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Par Rémi Bourgeot

Malgré le soulagement suscité par la défaite de l’extrême droite, l’idée selon laquelle l’élection présidentielle française marquerait le reflux de la vague populiste apparaît toutefois illusoire. En ce qui concerne ses implications européennes en particulier, l’espoir d’une normalisation de long terme repose sur l’hypothèse que le populisme relèverait d’un simple accès de fièvre politique appelé à se dissiper sous l’effet de réformes structurelles et d’une inflexion fédérale de la politique européenne. La probable persistance du populisme dans les années à venir devrait rendre nécessaire une compréhension politique plus approfondie des déséquilibres européens et des failles qui affectent les économies nationales, en particulier sur le plan technologique.

Les responsables politiques français ont tendance à insister sur la nature symbolique des réformes économiques et sur le besoin d’envoyer les « bons signaux » à Bruxelles et à Berlin. Le principal paradoxe de cette approche administrative tient de ce qu’elle consiste à minimiser les racines des difficultés économiques, ainsi que la nature des changements requis pour combattre le chômage et permettre un certain rattrapage technologique. Ses promoteurs semblent attendre davantage le salut économique d’un tournant institutionnel à l’échelle européenne et de la mise en avant d’une doctrine commune, que d’un rééquilibrage effectif en termes de compétitivité.

Il est fréquent d’entendre, à Paris, qu’Angela Merkel aurait un plan secret visant à procéder à un saut fédéraliste et à mettre en place une sorte d’union de transferts au sein de la zone euro ; ce qui permettrait, dès lors, de desserrer l’étau qui pèse sur l’économie française. Ce plan serait prétendument activé une fois que Paris aurait « fait le boulot » et restauré sa crédibilité, en réduisant son déficit public et en réformant le marché du travail. Bien qu’il puisse sembler, à première vue, que ces attentes découlent d’une connaissance étroite de la politique allemande, elles illustrent davantage l’incompréhension qui tend à s’installer entre les diverses élites européennes.

L’idée de transferts potentiellement illimités est taboue aux yeux d’une large majorité d’Allemands, par-delà les clivages partisans. La mise en place d’un budget commun à la zone euro ou d’un mécanisme d’investissement pourrait être envisagée s’il s’agit de montants limités et si elle s’accompagne de strictes conditions budgétaires. À l’opposé, une construction administrative qui permettrait des transferts massifs ne serait pas seulement l’objet de controverses, elle serait jugée anticonstitutionnelle.

Il ne s’agit en aucun cas de nier l’existence de débats économiques en Allemagne, comme dans les autres pays, ni d’ignorer le fossé qui sépare les diverses écoles de pensée. Néanmoins, la réalité de ces débats ne correspond pas vraiment à la vision que les responsables politiques français attribuent à l’Allemagne en ce qui concerne l’intégration européenne. On peine à trouver outre-Rhin des partisans du type de construction fédérale que l’on présente pourtant souvent en France comme la vision qu’aurait Berlin pour un avenir radieux où les déficits publics auraient été supprimés. Bien que la campagne d’Emmanuel Macron ait été jugée très positivement par la Grande coalition, l’annonce de son élection a été accompagnée de commentaires acerbes sur le risque que l’Allemagne ait à payer la facture de nouvelles initiatives institutionnelles.[1]

Même Martin Schulz, candidat social-démocrate à la Chancellerie, a pris soin de préciser lorsqu’il discutait de la question d’une mutualisation des dettes publiques à la tête du Parlement européen que ces considérations relevaient de la pure spéculation intellectuelle. Bien qu’il soit clairement opposé à de telles mesures de mise en commun, sa timide incursion intellectuelle dans ce sujet controversé lui vaut de voir sa candidature régulièrement discréditée.

Malgré d’évidentes lignes rouges, de plus en plus d’économistes allemands – bien que toujours minoritaires – déplorent les déséquilibres du modèle économique allemand, dont l’excédent commercial est l’illustration la plus frappante. L’excédent courant allemand s’est approché en 2016 de 9% du PIB (ou environ 300 milliards de dollars, soit plus que l’excédent de la Chine, qui a un PIB environ trois plus important que celui de l’Allemagne). Sur cette base, certains parmi ces économistes préconisent un accroissement des investissements domestiques, ainsi que des hausses de salaires. Leur effort doit naturellement être salué, dans un contexte intellectuel tendu. Il est toutefois d’égale importance que leurs confrères européens ne se complaisent pas dans la contemplation d’improbables constructions institutionnelles.

« Envoyer des signaux positifs à Berlin », comme l’énoncent souvent les responsables français, ne suffirait ni à restaurer la compétitivité française, ni à convaincre l’Allemagne de se lancer dans un système de transferts aussi illimités que les déséquilibres qu’ils seraient censés compenser. Malgré son écrasante victoire, Emmanuel Macron doit faire face à un contexte politique particulièrement troublé. Marine Le Pen s’est montrée à la fois incompétente et incapable de rompre avec la longue tradition d’extrémisme de son parti. En vainquant une adversaire aussi controversée, le nouveau président français ne semble pas avoir obtenu un mandat pour mettre en œuvre des réformes radicales.

Une politique de « signaux positifs » risquerait de produire une nouvelle série de mesures dépourvues de stratégie de fond, conformément à la tendance des quatre dernières décennies. Le besoin de changement pour stimuler une économie française sclérosée est évident, tout comme celui d’un véritable rééquilibrage européen. Les illusions quant au « couple franco-allemand » (ce que les Allemands désignent, au passage, de plus en plus comme une simple « relation » ou « coopération ») risquent de retarder encore davantage les ajustements les plus urgents, en particulier en ce qui concerne les questions industrielles.

Le secteur manufacturier français reste confiné dans une production moyen de gamme depuis une vingtaine d’années. La perte de compétitivité liée à l’introduction de l’euro et à la stratégie allemande connue sous le nom « d’Agenda 2010 » a été amplifiée par le manque de modernisation de l’industrie française. Cet échec ne résulte pas tant d’un manque de capitaux dans le secteur que de décisions d’investissement peu audacieuses, sous le poids d’un fardeau bureaucratique toujours plus important. Le processus d’automation en particulier a pris un retard important sur les autres pays développés. Bien que la robotique soit particulièrement adaptée au secteur automobile – ce qui donne naturellement un avantage à l’Allemagne en la matière -, le retard français demeure, même en prenant en compte l’effet de spécialisation.

Le populisme nourrit des visions antagonistes qui restent toutefois enfermées dans l’opposition souvent superficielle entre politique de l’offre et politique de la demande. L’idée d’un clivage électoral entre une élite éduquée qui bénéficie de la mondialisation et des couches populaires reléguées aux zones périphériques se confirme statistiquement, aussi bien en France que dans nombreux pays développés. Pour autant, ce constat semble, paradoxalement, perpétuer la vision vaine et caricaturale d’un fossé entre une élite éclairée et une masse de travailleurs qui seraient condamnés à être remplacés par des machines…

Il est vrai que la rigidité du marché du travail français et les coûts salariaux élevés par rapport au positionnement industriel actuel tendent à alimenter le chômage. Mais un phénomène tout aussi inquiétant s’est fait jour en ce qui concerne les décisions d’investissement, alors qu’il apparait que la France souffre de faibles gains de productivité et donc d’une basse croissance potentielle (d’à peine 1% par an) si l’on prend en compte la dynamique démographique du pays.

Une stratégie économique qui se focaliserait uniquement sur la dérégulation du marché du travail et l’abaissement des coûts salariaux permettrait d’abaisser le taux de chômage un certain temps et, dans une certaine mesure, de restaurer des parts de marché à l’exportation. Toutefois, une stratégie qui négligerait le problème de la productivité et de l’évolution technologique ne permettrait pas de remédier aux déséquilibres qui affectent la France et l’Europe. Bien que l’automation détruise certains emplois à court terme, le retard technologique reste la voie la plus certaine vers le chômage de masse sur le long terme.

Le nivellement par le bas qui caractérise actuellement les relations économiques au sein de l’Union européenne, sur le plan salarial et technologique, ne fait pas qu’aggraver les déséquilibres entre pays et entre générations ; il détourne également l’attention des responsables politiques des mesures les plus urgentes en ce qui concerne la modernisation industrielle et l’innovation. Le modèle économique qui domine les politiques de la zone euro depuis ses débuts nourrit une spirale dangereuse. La colère populaire étant probablement loin de s’estomper, il ne semble pas y avoir d’alternative à un rééquilibrage véritable et ambitieux entre pays européens.

[1] « Deutsche Politiker kritisieren Macrons Europapläne », Spiegel Online, 9 Mai 2017

 

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