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Raphaël Giraud

[Chronique] Pourquoi la morale n'est pas (toujours) un outil politique efficace © Renaissance Numérique

 

Cela sert-il à quelque chose de condamner moralement les électeurs qui votent pour des extrêmes ou s’abstiennent ? Les économistes peuvent apporter à cette question un éclairage un peu inhabituel, comme l’illustre un récent article (1). Il y est montré que les rappels de maximes morales affectent les comportements des individus dans des situations où les intérêts individuels sont en conflit avec l’intérêt général.

Pourquoi coopère-t-on ?

Dans un certain nombre de contextes, les individus bénéficient collectivement de l’existence de certains biens ou institutions. Cette existence suppose cependant des coûts individuels qu’ils sont d’autant moins disposés à subir qu’il n’est pas possible de les priver du bénéfice du bien à l’existence duquel ils n’ont pas contribué. C’est le cas, par exemple, de la lumière émise par un phare, dont on bénéficie même si on n’a pas contribué à la construction de ce phare. Pourtant, malgré cette incitation à se comporter en passager clandestin, des phares existent. Des océans d’encre ont été répandus pour répondre à ce problème dit des biens publics et qui plus généralement est celui de la coopération. L’article que nous allons présenter contribue à éclairer le rôle que les injonctions morales y jouent.

Dans le dispositif étudié dans cet article, appelé jeu de bien public, des sujets disposent d’une somme initiale d’un point (2). À chaque tour de jeu, ils sont aléatoirement associés à un autre joueur, qu’ils ne connaissent pas. Ils doivent alors décider individuellement s’ils investissent leur point dans un compte joint. S’ils l’investissent, il se transforme en 1,4 points, mais la moitié de cette somme est allouée à chaque joueur de la paire. Si donc un seul des deux investit, il reçoit 0,7 point et aurait mieux fait de garder son point pour lui ; si en revanche, les deux investissent, chacun repart avec 1,4 points. Le jeu est répété 20 fois, avec des appariements différents.

Un message moral qui perturbe le déroulement du jeu

En règle générale, dans les jeux de bien public les contributions individuelles diminuent au fur et à mesure des tours de jeu. Ici, entre le 10ème et le 11ème tour, un message est envoyé aux joueurs. Ce message peut soit être vide, soit contenir une suggestion de jeu, soit contenir un message moral. Deux types de messages moraux sont considérés dans ce jeu : l’un dit  » il est moral de traiter autrui comme tu voudrais qu’il te traite » (les auteurs l’appellent la règle d’or) et l’autre dit « il est moral de maximiser le bien être collectif » (c’est la règle de l’utilitarisme). On constate alors qu’entre le 10ème  et 11ème tour, la contribution moyenne double pour le message utilitariste et triple pour la règle d’or. Les messages moraux ont donc un impact positif.

Néanmoins, les auteurs constatent que cet impact est transitoire : les contributions recommencent à décroître à partir du 11ème tour. Ils font l’hypothèse que les individus, pleins de bonne volonté après avoir reçu le message moral, sont déçus par le résultat en termes de retour sur investissement, estiment que l’autre ne coopère pas assez, et le punissent en baissant à nouveau leur contribution. Afin de casser cet effet, les auteurs introduisent la possibilité de punir dans le dispositif : après chaque tour, les joueurs peuvent réduire le gain de leur partenaire, au tarif d’un quart de point en moins pour le punisseur par point retiré à l’adversaire. L’effet de ce dispositif est immédiat : on n’observe quasiment plus de baisse des contributions dans la deuxième partie du jeu.

Un vote ou un appel à l’aide ?

Un des enjeux des récentes consultations électorales, en France comme aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, est la survie du « Système ». Si L’on ne sait pas précisément ce qu’est le Système, on sait que son renversement à des chances de correspondre à l’entrée dans une phase d’instabilité et d’incertitude aux conséquences potentiellement graves pour tout le monde. Maintenir un État fonctionnel en évitant l’arrivée au pouvoir des extrêmes est, donc, lorsqu’il passe par les votes des électeurs, un problème de bien public. Beaucoup d’électeurs ont envie d’utiliser leur bulletin de vote pour protester contre leur situation, ou l’inadéquation et l’impéritie du personnel politique. Pour beaucoup, voter pour un candidat éloigné de leurs convictions est douloureux. Cependant, il n’est pas sûr qu’ils aient tant que ça envie que leur bulletin conduise vraiment à l’explosion du système. Comme certaines tentatives de suicide, il s’agit plus d’un appel à l’aide que d’une véritable volonté de mettre fin à ses jours.

De nombreuses voix se sont élevées, depuis des décennies, pour condamner moralement le vote d’extrême-droite. D’après les résultats que nous avons évoqués, cela aurait dû réduire son soutien électoral. L’échec de cette façon de lutter contre l’extrême-droite est  pourtant retentissant. L’article suggère une première raison de cet échec : sans mécanisme de punition (ici d’expression de la colère) alternatif à l’action morale ou immorale elle-même, l’effet d’une injonction morale est en général transitoire. En outre, dans l’article, les messages rappelant les règles morales en quelque sorte « tombent du ciel » : ils ne sont pas portés par un individu. Or, dans la réalité, les instances mêmes qui transmettent les injonctions morales sont affectées d’un problème grandissant de crédibilité et de légitimité qui affecte négativement le message. On peut voir là une des raisons profondes de l’échec de la lutte « morale » contre le Front National.

Raphaël Giraud est Professeur de sciences économiques à l’université Paris 8- Vincennes Saint-Denis

(1)   Dal Bó, Ernesto, and Pedro Dal Bó. « “Do the right thing:” The effects of moral suasion on cooperation. » Journal of Public Economics 117 (2014): 28-38.
(2)   Un point vaut à peu près un euro.

 

http://www.usinenouvelle.com/

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