Edouard Philippe, vice-roi de l’ère Macron

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Edouard Philippe lundi, au cours de sa prise de fonction.© Reuters/Charles Platiau

Le nouveau président français a nommé un proche d’Alain Juppé au poste de premier ministre. Son gouvernement, ce mercredi, devrait compter plusieurs autres personnalités de droite

Pourquoi donc Edouard Philippe, 46 ans, maire du Havre et cadre des «Républicains», a-t-il accepté de devenir, mardi, le premier ministre d’Emmanuel Macron, à qui il reprochait voici peu son «populisme désinvolte»? Sans doute parce que la chance de casser le clivage droite-gauche apparaît bien plus nette qu’auparavant. «Emmanuel Macron n’est pas issu d’un parti politique explique un sénateur rallié au nouveau chef de l’Etat élu le 7 mai. Il a, en plus, absolument besoin de s’appuyer sur un fin connaisseur de la machine parlementaire, qu’il a juste expérimenté comme ministre de l’Economie entre 2014 et 2016.» Traduisez: le nouveau locataire de Matignon peut «profiter» de circonstances favorables.

Un proche d’Alain Juppé

Le choix d’Edouard Philippe, demeuré en retrait durant la campagne après la défaite d’Alain Juppé à la primaire de la droite, relève du débauchage politique. Le député-maire du Havre – successeur du chiraquien Antoine Rufenacht en cours de mandat en 2010, puis réélu au premier tour en 2014 – connaît les arcanes de la droite. Porte-parole du maire de Bordeaux lorsque celui-ci était donné par les sondages grand favori de la présidentielle, il a en plus «pratiqué» tous les présidentiables du camp politique qui demeure le sien, comme il l’a rappelé lors de la passation de pouvoirs avec son prédécesseur socialiste Bernard Cazeneuve. Mais contrairement à d’autres, il s’est toujours gardé de lancer des «boules puantes» sur la gauche, lui qui milita quelque temps au PS, courant Rocard. D’où la capacité, pour cet énarque membre du Conseil d’Etat (l’organe chargé de rédiger et de vérifier les lois) et fin connaisseur de la pratique législative, d’arbitrer et de nouer dans le futur des majorités au cordeau.

L’autre argument qui a sans doute convaincu Edouard Philippe d’accepter cette mission Matignon à hauts risques est la division des tâches promise par Emmanuel Macron. Laquelle devrait s’incarner ce mardi dans le premier gouvernement du quinquennat où d’autres personnalités du centre droite et de la droite, comme François Bayrou et Bruno Le Maire, pourraient figurer. Persuadé que les Français ont besoin d’un président «régalien» après l’impopulaire mandat de François Hollande, le nouveau locataire de l’Elysée veut en priorité se consacrer à la remise sur les rails de l’Union européenne, et démontrer dans les prochains mois que son jeune âge n’est pas un handicap sur la scène internationale. La séquence à venir, avec le sommet bruxellois de l’OTAN le 25 mai et le «long déjeuner» prévu avec Donald Trump, puis le sommet du G7 en Sicile les 26 et 27 mai, ne va d’ailleurs guère lui laisser de temps. L’hypothèse d’un premier ministre focalisé sur les questions nationales, et sur la mise en oeuvre de réformes économiques et sociales destinées à libéraliser la France, tient donc la route.

L’élément le plus flou de cette annonce concerne le rôle joué en coulisses par Alain Juppé. L’ancien premier ministre de Jacques Chirac a-t-il, à 71 ans, joué en coulisses la carte Macron même s’il a répété hier qu’il soutient les candidats de la droite aux législatives? A-t-il renoncé à remplacer François Fillon en mars 2017 car il pensait que ce dernier avait définitivement plombé le camp conservateur? Une chose est sûre: Edouard Philippe aura besoin du soutien de celui qu’il conseilla, et pour lequel il se battit en 2016 aux côtés d’autres personnalités comme Benoist Apparu ou le député savoyard Hervé Gaymard.

Politiquement, ce normand d’origine (son grand-père était docker) doué pour les imitations, auteur de deux polars et passé par le secteur privé, doit maintenant aller vite. Avec, d’ici le premier tour du 11 juin, trois priorités: défendre une ligne d’opposition au Front national, qui a investi lundi ses candidats, rallier les députés centristes de l’UDI, et regrouper autour de lui les déçus des deux hommes forts à qui la droite traditionnelle doit ses malheurs actuels: Nicolas Sarkozy et François Fillon.

Vrai faux tandemLe recrutement de personnalités de droite ne doit pas faire oublier une réalité: Emmanuel Macron demeure son meilleur argument électoral

Emmanuel Macron le sait, même s’il feint l’inverse: fort de ses 66,1% des suffrages obtenus le 7 mai face à Marine le Pen, le nouveau président français reste son meilleur argument électoral. C’est à lui que les électeurs ont fait confiance. C’est autour de lui que s’est créé En Marche!, le mouvement qui porte ses initiales. C’est en son nom que les candidats de celui-ci vont mener campagne pour les législatives face à leurs adversaires de gauche, de droite et du Front national.

Croire, dans ce contexte, que le premier ministre Edouard Philippe est la clef de voûte du futur changement politique français serait une erreur. Même s’il peut fissurer la droite, ce dernier n’a pas les moyens, en un mois, de devenir le général en chef d’une nouvelle majorité. Il devra, à tous les niveaux, s’appuyer sur le président qui l’a nommé. Lequel reste le moteur de son incroyable pari de recomposition, avec sa garde rapprochée autour de lui.

Quoi qu’en disent ses partisans, ce quinquennat Macron ne peut pas être celui d’un tandem. Le nouveau chef de l’Etat a, seul, convaincu les Français. C’est l’originalité absolue de sa démarche. Mais aussi un redoutable talon d’Achille en vue des batailles politiques à venir. (R. W.)

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