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Une semaine après l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République, l’ancien conseiller de François Hollande, Aquilino Morelle, analyse les raisons de la victoire de l’ancien ministre de l’Economie du président sortant.

Aquilino Morelle : "La France est désormais présidée par un homme dont les convictions sont rigoureusement opposées aux siennes"

Emmanuel Macron, qui était Secrétaire général adjoint de l’Elysée, vient d’être élu président de la République. En tant qu’ancier conseiller de François Hollande, que vous inspire cette élection ?

Aquilino Morelle : Il faut d’abord saluer la performance électorale et l’intelligence stratégique qui l’a permise. Emmanuel Macron a en effet saisi très tôt, contrairement à beaucoup d’acteurs ou de commentateurs de la vie politique, les trois lignes de force de cette présidentielle : l’impossibilité –objective pour quiconque s’en tenait aux seuls faits et ne se laissait pas aveugler par la passion partisane ou engluer par la routine et la paresse de la pensée – pour François Hollande de se représenter ; l’épuisement du système politique classique, à bout de souffle, devenu un théâtre d’ombres vermoulu ; et, enfin, l’irrésistible aspiration des Français à un renouvellement complet des idées et des hommes.

Ayant compris cela, il a pris son risque personnel, avec l’appui de forces économiques, financières, technocratiques et médiatiques considérables, il est vrai. Il a planté là le vieux monde politique, incrédule et impuissant, et s’est engouffré dans cette brèche qu’il avait repérée, tel un joueur de rugby qui, après avoir d’un coup d’oeil perçu le trou dans la défense adverse, saisit le ballon et file à l’essai. Voilà pour le scénario de cette élection inédite.

Quant à la signification profonde de celle-ci. elle est claire : alors même que les convictions, qui sont les siennes, sont minoritaires en France, et de loin, Macron a néanmoins remporté la présidentielle parce qu’il a su provoquer la recomposition politique à son avantage. Partisan du « oui », mondialiste assumé, européiste sincère, libéral authentique, il a profité de ce que le rassemblement des tenants du « non », des altermondialistes de toutes formes, des euroréalistes et des interventionnistes était impossible pour s’imposer. Rassemblement impossible, en effet, parce que la gauche et la droite ont laissé le Front national et Mme Le Pen s’accaparer ces thèmes majoritaires ; or, et à juste titre, Mme Le Pen est infréquentable politiquement ; dès lors les 20 à 25% de voix qu’elle parvient régulièrement à détourner sont comme « stérilisées » dans la compétition politique et électorale. Le camp du « non », pourtant majoritaire dans le pays, répétons-le, est ainsi comme neutralisé, vidé de ses forces, et s’est vu, au bout du compte, dessaisi de sa victoire. Avec, au final, ce paradoxe singulier : la France, qui a voté « non » à plus de 56% au TCE en 2005, qui manifeste son attachement à l’Etat, qui veut contenir la globalisation, qui s’est toujours méfiée du libéralisme, se trouve désormais présidée par un homme dont les convictions sont rigoureusement opposées. Demeurent deux questions essentielles : cette situation contraire à la logique politique peut-elle perdurer ? Le camp du « non » va-t-il enfin réagir, s’organiser en une force politique autonome et entreprendre le difficile combat pour ramener les actuels électeurs du FN dans le droit chemin ?

François Hollande a semblé surjouer le passage de relais à Emmanuel Macron lors de différentes apparitions publiques. En quoi Emmanuel Macron vous paraît-il être, ou non, un héritier du président de la République sortant ?

Les deux hommes partagent la même philosophie politique, celle du « oui ». Avec cette différence, notable : alors que François Hollande est un libéral honteux, Emmanuel Macron, lui, n’a jamais mis son drapeau dans sa poche. Pour le reste, il y a belle lurette que Macron s’est fait son idée de Hollande en tant que président, il a pu l’observer de près pendant ses deux années passées à l’Elysée, son opinion là-dessus est faite et bien faite, et il ne se voit et ne se vit certainement pas comme « l’héritier » de l’ancien président. Quant aux tentatives pathétiques de Hollande pour se présenter comme le père spirituel de Macron, à travers lequel il prétendrait se perpétuer, elles ne sont que l’illustration tragi-comique de la célèbre phrase de Cocteau : « Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être l’organisateur »

Différents documentaires tournés pendant la campagne électorale ont montré un entourage d’Emmanuel Macron très inspiré par la culture des start-ups et très soutenu par des figures diverses de l’industrie de la finance. Au regard de ce que vous connaissez de lui par ailleurs, à quel quinquennat peut-on s’attendre ? Et quelles en seront, selon vous, les valeurs dominantes ? 

Les valeurs dont se réclame Macron sont historiquement celles de la gauche : le « mouvement » – il a choisi à dessein En marche ! comme mot d’ordre et comme nom de son parti – et « le progrès ». Toutefois, il assume, et revendique même, par ailleurs, une dimension d’autorité, de « verticalité » comme disent les sociologues, de personnalisation du pouvoir qui le rapproche de la droite. Mais les seules valeurs qui comptent et qui donneront sa coloration au quinquennat de Macron seront celles de la politique qu’il poursuivra. Il est donc trop tôt pour se prononcer.

La gauche, et tout particulièrement le Parti socialiste, sortent laminés du quinquennat de François Hollande. Quel est, pour vous, le plus grand échec du président de la République sortant ? Et quel avenir la gauche socialiste peut-elle encore s’inventer ? En s’appuyant sur quelles figures et quel diagnostic de la société française ?

Le principal échec de Hollande en tant que président est de n’avoir jamais voulu réellement exercer le pouvoir qu’il avait sollicité des Français. Ce pouvoir, considérable, que la Constitution de la Vème République confère au chef de l’Etat, celui aussi du magistrat suprême d’une nation disposant de moyens diplomatiques et militaires remarquables, d’une audience et d’un prestige réels dans le monde, une nation respectée et vers laquelle bien souvent les regards se tournent, une nation qui compte encore, donc, et pas seulement en tant qu’économie ouverte et performante, ce pouvoir-là embarrassait Hollande, il était de trop pour lui, comme en excès. Au fond, François Hollande n’avait pas, n’a jamais eu, l’ambition de ses moyens personnels et politiques. C’est curieux, mais c’est ainsi et le résultat politique de cette configuration psychologique fut navrant.

C’est ce décalage entre son intelligence et sa volonté qui explique qu’alors que tous les chefs d’Etat et de gouvernement européens  – et même Mme Merkel, en réalité  – attendaient de lui qu’il devienne le leader de l’Europe nouvelle qu’il avait proclamée dans son discours du Bourget, il a choisi de renoncer à cette haute responsabilité et a préféré mettre ses pas dans ceux de Nicolas Sarkozy, dont il disait drôlement qu’avec lui, « dans le couple franco-allemand, c’est toujours Mme Merkel qui tient le volant »… Quant à la gauche, elle sort de ce quinquennat désarticulée et comme vidée de sa force vitale. La responsabilité de Hollande, à cet égard, est historique. En mai 2012, quand il est arrivé à l’Elysée, le PS et la gauche détenaient la Présidence, le gouvernement, l’Assemblée nationale, le Sénat pour la première fois, les régions, les départements, les grandes villes… De déroutes électorales en faillite politique, au moment de transmettre, ce matin, le pouvoir à Emmanuel Macron, le bilan de Hollande est sans précédent : le PS fracturé en deux, une gauche brisée en quatre, rejetée par les Français et menacée de disparaître de l’horizon politique national. Chapeau, l’artiste !

Ce triste bilan n’est néanmoins pas seulement imputable à l’ancien président. Le mal qui mine la gauche française, et dont Hollande est le symptôme achevé, est ancien et profond, il date de 1983. François Mitterrand l’a caractérisé clairement : « Après moi, il n’y aura plus de grand président. Ce sera l’Europe. La mondialisation. Il n’y aura plus que des comptables et des financiers ». Nous y sommes. Ce qu’il n’a pas dit alors, mais qu’il ne pouvait ignorer, c’est que ce seraient des socialistes français – au premier rang desquels Pascal Lamy, mais aussi Jacques Delors, Jean-Pierre Jouyet –, qui déchaîneraient le tsunami de la finance dérégulée, façonneraient la mondialisation libérale, déclencheraient l’engrenage libéral de l’Europe, celui prévu dans le traité de Rome. Dès 1957, Pierre Mendès France avait ainsi dénoncé, avec clairvoyance, « l’abdication d’une démocratie » à laquelle aboutirait la construction de l’Europe telle qu’envisagée. Pour cette raison, il avait voté « non » à la ratification du traité de Rome. La suprême habileté politique de Mitterrand aura été, en 1983, d’effectuer un magistral tour de prestidigitation, escamotant le socialisme pour faire apparaître l’européisme afin de consoler la gauche.Tant que la gauche ne sortira pas de l’européisme et du libéralisme dans lequel elle s’est perdue, le peuple se détournera d’elle. Tant que la gauche française ne renouera pas avec le message de vérité et de lucidité de Mendès France, elle ne retrouvera pas la confiance des Français, ni leurs suffrages. Pourquoi voter pour la gauche, si c’est pour qu’elle poursuive une politique d’austérité libérale ? La droite fait cela très bien… L’alibi de l’Europe ne fonctionne désormais plus, en particulier chez les classes populaires, qui ont payé le prix de la construction européenne. Dès lors, la gauche ne peut gagner que sur un malentendu – par le balancier de l’alternance, ou par ruse – comme François Hollande en 2012.

Certains ont pu dire que sans la « cuvée du redressement », qui avait valu à Arnaud Montebourg son éviction du gouvernement, la trajectoire d’Emmanuel Macron et son élection n’auraient peut-être jamais eues lieu… Quelle est, selon vous, la part de talent politique qu’on preut reconnaître à Emmanuel Macron, et celle de la chance et de l’alignement des planètes ?

Talent politique et chance sont inséparables. J’ai évoqué avec vous l’intelligence avec laquelle Macron a compris la nouvelle donne de la politique en France et la puissante aspiration des Français au changement – le vrai, pas celui proclamé par les politiciens et toujours oublié le lendemain de l’élection. Les circonstances aussi l’ont servi. C’est la règle en politique. La leçon de Machiavel vaut toujours : le Prince, pour conquérir et, surtout, conserver le pouvoir, doit détenir fortuna et virtù. Il lui faut à la fois la force d’âme et le baiser de la Fortune.

François Hollande n’avait pas hésité à vous sacrifier alors que vous le conseilliez à l’Élysée, suite à une polémique déclenchée par Médiapart. Avec le recul, quelle signification politique d’une part, et personnelle d’autre part, voyez-vous dans la décision qu’avait alors prise le président ?

Sans aucun doute ai-je payé, à l’occasion de cette exécution publique parfaitement organisée, le prix de toutes les jalousies, rancoeurs et mesquineries accumulées au sein de la camarilla de Hollande, et cela depuis le premier jour. Je ne l’ai mesuré que plus tard, trop tard, mais pour ces petites gens, que le président m’ait choisi pour être son principal conseiller et occuper le plus beau bureau de l’Elysée, tout près du sien, était inacceptable : je n’étais pas des leurs, je n’étais à leurs yeux qu’un usurpateur. Surtout, je ne partageais pas leur ligne politique : j’avais voté non aux référendums sur le traité de Maastricht et sur le TCE, j’avais dirigé la campagne de Montebourg aux primaires, j’avais été été la cheville ouvrière du discours du Bourget, ce qui rendait ce choix présidentiel insupportable pour eux.

Après la tragédie de Florange, la tension s’est aggravée, notamment avec Jean-Marc Ayrault, et le président a alors pris, dès le printemps 2013, la décision de se débarrasser de moi. Et cela d’autant que ma liberté de pensée et de ton ont fini par l’irriter, puis que, l’ayant porté à bout de bras lors de la crise politico-sentimentale de décembre 2013, il n’a plus pu supporter mon regard sur lui, moi qui avait vu « le roi nu »… Enfin, raison capitale, le président avait décidé qu’après bien des contorsions, il allait engager ce tournant « social-libéral » auquel il songeait depuis le premier jour de son arrivée à l’Elysée, et même avant, en réalité, depuis ses vertes années, en 1985, quand il se dissimulait sous le pseudonyme de Jean-François Trans pour proclamer sa foi libérale dans son essai La gauche bouge… Dès lors, ma présence à ses côtés était non seulement humainement désagréable pour lui, mais devenait politiquement incongrue. Mon sort était scellé. Il a donc mobilisé ses sbires, à l’Elysée et dans la presse, pour procéder à mon limogeage, dans des conditions indignes, à l’image de ceux qui l’ont commandité et exécuté. Hollande, quand il s’évertuait à dissimuler sa cruauté et à se faire passer pour un personnage bonhomme, un « gentil », avait coutume de répéter, en souriant, « qu’à la fin de l’histoire, les méchants sont toujours punis »… Il avait raison, nous sommes à la fin de cette lamentable histoire politique qu’aura été son quinquennat, et il a été puni.

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