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Barah Mikaïl

https://i0.wp.com/www.middleeasteye.net/sites/default/files/styles/main_image_article_page/public/Hollande%20AFP_0.jpgLes cinq ans de la présidence Hollande n’ont pas révolutionné l’approche française au Moyen-Orient. Retour sur le quinquennat du président sortant vis-à-vis du monde arabe

4,8 milliards d’euros d’exportation de matériel militaire pour 2012, année de l’arrivée de François Hollande au pouvoir ; plus de 20 milliards d’euros de prises de commandes en 2016. Les performances de l’industrie militaire française ont été remarquables sous la présidence Hollande.

Si la recette du succès ne se limite pas au monde arabe – les commandes de sous-marins français par l’Australie l’emportent en chiffres sur l’Arabie saoudite –, la contribution de certains clients arabes (Koweït, Égypte, Qatar et bien sûr Arabie saoudite) au dynamisme de l’industrie militaire française est réel.

Les performances de l’industrie militaire française ont été remarquables sous la présidence Hollande

François Hollande a récolté les fruits d’une conjoncture favorable à la France : apport par le « Printemps arabe » d’opportunités supplémentaires de ventes d’armes, France peu encline à s’embarrasser des performances en matière de respect des droits de l’homme de ses partenaires, capacité aussi de François Hollande à bénéficier de cette image « d’ami des Arabes » qui colle à la France – probablement à tort plus qu’à raison – depuis la présidence De Gaulle.

La politique étrangère de la France de ces cinq dernières années ne peut cependant pas toujours se targuer de similaires victoires sur les plans diplomatique et stratégique.

Maroc-Algérie et la diplomatie de l’équilibre

Une fois n’est pas coutume, les relations entre la France et deux de ses anciennes colonies n’auront pas fait de vagues exagérées sous François Hollande. Le tropisme suggéré du président pour l’Algérie se confirmera tant à travers le contenu de ses visites de décembre 2012 et de juin 2015 que par sa décision en mars 2016 de participer aux célébrations du cessez-le-feu intervenu au lendemain des Accords d’Évian.

François Hollande a ainsi réussi à ménager la chèvre et le chou sur le Maroc et l’Algérie, exploit considérable devant l’ampleur des passions généralement générées par ces dossiers

Côté marocain, la polémique qui suivra le dépôt en France, en février 2014, d’une plainte à l’encontre du patron du contre-espionnage marocain, Abdellatif Hammouchi, le cèdera vite à une ère plus prometteuse caractérisée par la visite du président français à Tanger, en septembre 2015.

Point symbolique s’il en est, la signature entre les deux pays, à l’occasion de cette visite, d’un accord pour la formation par le Maroc d’imams amenés à prêcher en France. La France paraissait ainsi soucieuse de remettre au Maroc un talisman virtuel de la pratique de l’islam modéré, comme par contraste d’ailleurs avec la difficulté apparente qu’a l’Algérie voisine à disposer d’imams dits « modérés ».

François Hollande a ainsi réussi à ménager la chèvre et le chou sur le Maroc et l’Algérie, exploit considérable devant l’ampleur des passions généralement générées par ces dossiers.

Tunisie, Libye et la politique de tâtonnement

Les relations post-« Printemps arabe » de la France et de la Tunisie ont bénéficié d’horizons sereins sous la présidence Hollande. Son quinquennat a permis de dépasser les frasques de l’ère Sarkozy telles que traduites par les polémiques Michèle Alliot-Marie et autres Boris Boillon.

Premier partenaire économique de la Tunisie, la France a certes tardé à traduire son soutien à la Tunisie par des « mesures » substantielles. Paris a cependant débloqué en janvier 2016 un milliard d’euros aux fins d’aider la Tunisie sur le plan socio-économique. Cette somme s’ajoute aux termes de leur coopération sécuritaire, rendue importante du point de vue français du fait des risques djihadistes et terroristes.

En Libye, le bilan est plus discutable. Nicolas Sarkozy a toujours assumé son action dans ce pays, mais les critiques à son encontre de la part de son successeur n’ont pas donné lieu à une approche efficace.

La diplomatie française a été lente et timide sur le dossier libyen

Le flou sur la présence française en Libye commencera à être levé en juillet 2016, avec le crash à Benghazi d’un hélicoptère portant à son bord trois agents de la DGSE. Ces suspicions seront confirmées trois mois plus tard, avec la mort à Malte de cinq agents de la DGSE dans le crash d’un avion qui s’apprêtait à opérer une mission de survol en Libye. Ces incidents sembleront confirmer l’intérêt qu’avait la France de s’assurer de la bonne marche de la stratégie anti-islamistes privilégiée par le général Khalifa Haftar.

Pour autant, et quand bien même l’entreprise pétrolière Total tente tant bien que mal de développer des perspectives en Libye, la diplomatie française a été lente et timide sur le dossier libyen. Cela est devenu d’autant plus frappant que l’on voit combien l’activisme poussé de l’Italie et du Royaume-Uni contraste avec le timide positionnement diplomatique français.

« Hollande d’Arabie »

François Hollande a soigné ses relations avec les pays du Golfe, et notamment avec le Qatar, les Émirats arabes unis et le Koweït, tous trois à l’origine de commandes militaires qui se chiffrent à des milliards d’euros.

Mais c’est très probablement de la nature des relations entre le président Hollande et l’Arabie saoudite que l’on entendra parler pendant longtemps encore. Affublé du surnom d’« Hollande d’Arabie » par certains, le président sortant paraît avoir assumé son tropisme pro-saoudien, alors que son prédécesseur penchait vers le Qatar.

Ce positionnement fera recette puisque, en dépit du flou qui entoure ses détails, la relation militaire franco-saoudienne fait tourner la machine industrielle militaire française à coups de milliards d’euros. De quoi mieux expliquer l’invitation de François Hollande au sommet du Conseil de coopération du Golfe (CCG) en mai 2015, ainsi que sa remise de la Légion d’honneur au prince héritier saoudien Mohammed Ben Nayef en mars 2016, et son silence sur la situation au Yémen.

François Hollande a remis la légion d’honneur au prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Nayef « pour tous ses efforts dans la région et dans le monde dans la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme » lors de sa visite à Paris (AFP)

François Hollande n’en a pas moins joué un numéro d’équilibriste en renforçant les termes de cette relation juteuse tout en laissant la porte ouverte pour la composition avec l’Iran.

L’arrivée à la présidence de Hassan Rouhani, combinée au sceau de conformité garanti par l’accord sur le nucléaire iranien, ne pouvait laisser la France plus longtemps dans une attitude d’opposition à la réintégration de la République islamique dans la communauté internationale.

Certes, l’ancien ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius, ralliant François Hollande à son point de vue, avait, jusqu’à la fin de son mandat, jeté un regard extrêmement suspicieux sur toute possibilité d’octroi à l’Iran de capacités nucléaires, poursuivant sur ce plan une politique maniée précédemment par Nicolas Sarkozy. Mais maintenan que les États-Unis avaient validé le retour de l’Iran dans le concert des nations, toute attitude d’obstruction de la part de la France se serait avérée inutile.

La visite de Hassan Rouhani à Paris, en janvier 2016, sera un signe fort de cette entreprise française de consolidation des relations bilatérales. Hollande ira d’ailleurs jusqu’à valider indirectement une demande qui tenait les industriels français depuis des années déjà : considérer les possibilités d’investissement en Iran.

La faille syrienne

Le bilan de François Hollande au Moyen-Orient ne peut laisser de côté la Syrie. Si le président français avait paru hésiter en 2012 quant à l’attitude à adopter devant les événements, il tranchera vite en faveur d’une stratégie facilitant le départ ou la chute de Bachar al-Assad.

Reconnaissance d’un ambassadeur de l’opposition syrienne, facilitation de la stratégie des groupes armés luttant contre le régime, action de concert avec le Royaume-Uni pour la levée de l’embargo européen sur la livraison d’armes aux rebelles, tentatives de promotion de résolutions onusiennes, autant de dispositions qui s’ajouteront à l’aspiration de la France à ce que soit mise en lumière la responsabilité du régime syrien dans l’usage d’armes chimiques, en 2013 comme en 2017.

Hollande peinera ainsi jusqu’au bout à entrevoir la brèche par laquelle s’immiscer pour en finir avec le pouvoir syrien

Sur le fond, François Hollande restera en quête d’une mobilisation internationale – de préférence, menée par les États-Unis -– permettant le renversement du président syrien ; une opportunité qu’il semblera regretter, à la fin de son mandat, de ne jamais avoir pu trouver. « Compréhensif » devant une intervention au sol bien plus affirmée de la Tturquie – quoique motivée par le « risque Daech » -, François Hollande, pourtant tenté un instant jusque par le scénario de l’assassinat de Bachar al-Assad,  peinera ainsi jusqu’au bout à entrevoir la brèche par laquelle s’immiscer pour en finir avec le pouvoir syrien.

Les choses se compliqueront quelque peu lorsque se posera la question du bombardement des positions de Daech en Syrie. Engagée depuis 2014 dans la coalition anti-Daech en Irak, la France refusera initialement d’étendre son action à la Syrie. Elle changera de posture à la fin 2015, décidant de mener des vols de reconnaissance au-dessus de la Syrie pour y effectuer des « frappes » contre Daech, une évolution de stratégie qui excluait néanmoins toujours toute intervention de troupes au sol.

La participation de la France aux bombardements anti-Daech en Syrie n’empêchera pas les attentats du Bataclan (novembre 2015) et ceux de Nice (juillet 2016).  Misant sur le « tout sécuritaire » et esquivant une remise en question des politiques françaises tant sur le sol français que dans cette région du monde, le gouvernement français à redoublera de détermination dans sa lutte contre Daech, optant en contrepartie pour une baisse de la portée des critiques adressées à Bachar al-Assad. Même dans sa réaction officielle à l’attaque au gaz de Khan Sheikhoun, Hollande se fera moins frontal vis-à-vis d’Assad.

Israël-Palestine et l’expression d’une incohérence

Sur le dossier – toujours aussi capital – d’Israël et des territoires palestiniens, on pourrait penser que la diplomatie française de ces cinq dernières années a été, jusqu’à un certain point s’entend, un peu plus porteuse. En témoigne le soutien de la France en novembre 2012 à la candidature de la Palestine au statut d’État non membre à l’ONU. Le montre également la manière par laquelle la France a voté en faveur d’un projet de résolution palestinien à l’ONU donnant – entre autres – trois ans à Israël pour se retirer des territoires qu’il occupe depuis juin 1967.

Néanmoins, pour importants qu’ils soient, ces pas n’ont cependant pas réussi à relever la stature de la France ni vis-à-vis des Palestiniens, ni vis-à-vis du monde arabe en général. Ils n’ont pas plus mis en exergue une disposition de la part de François Hollande à combattre en faveur de l’imposition d’une solution – et en l’occurrence, d’une solution juste – aux Israéliens et aux Palestiniens.

Israël-Palestine : « La solution ne sera jamais imposée par la communauté internationale, jamais »

François Hollande au dîner du CRIF, mars 2017

Son refus de reconnaître l’État de Palestine avant la fin de son mandat, ou son dernier discours prononcé en tant que président devant le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) en mars 2017 –, dans lequel il déclare notamment que « la solution ne sera jamais imposée par la communauté internationale, jamais », viennent finalement symboliser le bilan global des années Hollande au Moyen-Orient : un mandat qui interroge sur la réalité de l’existence d’une vision stratégique de la part du président, tant son mandat aura souffert de contradictions, notamment sur le plan de la défense des droits de l’homme dont la France se proclame garante.

L’Égypte en est un autre exemple. En avril 2016, évoquant la visite de François Hollande au Caire, la presse se fera fort de louer le courage du président français dans son évocation de la question des droits de l’homme devant un homologue égyptien « agacé ». Or, outre la critique finalement molle par le chef de l’État français de la situation qui prévaut en Égypte, il a moins été fait cas du fait que la France, en position de force, a confirmé lors de cette visite la signature de plusieurs contrats d’investissement.

Une fois de plus, ramené au potentiel diplomatique supposé de la France, on peut penser du bilan de François Hollande au Moyen-Orient que, en dépit de quelques qualités, il est resté globalement dans une moyenne… normale.

 Barah Mikaïl est directeur de Stractegia, un centre basé à Madrid et dédié à la recherche sur la région Afrique du Nord – Moyen-Orient ainsi que sur les perspectives politiques, économiques et sociales en Espagne. Il est également professeur de géopolitique et de sécurité internationale à l’Université Saint Louis – Campus de Madrid. Il a été auparavant directeur de recherche sur le Moyen-Orient à la Fundación para las Relaciones Internacionales y el Diálogo Exterior (FRIDE, Madrid, 2012-2015) ainsi qu’à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS, Paris, 2002-2011). Il est l’auteur de plusieurs ouvrages et publications spécialisées. Son dernier livre, Une nécessaire relecture du « Printemps arabe », est paru aux éditions du Cygne en 2012.

Photo : l’ancien président français François Hollande (AFP). 

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