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Article paru sur institutdeslibertes.org

Par Jean-Baptiste Noé

L’Égypte a toujours été un pivot stratégique du Moyen-Orient, de par sa situation géographique, entre le Maghreb et le Machrek, et sa profondeur historique. Ce pays riche des pharaons, d’Alexandre le Grand, des Ptolémée et des Pères de l’Église a longtemps été la région la plus riche et la plus développée de l’Empire romain. Le basculement de ce pays dans l’islamisme serait un grave danger pour l’ensemble de la Méditerranée et pour l’Europe. Le pire n’est jamais certain, mais la population est en train d’être imprégnée par l’idéologie islamiste dont les groupes sont financés par l’Arabie Saoudite. Surtout, l’Égypte a longtemps été le moteur intellectuel et politique du monde arabe, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui.

C’est en 642 qu’Alexandrie est prise par les Arabes. Sa population a ouvert les portes à l’envahisseur afin de se débarrasser de la tutelle de l’Empire byzantin. Un empire honni et dont la rivalité entre Byzance et Alexandrie a structuré l’histoire de la romanité orientale. Un envahisseur en a chassé un autre, sauf que le premier était lointain alors que le nouveau est proche. Chrétiens et musulmans cohabitent à peu près, les premiers représentant au moins 50% de la population jusqu’au XIIIe siècle. Ce que l’on appelle aujourd’hui les Coptes sont les héritiers des Égyptiens d’origine. Ils sont quasiment tous chrétiens, certains se rattachant à Rome, d’autres étant inclus dans des églises propres depuis la rupture du concile de Chalcédoine (451). Les Coptes sont aujourd’hui environ 15% de la population du pays.

Des mamelouks à Nasser

L’Égypte a ensuite été conquise par les Ottomans, mais contrôlée par les mamelouks, une caste militaire composée d’esclaves affranchis. C’est eux que Napoléon Bonaparte défait à la bataille des Pyramides (1798). 1798 sonne comme un coup de tonnerre pour le monde arabe. C’est la découverte brutale de la modernité occidentale et le début du long déclin de l’Empire ottoman. L’Égypte devient le pays de la réforme et de la modernité, un îlot de nouveauté dans un monde musulman figé. Cette figure moderne a été défendue par l’ensemble des dirigeants, indépendamment des régimes politiques. Au XIXe siècle, les dirigeants se veulent éclairés et ouverts aux idées de l’Europe. L’ouverture du canal de Suez (1869) permet de rattacher ce pays aux routes commerciales européennes. L’Égypte est le premier État arabe à accéder à l’indépendance (1922). Ce faisant, le roi Fouad se veut le porte-drapeau du nationalisme arabe. Mais simultanément, c’est en Égypte qu’est fondée la confrérie des Frères musulmans (1928, Hassan el-Banna). L’Égypte est ainsi un double modèle : pour les nationalistes laïcs et pour les islamistes. L’Égypte est le berceau de ces deux mouvements qui depuis ne cessent de s’affronter et de s’opposer violemment.

La monarchie est renversée en 1952 et des militaires prennent les rênes du pays. C’est le tropisme mamelouk qui ressurgit, celui d’un pays dirigé par une confrérie militaire. Nasser dirige l’Égypte de 1956 à 1970. Le succès de l’opération de Suez (grâce à l’intervention des États-Unis et de l’URSS), la construction du barrage d’Assouan, le dynamisme économique du pays font de l’Égypte un modèle. Le nationalisme arabe se diffuse alors que l’islamisme est combattu. Les frères musulmans sont fortement réprimés, alors même qu’ils créent des œuvres sociales importantes. Sadate est assassiné le 6 octobre 1981 par un commando d’islamistes. Moubarak lui succède ; les militaires ne lâchent pas la main. La révolte de 2011 permet aux frères musulmans de prendre légalement le pouvoir lors de l’élection présidentielle. La charia est alors intégrée à la constitution, avec l’assentiment de la population. C’est parce qu’ils craignent la dérive vers une théocratie et la mainmise des islamistes que les militaires se soulèvent en 2013, arrêtent Mohammed Morsi et placent le maréchal Abdel Fattah al-Sissi. Morsi n’est resté qu’un an au pouvoir, l’expérience politique des Frères musulmans fut de courte durée.

La démocratie amène les islamistes

Rien n’est réglé pour autant. Les élections de 2012 ont surpris l’Occident, car elles ont montré que les peuples pouvaient élire des islamistes, c’est-à-dire ce qui est considéré comme mauvais par la pensée occidentale. Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte, Iran, Turquie : là où il y a des élections libres, là gagnent les islamistes. Voilà de quoi réviser certaines certitudes : la démocratie n’est peut-être pas la formule magique qui permet d’apporter le bonheur et la liberté des peuples. Ceux-ci peuvent aussi se tromper et être trompés. D’autre part, les islamistes peuvent nous paraître rétrogrades, ils n’empêchent qu’ils sont populaires. Il faudra bien sortir de nos grilles de lecture progressistes pour essayer de comprendre pourquoi les populations peuvent voter pour des partis qui promeuvent la charia et le voile des femmes. Il est trop commode de mettre cela sur le compte de l’ignorance, car c’est exactement l’inverse : les populations éduquées votent davantage islamistes que les autres. Les Marocains et les Tunisiens vivant en France ont, en pourcentage, davantage voté pour les islamistes que les habitants des pays. En Turquie, ce sont les élites urbaines et cultivées qui soutiennent Erdogan. En Égypte, la population semble largement acquise aux idées islamistes.

Adhésion à l’islamisme

C’est un rapport du Pew Research Center (2013) qui le démontre. Ce centre de recherche sur les religions, basé à Washington, fait autorité en la matière et ses études sont toujours reconnues comme étant très sérieuses. Or son étude de 2013 démontre que ce pays est enclin à la radicalisation :

75% de la population égyptienne considère que la charia est la parole de Dieu révélée.

74% souhaitent que la charia devienne la loi de l’État.

75% voudraient que la charia s’applique non seulement aux musulmans, mais également aux non-musulmans.

95% voudraient que les conflits en matière de famille et de propriété soient tranchés par des juges religieux.

70% sont en faveur de châtiments corporels pour punir des crimes comme le vol.

81% sont en faveur de la lapidation de celui qui se rend coupable d’adultère.

86% sont favorables à la peine de mort pour ceux qui abandonnent l’islam.

La tolérance et la liberté religieuse ne sont donc pas vraiment au programme. Le référendum de décembre 2012 a entériné la nouvelle constitution a une large majorité. Or, celle-ci intègre la charia comme base juridique de l’Égypte, permettant ainsi une islamisation intensive de la justice. Al-Sissi n’a pas abrogé ces articles même si, pour l’instant, ceux-ci sont appliqués sur un mode mineur. Cette évolution est conforme à l’islamisation croissante de la société, façonnée par l’idéologie wahhabite et financée par l’Arabie saoudite, ce qui est une ingérence insupportable pour le gouvernement.

L’ambiguïté Al-Azhar

 La mosquée Al-Azhar du Caire est à ce titre très ambiguë. Fondée en 969, c’est l’une des principales autorités de l’islam sunnite. Ce n’est pas une université au sens où nous l’entendons en Europe. Une université est un lien de transmission, d’inventivité et de débats intellectuels. Al-Azhar est plutôt un séminaire, chargé de former les imams et de prononcer des sentences juridiques d’interprétation du Coran. Les dirigeants égyptiens s’en sont toujours méfiés. Celle-ci a tardé à condamner l’islamisme, et elle l’a fait en des termes ambigus. Lorsqu’en janvier 2011, Benoît XVI avait demandé que les églises soient davantage protégées suite à des attentats perpétrés contre les chrétiens, Al-Azhar avait protesté contre ce qui était considéré comme une ingérence et avait rompu ses liens avec le Saint-Siège. Ceux-ci ont été rétablis après l’élection du pape François, qui s’est ensuite rendu en Égypte en avril 2017. L’actuel Grand Imam de la mosquée, Ahmed el-Tayeb, a reçu le Pape lors de sa visite et lui a permis de s’exprimer lors d’un colloque portant sur la construction de la paix. Celui-ci est fidèle au régime, mais le maréchal Al-Sissi trouve malgré tout que les efforts de modernisation ne vont pas assez vite.

Un recul culturel

Il est loin le temps où la radio La Voix des Arabes régnait sur le monde arabe. Désormais ce sont les télévisions du Qatar qui sont regardées. L’Égypte voit sa puissance culturelle décliner, au profit des États du Golfe. Le pays reçoit de l’argent des États-Unis et de l’Union européenne afin de l’aider à se maintenir à flot. Son basculement dans l’islamisme serait une catastrophe. Le tourisme est l’une de ses principales ressources économiques. Or les attentats font fuir les touristes, provoquant la fermeture des hôtels et du chômage de masse. Le pays est durablement fragilisé, ce qui est dangereux pour l’ensemble du monde. L’Afrique du Nord est la zone fragile et bouillonnante du monde. Du Maroc au Sinaï, les États sont fragiles et les islamistes en embuscade. Si un État tombe, le risque est que les autres suivent. C’est là une région dont il faut se préoccuper et éviter la dissolution.

http://institutdeslibertes.org/

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