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Par Alexandre Devecchio

Bruno Tertrais : « Nous assistons au retour de l'histoire »

A l’occasion de la sortie de son ouvrage, La revanche de l’histoire, Bruno Tertrais a longuement répondu aux questions de FigaroVox. Il explique comment l’histoire est redevenu un enjeu politique majeur.


Bruno Tertrais est chercheur en géopolitique, spécialiste des questions de défense.


«Tout ce qui était n’est plus ; tout ce qui sera n’est pas encore. Ne cherchez pas ailleurs le secret de nos maux», écrit Musset en 1836. Phrase que vous avez choisi de mettre en exergue de votre chapitre introductif. Sommes-nous revenus au XIXe siècle?

Bruno TERTRAIS.- Ce que dit Musset symbolise la mélancolie, ce «mal du siècle» de l’époque. La nostalgie du passé face à un présent qui donne le tournis n’est pas sans écho avec notre époque.

Une autre référence au XIXème siècle vient à l’esprit: celle de la logique impériale. Lorsque Moscou annexe la Crimée, l’inénarrable John Kerry s’exclame: «au XXIème siècle, on ne se comporte pas comme au XIXème!» Il n’avait pas compris que «le Vieux Monde est de retour», pour employer l’expression d’Eugénie Bastié… La compétition entre grandes puissances, on la retrouve aussi en Asie: nombreux sont les analystes qui ont souligné à quel point l’émergence de la Chine face aux États-Unis et au Japon ressemblait à celle de l’Allemagne face à l’Angleterre. Et tant la Chine que l’Inde sont en passe de retrouver, en termes de part dans la production mondiale, la place qu’elles avaient au XIXème siècle.

Mon amie, la regrettée Thérèse Delpech avait écrit de belles pages sur les échos de la fin du XIXème siècle et du début du XXème siècle dans la géopolitique contemporaine.

Est-ce la fin de la fin de l’histoire comme le suggère Alain Finkielkraut?

Alain Finkielkraut a raison. Cela faisait longtemps que le retour de l’Histoire était annoncé: dès 1991 avec la chute de l’URSS, en 2001 avec le 11 septembre, en 2011 encore avec les printemps arabes… Mais les Européens, qui s’en croyaient sortis, ont mis du temps à le réaliser.

Et quand l’Histoire recommence, le passé refait surface: le retour des rivalités traditionnelles de puissances, c’est aussi l’affrontement de modèles politiques et de récits nationaux qui se veulent ancrés dans l’Histoire: la Russie annexe le lieu de son «baptême», Daech veut restaurer le califat, la Chine excipe de l’existence de cartes et de manuscrits anciens pour justifier son installation sur des îlots stratégiques…

Le diagnostic de Fukuyama était-il faux pour autant?

Pas totalement lorsqu’il est pris à la lettre. Fukuyama soutenait que le débat sur la forme optimale de gouvernement humain était désormais clos: pour les sociétés modernes, on ne trouverait pas mieux que la démocratie libérale. Il ne disait nullement que le monde allait devenir kantien du jour au lendemain et que la dissémination de la démocratie allait bientôt susciter la paix perpétuelle. Mais il estimait que les autres formes de gouvernement ne rencontraient ou ne rencontreraient qu’un succès temporaire.

Rappelons que l’article fut écrit au printemps 1989, avant même l’ouverture du Rideau de fer… La thèse reste intéressante, mais j’ai envie de dire que cela me rappelle le fameux commentaire de John Maynard Keynes à propos de l’équilibre du marché sur le long terme: «certes, mais ‘à long terme’, nous serons tous morts!». On peut bien dire par exemple que le régime nord-coréen s’effondrera un jour, mais en attendant, il dure, pour le malheur de sa population… Autrement dit, la thèse de la fin de l’Histoire n’est guère performative pour gérer le temps présent.

Aujourd’hui, c’est plutôt la thèse du choc des civilisations de Huntington qui semble triompher…

Le diagnostic de Samuel Huntington était contestable: sa division du monde en huit civilisations laisse perplexe, et les conflits qui se déroulent le long des lignes de failles culturelles ne sont pas nécessairement des conflits «de» civilisation.

Mais son pronostic n’était pas absurde: c’est exactement comme cela que les djihadistes conçoivent leur combat, de même que certains mouvements islamistes. Ce qui, en retour, mobilise l’élite politique et intellectuelle d’une partie du camp républicain aux États-Unis, jusqu’à la Maison Blanche aujourd’hui. Et ce thème a désormais aussi un écho en Russie.

Selon vous, la remise en doute de l‘histoire date de 1979. Pourquoi cette date?

Parce que c’est à ce moment que la tectonique des plaques géopolitiques s’est remise en mouvement, et que le contexte Est-Ouest perd son statut de grille de lecture déterminante. C’est l’année de la révolution iranienne, du début de l’islamisation du Pakistan, de la prise d’otages de La Mecque, et de l’invasion de l’Afghanistan. Pris ensemble, ces quatre événements sont la matrice de l’islamisme et du djihadisme modernes.

La fin des années 1970, c’est aussi le temps de ce que Gilles Kepel avait appelé, on s’en souvient, la «revanche de Dieu», avec l’arrivée au pouvoir d’un président évangélique aux États-Unis et du Likoud en Israël… sans compter le rôle politique considérable que jouera le pape Jean-Paul II. C’est peut-être cette revanche de Dieu que nous connaissons, avec un certain décalage, depuis quelques années en France avec la renaissance d’un christianisme de combat politique.

Vous renvoyez dos à dos islamisme et nationalisme. Si ces deux idéologies se nourrissent l’une de l’autre, représentent-elles pour autant un danger équivalent?

Je les mets sur le même plan pour une raison précise: elles prospèrent sur les ruines du socialisme et les excès du libéralisme, deux idéologies qui présentaient la perspective d’un avenir radieux. À l’inverse, celles qui ont le vent en poupe aujourd’hui, le nationalisme et l’islamisme, sont, elles, profondément ancrées dans l’Histoire et proposent un retour du passé, voire un retour au passé. L’Histoire est «le combustible du nationalisme», dit Margaret MacMillan…

Elles présentent toutes deux des risques, mais qui ne sont pas de même nature.

L’islamisme est avant tout un danger sociétal: il met en cause les droits humains, ceux des femmes en particulier, et in fine la démocratie politique. Ce qui d’ailleurs ne veut pas dire qu’il favorise nécessairement l’émergence du djihadisme: la consommation de cannabis mène rarement à celle de l’héroïne, et certains régimes laïcs se sont révélés les meilleurs terreaux de la violence politico-religieuse.

Le nationalisme est, lui, un danger sécuritaire: «le nationalisme, c’est la guerre», disait François Mitterrand. Le raccourci était un tantinet excessif, mais pas tant que cela. Il repose sur l’exaltation de passions populaires qui peuvent devenir incontrôlables. Le régime chinois le sait bien, et il joue avec le feu en tentant de contrôler le rhéostat de la température…

Un nationalisme modéré n’est pas justement la meilleure des protections face à l’islamisme?

Je ne sais pas s’il y a un nationalisme modéré… Et y a-t-il d’ailleurs un islamisme modéré? Cela me rappelle la recherche mythique, depuis 2001, de «talibans modérés»… Pourquoi pas un «nazisme à visage humain», tant qu’on y est? Certaines idéologies ont une force telle qu’elles peuvent ne pas être compatibles avec la modération. En particulier lorsque la loi de Dieu est jugée supérieure en toutes choses et en tout temps à la loi des hommes.

Ce que vous appelez le nationalisme modéré, n’est-ce pas tout simplement le patriotisme? Si tel est le cas, c’est indubitablement une vertu. Qui, de surcroît, ne porte pas en elle les risques de dérives extérieures de type impérial.

Mais ce n’est en tout cas certainement pas une protection totale contre l’islamisme. Car ce dernier n’est pas toujours transnational: il s’incarne parfois sous des formes très locales. Le pouvoir turc actuel a réalisé une belle synthèse national-islamiste.

Peut-on vraiment mettre Poutine, Theresa May, Trump et Erdogan dans le même sac?

Theresa May n’appartient pas à cette liste: elle est le produit involontaire du Brexit, non sa cause. Nigel Farage, l’incarnation d’une forme rétrograde de populisme britannique, en revanche, si… Comme les autres dirigeants que vous mentionnez, il incarne une revanche du passé, ou plutôt d’un passé imaginaire, mythifié et reconstruit. Un passé «composé», en quelque sorte.

Le point commun, c’est que ces dirigeants rencontrent des aspirations politiques et culturelles profondes: le rejet de certaines formes de progrès face au vertige de la modernité ; la volonté de retrouver ses racines face à la dilution des identités dans le grand bain de la mondialisation.

Les similarités s’arrêtent là. Poutine et Erdogan veulent repousser leurs frontières, symboliquement ou militairement. Farage et Trump veulent au contraire retrouver les leurs. La revanche de l’Histoire se manifeste ainsi de deux manières différentes: dans le monde occidental, on cherche à renouer avec le passé d’avant la mondialisation et les migrations ; dans les pays émergents, on exalte une histoire plus ancienne. Le passé est un moyen de recréer l’identité nationale des nations renaissantes ou de forger celle des nouvelles. La tendance, chez eux, c’est le retour de l’impérialisme. Alors que chez nous, c’est plutôt le Grand Enfermement.

Vous mettez en garde contre l’instrumentalisation du passé?

La manie de l’analogie, dans un monde où il faut parler de plus en plus fort pour se faire entendre, est insupportable. La Seconde guerre mondiale en est un réservoir inépuisable: tout dirigeant autoritaire est assimilé à Hitler, toute concession diplomatique est comparée à Munich, tout massacre est le nouvel Auschwitz. Or, à trop user des analogies, on se trompe à la fois sur le diagnostic et le pronostic, et on enflamme inutilement les esprits. Mais c’est parfois fait de manière délibérée, comme c’est le cas en Russie aujourd’hui, où l’on prétend rejouer, en Ukraine, le combat des années 1940…

Nous ne sommes pas non plus dans les années 1930: aucune économie d’un grand pays ne s’est effondrée, les ligues ne défilent pas dans la rue, le populisme n’est pas le fascisme, et la guerre n’est souhaitée par personne.

La manipulation de l’histoire rend les peuples aveugles. Les peuples d’Europe orientale ont appris qu’ils n’étaient en rien responsables des crimes commis au cours de la Seconde guerre mondiale, puisqu’ils ont été «libérés» par Moscou. Comment s’étonner du retour des mouvements néonazis à dans certains pays de l’Union, ou du retour en grâce du stalinisme en Russie, si l’examen de conscience et le travail de mémoire n’ont pas été faits? La Russie et la Chine, incapables de reconnaître et d’assumer les crimes passés, sont malades de leur histoire. Au Moyen-Orient, on apprend que l’Occidental, le colonisateur, est responsable de tout. La région est en feu? La faute aux accords Sykes-Picot! Quand ce n’est pas aux Juifs… Or la névrose collective est rarement un gage de stabilité et de paix.

L’instrumentalisation du passé rend les récits nationaux incompatibles, comme on le voit en Europe orientale, au Proche-Orient, en Asie du sud ou de l’est. Elle conduit sinon à attiser les conflits, du moins à les enkyster.

À l’inverse, l’Europe n’a-t-elle pas eu trop tendance à nier ses racines et verser dans la repentance?

Si, la revanche de l’Histoire est aussi un effet boomerang contre l’abandon des racines et les excès de la repentance. La mémoire n’est pas l’histoire: la première divise et la seconde réunit, dit Pierre Nora. Aujourd’hui, le devoir d’histoire devrait sans doute prendre le pas sur le devoir de mémoire.

La repentance conduit souvent à mettre en avant le sort des minorités au détriment de celui de la majorité. Ce qui donne à cette dernière le sentiment de subir une double punition: d’une part, elle se voit comme victime de la mondialisation et menacée par l’immigration ; d’autre part, elle se sent négligée: «pourquoi parle-t-on autant de ‘leur’ passé et non de ‘mon’ présent?», se dit-elle…

Existe-t-il un bon usage du passé?

Bien sûr. Les passions historiques peuvent être nobles dès lors qu’elles ne sont pas attisées à l’excès. Le recul de l’historien et la sagesse du juge peuvent les tempérer. Il faut aussi savoir regarder le passé avec les yeux de la raison: exposer les faits, ouvrir les archives, confronter les sources, accepter le débat. C’est ce que Pierre Hassner appelle «l’alliance rare, fragile et conflictuelle, de la modération et de la passion».

L’analogie peut avoir des vertus en tant qu’outil heuristique, pour essayer de comprendre telle ou telle crise ou conflit par exemple. Nous parlions du retour au XIXème siècle, et nous savons que la compétition entre une grande puissance émergente et une autre déclinante peut être génératrice de conflits: étudier la manière dont la marche à la guerre s’est déroulée au début du XXème siècle peut nous aider à prévoir les risques, et peut-être à empêcher un affrontement majeur. La lecture d’un ouvrage sur l’année 1914 a amené John Kennedy à évaluer les risques d’un engrenage fatal lors de la crise de Cuba…

On pense aussi au souvenir de la crise de 1929, qui a sans doute aidé les dirigeants à ne pas commettre les mêmes erreurs que leurs prédécesseurs lors de celle de 2008.

Quant à la fameuse métaphore de la Guerre de Trente ans, dont on use et parfois abuse à propos du Moyen-Orient, elle n’est pas inutile pour comprendre la profondeur des dynamiques qui s’y déploient. Mais aurons-nous une nouvelle Paix de Westphalie? J’en doute. En tout cas, le ministre allemand Franz-Walter Steinmeier n’a pas tort de dire «qu’une leçon à tirer des traités de Westphalie, c’est que si l’on veut la paix on ne peut avoir simultanément la vérité, la transparence et la justice».

Il est intéressant de noter que le nouveau président français, derrière son image de jeune moderne, est quelqu’un de très classique dans sa culture et dans ses goûts. Produit de la bourgeoisie de province, il fait à certains égards penser à… François Mitterrand. Nous n’avons probablement pas eu de président aussi pétri de culture classique depuis Mitterrand. Son jeu avec les symboles historiques n’est pas feint, il connaît remarquablement l’histoire de France et veut pleinement s’y inscrire. En ce sens, il est l’inverse de ce que voulait être Valéry Giscard d’Estaing. Et son goût de la transgression politique – de sa rencontre avec Philippe de Villiers à ses propos sur la colonisation – révèle, à mon sens, un profond désir de réconciliation nationale.

Les grandes querelles d’historiens – anciens contre modernes, etc. – me paraissent assez vaines. On peut parfaitement apprécier les travaux de l’École des Annales et vibrer au sacre de Reims. C’est là qu’il faut à mon sens distinguer le roman du récit. Le roman est une réécriture, parfois un travestissement au bénéfice d’une idéologie ou d’un pouvoir. Le récit est un embellissement, une trame destinée à forger une identité commune, qui met délibérément l’accent sur les symboles et les grands événements. Le premier n’est pas sain et peut même être dangereux, surtout lorsqu’il n’est pas ouvert à la critique – ce qui est le cas lorsque le nationalisme l’emporte sur le patriotisme. Le second est utile, voire nécessaire à l’amour de la patrie et donc à la cohésion nationale. Il est forcément basé sur le savoir que l’on appelle «classique», sur les humanités. En écho au début de notre entretien, on peut dire que Goethe répond à Musset en disant que si le romantique est «malade», le classique est «sain»…

http://www.lefigaro.fr

 

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