l’étranger en trouve davantage de crédibilité. Pendant cette brève période paraissent quelques analyses partielles qui confirment surtout la banalité des échanges piratés d’environ cinq responsables : ces gens s’organisent, passent des commandes, discutent. Évidemment, ils ne s’écrivent pas « As tu bien reçu et caché sous ton matelas la valise bourrée de dollars des saoudiens ? » ou « Macron obéit aux instructions secrètes de Hollande ». Comme dit une publicité célèbre « What did you expect ?« .

4) Le temps de l’indifférence. L’affaire est noyée sous le flux de l’actualité. Il est probable que Macron n’a pas perdu une voix dans l’affaire mais que la thèse selon laquelle un complot impliquant plus ou moins poutieniens, trumpistes et marinistes en est sortie renforcée. Dans tous les cas, la vision simpliste des médias désarmées face au monde du faux, celui des réseaux sociaux, livrés aux ennemis de la Vérité, est pour le moins hâtive.

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