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David Hearst

Si l’Arabie saoudite avait soutenu l’organisation d’élections après le Printemps arabe plutôt que les contre-révolutions, le royaume ne serait pas contraint aujourd’hui de verser à Trump le prix du sang

Le prix d’une audience avec Donald Trump est élevé et continue de monter. Selon les estimations, l’Arabie saoudite a déjà promis 300 milliards de dollars de contrats de défense pour la prochaine décennie et 40 milliards de dollars d’investissements dans des infrastructures. Le chiffre final, selon certains initiés de Wall Street, pourrait encore grimper à 1 000 millions de dollars d’investissements dans l’économie américaine.

Au moment où il a atterri à Riyad ce vendredi, Trump avait dans ses bagages le plus gros contrat d’armement de l’histoire américaine. Il a ainsi rempli sa promesse de faire payer la maison des Saoud, même pour des roquettes qu’elle n’utilisera jamais.

La question que posent les Saoudiens ? « Comment, pour l’amour de Dieu, pouvez-vous inonder les Américains de tant d’argent alors que vous êtes si réticents à le faire pour votre propre peuple ? »

S’il y a une guerre avec l’Iran, ce seront les États-Unis qui la livreront. La Corée du Sud, un pays beaucoup plus proche d’escarmouches avec son voisin, s’avère être un acheteur plus difficile de systèmes de défense antimissiles américains. Le pays rechigne à payer 1 milliard de dollars pour le système THAAD. Pas Riyad.

La Maison Blanche était en liesse devant l’effet que cet argent saoudien tombé du ciel pourrait avoir sur les emplois à l’intérieur du pays. D’après le compte-rendu officiel de la rencontre qui a eu lieu le mois dernier entre le vice-prince héritier Mohammed ben Salmane et Trump, jusqu’à un million d’emplois pouvaient être créés directement à l’intérieur du pays et des millions d’autres pouvaient l’être dans la chaîne d’approvisionnement.

La question que se posent les Saoudiens qui, contrairement au prince de 31 ans, n’ont pas les moyens de s’acheter sur un coup de tête le yacht d’un milliardaire russe ou un archipel dans les Maldives, est la suivante : « Comment, pour l’amour de Dieu, pouvez-vous inonder les Américains de tant d’argent alors que vous êtes si réticents à le faire pour votre propre peuple ? »

Le vice-prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane et Trump à la Maison Blanche en mars (AFP)

Le taux de chômage officiel est de 12 % et le pourcentage réel est beaucoup plus élevé. Alors que les hôpitaux ont du mal à trouver des médecins, le plus grand fonds du royaume, la General Retirement Foundation, qui verse les retraites des travailleurs du secteur public et de l’armée, a annoncé la semaine dernière que ses réserves étaient épuisées.

À quelle déclaration du ministre adjoint de l’Économie Mohammed al-Tuwaijri la plupart des Saoudiens croient-ils le plus ? Celle où il a annoncé que le royaume avait réduit de plus de moitié son déficit au premier trimestre en raison de mesures d’austérité, ou la déclaration antérieure lors de laquelle il a prévenu que le royaume serait en faillite en quatre ans si le prix du baril de pétrole restait entre 40 et 45 dollars ? Il n’était pas le seul. Le FMI aussi a averti le royaume qu’il risquait la faillite. Quel Saoudien ne se dit pas qu’une intensification des mesures d’austérité et de nouvelles taxes sur la TVA se profilent à l’horizon ?

Les jours révolus des bureaux et des fauteuils roulants

Il existe deux raisons possibles pour lesquelles le royaume est prêt à inonder ses riches cousins américains de plus de richesses.

La première est personnelle. Mohammed ben Salmane paie une rançon de roi ou, du moins, l’espère sincèrement. Il est loin le temps où les cadeaux offerts par les États étaient modestes. Une des pièces exposées à Riyad dans le musée du fondateur du royaume, le roi Ibn Saoud, est un modeste bureau que le président Franklin D. Roosevelt lui a offert après leur première rencontre à bord d’un destroyer américain. Il a également reçu l’un des deux fauteuils roulants du président américain. Ces jours-ci, un bureau ou un fauteuil roulant serait une insulte, comparé à un dessous-de-table pour un contrat d’armement.

L’Arabie saoudite paie pour se protéger, même pour des armes qu’elle pourrait ne jamais utiliser

La seconde raison est collective. Le royaume a subi un tel choc de la part d’une administration Obama qui a fait de la paix avec l’Iran son objectif principal qu’il souhaite ne plus jamais se sentir exposé aux vents du désert. L’Arabie saoudite paie pour se protéger, même pour des armes qu’elle pourrait ne jamais utiliser.

Il serait toutefois prématuré de prendre les affirmations de Ben Salmane pour argent comptant. Même si c’est son ambition, Ben Salmane parle-t-il toutefois au nom de son pays ou même de la famille royale ? Il est toujours écarté de la succession au trône et son cousin plus âgé – et certains diraient plus sage – Mohammed ben Nayef n’a pas l’intention de céder la pole position en tant que prince héritier.

Une brouille au Yémen

Tous les princes héritiers font profil bas et gardent le silence. Ben Nayef est toujours responsable d’une des trois forces militaires du royaume, le puissant ministère de l’Intérieur qui contrôle les frontières. Il n’est pas rare pour les visiteurs étrangers invités par Ben Salmane de passer des moments gênants d’interrogatoires pratiqués par les services de contrôle aux frontières de Ben Nayef dans le simple but d’envoyer un message. En privé, Ben Nayef reste calme et confiant.

Ben Nayef a tout d’abord soutenu la campagne aérienne lancée par son jeune cousin et ministre de la Défense contre les Houthis au Yémen. La rumeur court que ce n’est plus le cas aujourd’hui

Ben Nayef a tout d’abord soutenu la campagne aérienne lancée par son jeune cousin et ministre de la Défense contre les Houthis au Yémen. La rumeur court que ce n’est plus le cas aujourd’hui. La dernière catastrophe qui est arrivée à Ben Salmane a été la brouille entre le président yéménite Abd Rabbo Mansour Hadi dont il protège la légitimité et le principal allié militaire des Saoudiens, le prince héritier émirati d’Abou Dhabi Mohammed ben Zayed.

Après un échange de piques entre Hadi et Ben Zayed en février sur le contrôle de l’aéroport d’Aden, les alliés yéménites de Ben Zayed se sont séparés de la sphère de contrôle du président exilé, divisant ainsi les forces qui tentent de reprendre le Yémen aux Houthis en au moins deux factions. La politique de Ben Salmane est en proie au chaos. Il dépend de Hadi comme source de légitimité pour ses attaques aériennes mais doit l’empêcher de s’envoler pour le sud libéré du Yémen.

Le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Nayef (AFP)

Ben Zayed, pour sa part, n’est pas prêt à céder. Il a toujours eu au Yémen une mise plus importante que les Houthis soutenus par l’Iran. En effet, comme je l’ai signalé auparavant, il a tout d’abord encouragé les Houthis à se soulever contre Hadi jusqu’à ce que leur insurrection échappe à tout contrôle. Son objectif est l’éradication du mouvement al-Islah affilié aux Frères musulmans.

Par l’intermédiaire du fils de l’ancien dictateur Ali Abdallah Saleh, Ben Zayed poursuit des négociations actives avec le principal partenaire militaire des Houthis. Et à travers ses représentants, Ben Zayed est déterminé à poursuivre ses objectifs originels.

Ben Zayed est tout sauf incohérent.

Et si…

Jouons à un petit jeu de réflexion. Imaginons qu’au lieu de s’opposer au Printemps arabe et aux soulèvements populaires de 2011, l’Arabie saoudite ait décidé d’investir dans le développement du monde arabe. Imaginons que la Maison des Saoud ait versé 340 milliards de dollars pour soutenir les résultats d’élections libres en Égypte, en Libye et au Yémen au lieu de soutenir des coups d’État militaires et des contre-révolutions.

Ce qui se passe dans la région aujourd’hui est une leçon d’histoire pour ceux qui sont lents à apprendre

Où en seraient aujourd’hui la Maison des Saoud et le monde arabe ? Les choses ne seraient pas de tout repos. Les premiers dirigeants arrivés au pouvoir après la dictature auraient été évincés depuis longtemps mais, au moins, la tradition du recours aux urnes plutôt qu’aux armes pour y parvenir serait établie.

Les économies seraient bien sur la voie de la transition. Le monde arabe serait rempli de touristes occidentaux. Les plages de Tunisie et les pyramides d’Égypte ne seraient pas vides aujourd’hui. Il pourrait y avoir un mouvement de sécession au Sinaï, mais l’État islamique n’y jouirait d’aucune présence. Les djihadistes seraient retournés depuis longtemps dans leurs grottes en Afghanistan. Ils auraient considéré leur mission comme un échec.

Plage de la station balnéaire tunisienne de Gammarth quelques jours après un attentat mortel contre des touristes à Sousse, en juin 2015 (AFP)

Les membres de la maison des Saoud, alors banquiers du changement pacifique, seraient maintenant salués comme des héros. Ils pourraient avoir autant de yachts de luxe ou d’îles qu’ils le souhaitent. Ils n’auraient pas à verser le prix du sang à Trump. Leur monde serait tellement plus sûr s’ils s’étaient déjà lancés dans le seul voyage qu’il leur reste : d’une monarchie absolue à une monarchie constitutionnelle.

Ce qui se passe dans la région aujourd’hui est une leçon d’histoire pour ceux qui sont lents à apprendre. Trump attend avec impatience l’accueil chaleureux qu’il recevra à Riyad, ce qui le distraira des nuages d’orage qui s’accumulent dans son pays. Mais son administration est prise dans une spirale descendante, même aux yeux des républicains. Dans l’état actuel des choses, 56 dirigeants musulmans et arabes vont se réunir à Riyad pour écouter Trump leur donner une leçon de démocratie et prêcher devant eux au sujet de l’islam. Nous vivons dans un monde étrange.

– David Hearst est rédacteur en chef de Middle East Eye. Il a été éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal The Guardian, où il a précédemment occupé les postes de rédacteur associé pour la rubrique Étranger, rédacteur pour la rubrique Europe, chef du bureau de Moscou et correspondant européen et irlandais. Avant de rejoindre The Guardian, David Hearst était correspondant pour la rubrique Éducation au journal The Scotsman.

Photo : le roi d’Arabie saoudite Salmane ben Abdelaziz al-Saoud en avril 2017 (AFP/palais royal d’Arabie saoudite).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

http://www.middleeasteye.net/fr

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